dimanche 27 décembre 2015

Gratitude, par Oliver Sacks, éditions Knopf

Pour le jour de Noël, je me suis offert un superbe cadeau. Ce court livre de quelque 50 pages contient quatre textes écrits par un auteur dont je me suis surpris à connaître une bonne partie de l'oeuvre, alors que je croyais ne pas le connaître. Oliver Sacks, c'est Awakenings (le livre, pas le film) et L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau, entre autres choses. Médecin spécialiste en neurologie, il a tiré plusieurs de ses écrits d'expériences vécues par ses patients. Chercheur, passionné de science mais aussi auteur de talent, Sacks a commencé cet ouvrage en faisant le constat suivant: "à 81 ans, je viens d'apprendre que je souffre d'un cancer incurable. Or, avant de quitter ce monde, il me reste quelque chose à faire". Ce quelque chose, c'est ce livre où, sans faire un bilan exhaustif de sa vie, l'homme se raconte surtout dans ses dernières années, en mettant l'accent sur les derniers mois, et c'est tout à fait superbe.

Cet homme a aimé la vie, vivre, et c'est ce qu'il nous transmet. La vieillesse a rarement été aussi bien décrite que dans les mots d'Oliver Sacks. Conscient des limites que son corps lui impose, il ne demeure pas moins conscient de sa capacité de vivre encore, de participer au monde, et qui plus est, de se donner maintenant le choix de ne s'en tenir qu'à l'essentiel, et ce jusqu'au bout. "Gratitude" est un titre fort bien choisi. Voilà ce qui plane sur ce superbe constat fait par un être qui s'inspire de ce que la vie lui a donné de plus beau. Il est question d'amour, mais de rien de gna-gna. Il est aussi question de choix, de passions, d'apprentissages constants, et de beaucoup de respect. Un autre titre aurait fort bien être "Carpe diem", mais Gratitude, oui, c'est tout à fait ça.

Inspiré par plusieurs, Oliver Sacks est maintenant celui qui inspire. En refermant le livre, on ne peut que penser que son décès, survenu quelques semaines seulement après avoir terminé ces écrits, s'est sans doute passé dans la plénitude. Or n'est-ce pas ce qu'on se souhaite tous? Voilà pourquoi il faut lire ce livre qui m'a procuré un grand calme et beaucoup d'espoir.

Pas encore traduit en français, ce livre est rédigé dans un anglais très facile à lire. SI vous lisez en anglais, je vous recommande de vous faire ce cadeau vous aussi.

vendredi 25 décembre 2015

(portrait de) Jason Albert Guillaume, par Jason Albert Guillaume, éditions Traces

En fait peut-être faudrait-il plutôt dire "éditions du Projet Traces". Basé en Belgique, cet éditeur regroupe sous son nom une collection où chaque livre est un portrait. Les titres sortis et ceux à paraître sont déjà décrits sur leur site web.

Celui-ci est d'un petit format poche. En quelque 100 pages, il regroupe les pensées et épisodes de vie racontées par son auteur, Jason Albert Guillaume. Or, qui est Jason Albert Guillaume? Pour tout vous dire, avant de le lire, je n'en avais pas la moindre idée, et maintenant que je l'ai lu, que j'en sais un peu plus sur lui, je ne vois pas tellement pourquoi j'aurais dû le connaître. N'en demeure pas moins que j'ai adoré le lire.

Il s'agit donc là d'un superbe travail d'éditeur. Parce que trouver des histoires est sans doute plus facile que de trouver des gens qui se racontent, et ce d'autant plus lorsqu'il ne s'agit pas de personnages "connus". Mais voilà, il existe des gens qui, même sans avoir vécu sous le feu des projecteurs médiatiques, ont vécu. Ainsi en est-il de ce Jason Albert Guillaume, et il en a des histoires à raconter.

Rwandais d'origine, l'homme a vécu à divers endroit de par le monde: Kénya, Dubaï, États-Unis, Bruxelles et j'en oublie. Partout, il a exercé différentes professions et aussi, et surtout, a rencontré des gens, inévitablement. Et c'est surtout de ça dont il est question, des gens gens rencontrés, de pensées inspirées par telle ou telle rencontre, de ce qu'un ou une telle lui a apporté, etc. Le style d'écriture étant plus près de la langue parlée que littéraire, le personnage devient vient attachant. Et à force, il devient presque impressionnant. Il y a de ces gens, parfois, devant lesquels on se sent devenir tout petit au fur et à mesure qu'on les connaît. C'est ce qui arrive ici devant ce petit neveu du roi exil du Rwanda. Et quand on connaît l'histoire récente, on comprend que le personnage peut en avoir des choses à raconter. Pourtant, du génocide, mis à part quelques mentions ici et là, il ne ressort rien de précis. Pas de scène triste ou catastrophique. Juste un flottement, comme un nuage constant au-dessus de toute une vie passée à fuir quelque chose ou quelqu'un... et une façon de voir les choses, d'aborder la vie qui, moi m'a ravi.

Une histoire, c'est ça: un divertissement qui nous fait oublier la nôtre, notre histoire. Comme quoi lire un portrait est une peu comme en regarder un, mais avec l'avantage de tous les détails qu'apportent les mots. Tiens, ça me fait beaucoup penser à Mr Gwynn, de Barrico.

Cette série de livres-portraits fait penser à celle de Nouveaux projets où les sujets abordés sont plutôt des essais, voir des réflexions sur différents sujets. C'est, très certainement, un bon filon. Car si on aime, on a envie de continuer l'exploration. Mais attention, seulement si on aime...

N'empêche, c'est recommandé!

mardi 15 décembre 2015

Numéro zéro, par Umberto Eco, éditions Grasset

À Milan en 1992, un homme fonde un journal. Financé par un éditeur obscur mais haut placé, l'homme embauche six journalistes dont la carrière vivote. C'est l'un d'eux qui raconte l'histoire. Le journal s'appellera "Demain". Le but de son directeur: raconter ce qui se passera demain. Devant le scepticisme de ses engagés, il expliquera que ce que le lecteur veut, ce sont des fait présumés. Au diable les faits avérés. Mais avant de sortir une édition officielle, l'homme propose un "Numéro Zéro", un peu comme un essai. S'ensuivent des propositions de contenus que les journalistes prennent de leurs passés caverneux: ici des chroniques "pipeul", là des filatures inventées de personnages connus, et là encore des opinions présumées sur d'autres.

On assiste ni plus ni moins à un procès tordu du journalisme, de ses relations avec les pouvoirs, le marketing et parfois, la vérité. Tout ça enrobé de la culture et de la verve d'un Umberto Eco: c'est tout simplement succulent.

Sauf que...

Un des six journalistes engagés s'avère être un genre de parano à la puissance dix qui voit des théories du complot partout. Là encore, c'est intéressant. On se demande ce qu'Eco fera d'un tel personnage.
Bien sur, le mec s'avèrera particulièrement tordu lui aussi, surtout dans ses histoires qui, au début, semblent fascinantes. En effet, celui-là suggérera des scoops reliés à la présumée fausse mort de... Mussolini. Avec ce récit, commence un segment du livre où Eco racontera à sa façon une bonne partie de l'histoire politique de l'Italie de 1945 à environ 1990. Or je sais pas si vous savez, mais en Italie, il en est passé et il en passe encore du monde au pouvoir. Et si on y ajoute les groupes terroristes des années 70, le Vatican et un peu de CIA, on obtient une liste de noms de personnages connus des Italiens seulement (en tout cas j'espère qu'au moins les Italiens les connaissent), et on en vient à se perdre un peu, voir beaucoup. Ça sent le règlement de compte avec une certaine frange de la société publique nationale, mais on ne comprend pas tout.

Vu de l'extérieur, c'est à dire, n'étant pas Italien, j'ai d'abord vu une critique des relations presse/pouvoir, un genre de satyre d'un milieu lui même à la limite du satyrique. Mais voilà qu'au-delà de tout ça, j'ai eu l'impression d'écouter une conversation où on parlait de situations truculentes vécues par des personnages décrits avec des adjectifs que je ne comprenait pas parce que je ne les connaissais pas, d'où une certaine frustration.

On a parfois l'impression que des auteurs connus sont traduits... parce qu'ils sont connus. En voilà un bon exemple. Je crois qu'il s'agit là d'un excellent livre, mais surtout pour un Italien. Pour qui connaît moins les moeurs politiques du pays, Numéro Zéro est moins engageant, un peu frustrant, mais pas choquant pour autant. Juste un brin décevant.

dimanche 6 décembre 2015

Chien, par Samuel Benchetrit, éditions Grasset

L'image du livre est vraiment bien choisie puisqu'il s'agit d'un homme qui devient un chien. Peut-être imaginez-vous maintenant un genre de Tarzan? C'est pas ça. La Métamorphose de Kafka? Pas vraiment non plus. Une métaphore, alors? Peut-être.

Le personnage principal vit un mauvais moment. Sa femme le laisse, son employeur le tasse, son banquier le liquide. Ça va vraiment mal. Un jour, notre homme va acheter un chien dans une animalerie, ce qui mènera à un autre désastre et on dirait qu'à force, le mec abandonne, il laisse aller. Tour commence à un cours de dressage auquel il s'était inscrit avec son chien, et tout se finit roulé en boule sur un sofa. Mais entre les deux, on en aura vécu des choses!

Ce livre n'est pas long et c'est exactement ce qui fait sa force. Véritable tourbillon de scènes et d'émotions vives, ce roman est tout en dualité. D'abord par son ton. La première moitié, voir même un peu plus, est presqu'un texte de stand up comique. On rit inévitablement à gorge déployée en le lisant tellement les scènes sont loufoques. Puis, plus on avance, plus on découvre une autre dualité, soit celle du personnage même. Même que parfois on se demande un peu qui il est, ou qui il est en train de devenir. Parce que la transformation se fait progressivement, au fil de relations où, on le voit bien, il y a toujours un dominant et un dominé. Or, encore là, à forces de se faire dire quoi faire...
Le Chien de Benchetrit est une superbe réflexion sur le monde humain. Bien sur, il sera question de notre part d'animal,mais justement, est-ce bien la pire si on la compare à ce qu'on a (ou ce qu'on est censé avoir) d'humain? Bref, une réflexion, oui, mais très finement racontée, d'abord dans la dérision, mais ensuite, au fur et à mesure qu'on avance, dans le drame. Même que la fin m'a littéralement surpris parce que son ton est complètement inversé par rapport au début du livre. En fait, en terminant ce livre, on se demande presque si on a terminé celui qu'on a commencé sous la même couverture. Or, comme le ton, et comme le personnage du livre, nous, lecteur, avons aussi changé notre perception, et c'est là tout le génie de l'auteur.

Bref, sans tomber dans les comparaisons citées en début d'article, je dirais l'histoire de ce Chien plus près de celle d'Alice au Pays des merveilles, où le personnage principal va voir ce qui se passe de l'autre côté du miroir. Celui-là est tout aussi surpris qu'Alice, mais plus actuel et moins moraliste, et très questionnant. Possible qu'on voit les animaux autrement après ça. Quant aux humains...

Excellent divertissement!

mardi 1 décembre 2015

Fenètres sur la nuit, par Dan Vyleta, éditions Alto

Vienne, 1940. On connaît l'époque, peut-être un peu moins la ville, en tout cas c'est mon cas. À la fin de Fenêtres sur la nuit, on n'en connaît peut-être pas beaucoup plus ni sur l'un ni sur l'autre, mais on est convaincu que la conjugaison des deux constitue un décor parfait pour un polar.

En fait, tant pour l'époque que pour le lieu, Dan Vyleta s'en est tenu à des portions, puisque son histoire se situe sur une période de temps assez courte, soit une saison, l'automne, et la grande majorité des personnages habitent tous le même immeuble. "Thème connu", direz-vous. Peut-être, mais ici, c'est très joliment utilisé. Un jeune médecin, un vieux fonctionnaire corrompu, sa gouvernante et sa jeune nièce de passage, une enfant handicapée, un mime taciturne et sa soeur paralysée, un musicien japonais, et bien d'autres: tous se distinguent tant par leur personnalité propre, leurs vies respectives que leurs appartements. Certains sont riches, d'autres sont simplement aisés, d'autres carrément pauvres. Mais bien sur, tous s'observent, et certains plus que d'autres, d'autant plus que certains événements sont prétextes à se tenir sur ses gardes. Qu'on parle du meurtre d'un chien ou de celui d'un étudiant inconnu, de celui d'un habitant de l'immeuble ou d'un inspecteur de police, on a toutes les raisons de suspecter tout le monde pour toutes sortes de raisons, surtout lorsqu'on connaît les petits travers de chacun. Parce qu'en plus de jouer avec le mystère, l'auteur manipule très bien la psyché humaine. Les impressions, les suppositions, les jugements, tout y passe, tout ça sur fond de crainte des autorités et des événements du temps. Bref, l'inconfort est général et l'intérêt du lecteur, constant.
Je ne crois pas que l'intention ait été de créer une atmosphère de bande dessinée, avec ces personnages très typés, presque caricaturaux. C'est pourtant l'impression que j'en ai eue, et c'était fort bien. Pas drôle mais très divertissant, un brin sordide mais pas gore, sombre à souhait avec quelques traits de lumière tirés de personnages aussi sympathiques qu'angoissants, Fenêtres sur nuit a tout pour plaire aux amateurs d'intrigues... et aussi à ceux qui visitent moins souvent le genre, comme moi.

Je lirais volontiers un autre Dan Vyleta.

dimanche 29 novembre 2015

L'année la plus longue, par Daniel Grenier, éditions Le Quartanier

Première scène: un champ de bataille de la guerre de sécession américaine. Un curieux personnage au nom vaguement francophone s'y retrouve. Puis on se transporte au Tennessee dans les années 80. Avec l'histoire d'une petite famille dont le père est natif de la Gaspésie. Après, on est à Québec au temps où la colonie était menacée par les révolutionnaires américains. Plus loin on retournera aux USA au temps de la Prohibition, puis à Montréal aux détours du 19e et du 20e siècle, puis au Tennessee presqu'à notre époque, puis à Québec, etc.

Le fil: une lignée. La particularité, un seul personnage traverse à peu près toutes les époques, soit un peu plus de 200 ans. Il ne s'agit pas d'un vampire ni d'un miracle de la science. Le stratagème est audacieux. Maintenant, parle-t-on de science-fiction? De fantasy? Qu'importe le genre, on est bel et bien dans un roman québécois, et on va de surprise en surprise.

Grenier y va fort dans l'audace avec ce livre qui relate des moments forts de l'histoire de ce continent. Livre d'histoires plutôt que de l'Histoire avec un grand H, L'année la plus longue nous parle de la durée, de la nôtre, des souvenirs, des peuples, des inventions. On ratisse large, c'est le moins qu'on puisse dire. C'est certainement une des histoires les plus originales que j'aie lues en roman québécois jusqu'ici. Je ne sais toutefois pas si c'est la raison pour laquelle je me suis senti perdu. Un peu comme les épisodes multiples du livre, j'ai décroché, attendu, puis raccroché. Puis j'ai re-décroché plus loin, remis le livre de côté, et l'ai poursuivi malgré tout. Il s'en est fallu de peu pour que je décide de ne pas le terminer. Je ne m'ennuyais pas, l'écriture m'allait, mais quelque chose faisait que je ne m'impliquais pas dans la lecture de ce livre. Mais je voulais l'aimer...

Il faut dire que j'ai surtout accroché sur l'histoire du dernier de la lignée, celui qui vit au Tennessee, dans une famille dont l'histoire fascine, tant la récente que l'ancienne, mais qui sera décimée par des événements que l'auteur décrit de belle façon. Daniel Grenier décrit particulièrement bien les sentiments humains, et c'est dans cette partie du livre où j'ai eu envie de prendre le personnage par la main et de l'aider, de le sauver. Ça n'est malheureusement pas arrivé pour l'autre, ce personnage qui flotte partout sur l'Histoire. Peut-être qu'un personnage ayant beaucoup vécu, mais alors là vraiment beaucoup vécu, ayant accumulé beaucoup d'histoires et de souvenirs devient, à force, un peu lourd... C'est en tout cas ce que j'ai ressenti à l'égard dudit personnage.

Il fallait pourtant le faire: traverser des moments charnières de l'histoire de l'Amérique du Nord avec un seul personnage et terminer tout ça en 2047 sur une note de science-fiction. Peut-être est-ce ce mélange de genre qui m'a déstabilisé. Pourtant, je lis exactement pour ça: être déstabilisé. Pourtant, Grenier a dû faire des heures de recherche pour arriver à ce livre. Pourtant, son recueil de nouvelles "Malgré tout on rit aussi à SaInt-Henri" m'avait énormément plu. Reste qu'il me manquait ici quelque chose, un liant, une émotion, je sais pas trop quoi, mais il m'a manqué quelque chose.

Mais L'année la plus longue reste à lire. Je crains que ce sentiment ne soit que tout personnel. Il y a quelque chose là qui a été écrit, tenté, réalisé, quelque chose dont je suis probablement passé à côté.

Si vous l'avez lu, n'hésitez pas à m'en parler. Le livre mérite certainement de soulever des débats.

lundi 16 novembre 2015

La dernière nuit du rais, par Yasmina Khadra, éditions Julliard

Yasmina Khadra s'est mis dans la peau, mais aussi, et surtout, dans la tête de Mouhammar Khadafi pour décrire ses dernières heures de vie. Tout le livre est écrit au "je" puisque c'est le personnage du rais en question qui parle. Or, justement, qui parle, l'auteur ou le personnage? C'est la question que je me suis posée tout au long de ce livre.

Le personnage se terre avec sa garde rapprochée dans un édifice abandonné d'une ville en guerre où le but est de le trouver et de l'éliminer. Aigri mais imbu jusqu'à l'os de lui-même, le rais crache sur à peu près tout ce qui a existé et existe encore autour de lui, parce que selon lui, lui-seul est parfait, tout puissant et digne de respect. Monstre d'égocentrisme, le président/roi déchu dépeint ici porte un regard cynique sur un monde qu'il a créé et qui, maintenant, se referme sur lui. Parce qu'au moment de recueillir ces propos, tout va mal pour notre bonhomme, c'est le moins qu'on puisse dire.

Khadra utilise donc la chute de Khadafi comme décor, et Khadafi lui-même comme tête-d'affiche. Il lui fait porter l'allure détestable qu'on a fini par lui donner au fil des ans et des rapports médiatiques à son sujet. Mais il donne à aussi son personnage une certaine fatalité qui lui fera voir l'éventualité de la mort comme inévitable. Sans être serein face à sa fin éventuelle, l'homme traqué tirera des conclusions souvent éclairées sur l'existence et sur la fatuité de ce qu'on a été lorsque vient le moment de regarder la mort en face.

Si ces derniers éléments sont parfois touchants et font réfléchir, ceux concernant le peu de considération que l'homme a pour autrui en vient à choquer, bien sur, voir même à énerver. Loin de moi l'idée de vouloir défendre le personnage de Khadafi, mais j'ai un gros "mais", parce que tout du long, je me demandais si l'auteur n'était pas allé trop loin, ou pas assez.

De se mettre à la place d'un personnage disparu il y a si peu de temps demandait une certaine audace de la part de l'auteur. Habituellement, lorsque quelqu'un décède, une certaine pudeur, ou plus simplement le respect, font en sorte qu'on n'utilise pas aussitôt son nom ni son personnage pour lui prêter des propos ou des idées supposés. On a l'habitude de s'en tenir à ce qu'il a dit et fait. Dans ce cas, l'auteur prend la liberté de donner la parole au défunt. Bien sur, le personnage réel était détestable et non, je ne crois pas qu'il n'y ait quelque raison que ce soit à lui rendre hommage. N'empêche. J'ai ressenti un malaise à lire ce livre. J'avais parfois l'impression d'assister à un règlement de comte, à un déferlement d'injure de Yasmina Khadra à l'adresse d'un autre qu'il a ligoté et jeté au fond d'un trou. Qu'importe la qualité des personnes mises en cause, il y a là quelque chose... d'injuste.

Ai-je bien lu les pensées profondes de Khadafi? Non. Alors, ai-je lu l'opinion de Yasmina Khadra sur Khadafi? Non plus, puisqu'il est bien écrit "roman" sur la couverture. Bien écrit, ou ça l'est. Percutant: aussi. Autant d'horreurs commises et pensées donnent froid dans le dos. Maintenant, que reste-t-il d'un tel livre lorsq'on le termine? Quant à moi, j'ai haussé les épaules. Cette "non-réalité" basée sur une "réalité supposée" me semble assez difficile à avaler.

Quelque chose, pour moi, n'a pas fonctionné avec ce livre. En fait, peut-être en suis-je simplement sorti déçu.

dimanche 8 novembre 2015

Le géant enfoui, par Kazuo Ishiguro, éditions Fides

Un soir où ils se retrouvent dans le noir parce qu'ils se sont fait voler leur chandelle, Axl et Béatrice décident qu'ils doivent quitter le village pour aller rejoindre leur fils qui vit plus à l'est sur une île. Elle connaît un peu le chemin puisqu'elle est déjà allée au village voisin. Alors ils prennent leur courage à deux mains et partent, non sans craintes parce qu'ils voient bien qu'ils n'ont pas l'âge pour les longues distances.

Sur leur chemin, les deux Bretons rencontreront un preux chevalier Saxon, un jeune homme qu'on dit avoir été mordu par un ogre et un neveu du roi Arthur. S'ajouteront ici et là d'autres personnages tout aussi colorés les uns que les autres, toujours bien placés, qui interviendront au fil de l'itinéraire des deux marcheurs.

On dirait du fantastique, mais ce n'en est pas. Ou peut-être que si, puisqu'il sera bien question d'un dragon dont le souffle a le pouvoir de faire oublier les souvenirs. On dirait un roman de chevalerie mais ce n'est pas ça puisque... mais qu'en sais-je. Ai-je jamais lu un roman de chevalerie? En tout cas, si c'est quelque chose comme ce qu'a écrit Ishiguro, je veux bien en lire d'autres.

Véritable "road movie" littéraire, ce bouquin nous transporte dans une époque et un paysage trop souvent galvaudés. L'idée qu'on se fait du pays du roi Arthur a quelque chose de flamboyant et de noble. Ici, il n'est question que de montagnes et de vallées, rien de bien faste. Et quant aux personnages, tout comme cette histoire, on ne sait comment les prendre. S'agit-il de modestes voyageurs tels qu'ils se décrivent? Ce vieux chevalier a-t-il tout vécu ce qu'il décrit? L'autre a-t-il vraiment vaincu des géants et des ogres? Pour tout vous dire, ce contexte, ces personnages superbes, cette action lente mais enlevante rendent ce roman absolument fascinant. Jamais n'avais-je été dans ce monde brumeux entre réalité et fiction, et j'y retournerais bien.

Toute cette histoire tourne autour d'un but: mais qu'est-ce qui mène ces deux voyageurs? Vers quoi ou qui se dirigent-ils? On se pose inévitablement la question de page en page. Les deux vieux donnent l'impression d'aller à la rencontre de leur fils parti depuis longtemps. Ils veulent le revoir parce qu'ils sont en train de l'oublier. Leur quête semble donc noble et juste, comme eux. Mais tout n'est pas tout noir ni tout blanc dans ce livre, et c'est ce qui nous fait le lire avec avidité.

Et le ton mérite d'être souligné. C'est d'ailleurs ce ton qui nous fait nous demander si on n'est pas en train de lire la parodie de quelque chose, à moins qu'il ne s'agisse d'un vrai roman de chevalerie, mais sinon... qu'importe. Les personnages du Géant enfoui se parlent avec égards, se donnent du "monsieur" et du "madame" malgré leur modestie. Au début, ça déstabilise un peu, mais au fil de l'histoire, on comprend qu'il s'agit d'une façon adroite de placer le décor. Oui, on a souvent une idée romanesque de cette période de l'histoire et oui, ça peut jouer sur notre façon d'apprécier ou pas un récit qui se déroule en ce temps. L'auteur a pris le pari de nous faciliter la tâche en tombant quasiment dans le cliché avec ce même ton, tout en nous menant dans une histoire intrigante dont la fin nous laisse tout retourné. Tragique et touchant, ce livre en est d'abord un d'aventures, et c'est écrit d'une main de maître. Le dernier quart nous laisse pantois. On se rend compte qu'on s'est laissé entrainer dans quelque chose qu'on n'attendait pas. En fait, comme au début du livre, on se demande si ces dragons et des elfes ont bel et bien existé ou s'il s'agissait de quelque chose d'autre, si on les a utilisé pour décrire autre chose. Qui a vu quoi, qui a fait quoi? Au sortir du livre,on pourrait en parler longtemps, d'où ma recommandation pour un club de lecture!

En manque de nouveauté? Besoin de quelque chose de déstabilisant mais de divertissant? Voilà exactement ce qu'il vous faut. Je connais peu Ishiguro, qui, malgré son nom, est beaucoup plus britannique que japonais, si on se fie à sa biographie. N'en demeure pas moins qu'on reconnaît ici deux sensibilités propres, tant la japonaise que l'anglo-saxonne, et ma foi, le mélange est absolument fabuleux... mot choisi.

Gros coup de coeur!

lundi 31 août 2015

Les prophètes du fjord de l'Éternité, par Kim Leine, éditions Gallimard

On est à Copenhague en 1782. Morten Falk vient de Norvège, contrée vassale du Danemark, pour faire des études dans la grande ville. Il aurait voulu faire médecin, mais on a décidé qu'il sera pasteur. Ici commence l'apprentissage, tant e la vocation que de la vie, de la ville. Les portraits de l'homme et des gens qui l'entourent ne sont pas piqués des vers et celui de la ville est saisissant. Le début de ce livre est presqu'un reportage en direct de l'Histoire. La vie dans les villes, à cette époque, c'était pas du gâteau, mais comme maintenant, c'était aussi une école, une arène. À peu de choses près, je revivais l'incroyable atmosphère du Paris décrit dans Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo. C'est cru, précis, et tellement vrai qu'on en sens les odeurs.

Falk découvre la vie et ses études s'en ressentent. Disons qu'il pousse l'exploration un peu loin... jusqu'à son engagement pour la mission. Déjà à cette époque, le Danemark s'essayait à la colonisation du Groenland. On s'y transporte, dans un village de mission sur la côte ouest. Y vivent quelques Danois, des autochtones et plusieurs métis. C'est le début d'un tableau ni plus moins extraordinaire. Imaginez: on est au nord du nord, dans les années 1780. Un bateau débarque à peu près une fois par année, chargé de certaines vivres, mais quant au reste...

Falk s'occupera da sa mission, mais là encore, il découvrira les rapports humains sous un autre jour, celui de la proximité, du manque, et aussi, et surtout, du mélange des cultures. Dans ces conditions, tout ce qu'on a connu: la fierté, la justice, et même l'amour, sont à redéfinir. Tout ça dans le cadre des connaissances et des préjugés du temps.

Bref la vie est dure. On va d'une scène spectaculaire à l'autre, bien que la plupart se déroulent dans des habitations rudimentaires. Leine vous tient par la mais dans sa visite guidée du lieu. Il nous montre tout, partout, sans censure ni retenue. On pourrait croire à quelque chose de violent: ce l'est, mais pas dans le sens de "gore". Jamais n'aie-je lu quelque chose d'aussi dur, une ambiance,un lieu. C'est carrément dur. Attention, il ne s'agit pas de "difficile" non plus, parce qu'à travers tout ça, il y en a qui sont dans leur élément... Certains personnages sont si beaux...
Arrivent, pour ce qui doit tenir dans environ un quart du livre, les personnages de la communauté des prophètes du fjord de l'Éternité, et là on passe d'un livre fascinant à un récit fabuleux. Imaginez une utopie dans un environnement pareil. Imaginez contre quoi et contre qui il faut se battre pour imposer un style de vie qui n'est pas basé sur le commerce ou sur la soumission aux religions ou à l'envahisseur. C'est déjà difficile en 2015. Imaginez dans les environ de 1785, au Groenland....

Les prophètes... est écrit sobrement, fort heureusement. La traduction fait le travail (malgré d'assez nombreuses fautes dans l'édition) pour présenter une histoire incroyable. Cet auteur danois présente là une oeuvre majeure, tant pour son contenu historique que social. Si certaines scènes sont difficiles à supporter, c'est parce qu'on perdra des personnages aimés ou qu'on entrera dans antichambres qui ne nous sont pas souvent ouvertes. Une opération à froid, une chasse à la baleine, une traversée en mer, un incendie, et j'en passe: on les vit tous. D'autres scènes nous ferons entrer dans un silence lourd, un paysage euphorisant, ou un échange de regard qui nous retourne complètement.

La fin des Prophètes... est dantesque, rien de moins, et à la fin de l'épilogue, on est tout sauf froid. Pas bouleversé, mais saisi. Pour ma part, j'avais l'impression de terminer un voyage marquant.

Un livre dur, mais superbe. Une épopée où les héros ne sont pas nécessairement beaux et vertueux, mais forts, parce que vivants.

Époustouflant.

vendredi 24 juillet 2015

Pocket Atlas of Remote Islands, par Judith Schalansky, Penguin Books

Achat impulsif stimulé par mon fond de geek dont l'amour de la géographie remonte à l'enfance et ressurgit encore quelques fois, j'ai acquis ce livre avec l'idée de le déposer près de la toilette ou dans le salon, histoire de le consulter de temps à autre. Petit atlas, comme son nom l'indique, le feuilleter seulement donne l'envie de le lire, avec ses cartes et ses données sur de petites îles disséminées ça et là sur le globe. Chacune de la cinquantaine d'île a ses deux pages de texte, en plus de sa carte et de ses données géographiques.

J'ai donc jeté un oeil sur l'introduction, et j'ai été surpris de lire quelque chose qui me rejoignait ailleurs que dans la seule géographie. Schalansky, une Allemande, raconte son amour des atlas et des globes terrestres découverts dans une bibliothèque publique de Berlin-Est. Puis elle nous parle d'histoires, de celles qui contribuent à la réputation de ces îles parce que comme elle l'explique, ce qui arrive sur une petite île, aussi anecdotique soit-il, prend une proportion disproportionnée par rapport à tout autre endroit sur Terre. Aussi chaque petite île possède son histoire fantastique, et c'est ce que Judith Schalansky raconte pour chacune d'elle. Et c'est fantastique.
Loin du coffee table book, on parle plutôt ici d'un d'un recueil de contes, voir de récits de voyages. Raconté sur le mode du conteur plutôt qu'en simple mode narratif, chaque page nous emmène soit dans l'Histoire, soit dans la contemplation d'un lieu. Toujours, les faits racontés sont réels, mais enjolivés par la fascination évidente de l'auteur pour leur existence même dans un lieu aussi singulier.

Ainsi en sera-t-il d'un peuple de l'Océan indien qu'on a exilé pour construire une base militaire, de quelques Allemands partis sur une autre au sud de l'Atlantique pour bâtir une société communiste idéale dans les années 20, d'une ile écossaise évacuée è cause du fort taux de mortalité infantile, ou d'une île russe du Pacifique où un volcan est dit encore plus parfait et plus beau que le Fuji-Yama. Pour qui aime ce genre de courts récit, c'est presqu'un livre pour enfants où chaque récit est une image.

Traduit de l'allemand en anglais, ce petit écrin de plaisir géographiques et historiques mérite d'être traduit en français.

Réjouissant!

dimanche 12 juillet 2015

Les quatre saisons de l'été, par Grégoire Delacourt, éditions JCLattès

Il y a un mot que je n'ai pas remarqué sur la couverture. L'avoir lu m'aurait procuré une expérience de lecture très différente. Ce mot, c'est "roman". Je croyais pourtant à un recueil de nouvelles, puis que le livre contenait quatre histoires. Aussi ai-je lu la première dans la déception la plus totale. "Ça y est, me suis-je dit, Delacourt s'Éric-Emmanuel Schmittise". J'entends par là que je reconnaissais le style tellement beau de Grégoire Delacourt, sa façon d'aligner les mots un derrière l'autre, de décrire et de rendre compte de si belles façons. Mais l'histoire me laissait pantois. Oui, c'était très estival: un amour d'ados, un premier baiser, un narrateur éperdu d'amour qui promet sa vie à celle qui l'éconduit. Puis il y avait le décor, la plage, le bal du 14 Juillet, les vacances. Vous voyez le genre? Ça sentait le mièvre, la commande, le facile, voir, le commercial. Alors j'ai trainé un peu avant d'entreprendre la seconde partie, où il s'agit d'une femme dans la trentaine qui la vit dure. Mère célibataire, elle raconte d'abord son amour d'enfance qui l'a poursuivie toute sa vie, hantée devrait-on dire. Puis un autre est apparu qui est disparu ensuite, bref, ça va mal.

Je n'avais pas tellement envie de rester avec Delacourt, jusqu'à ce que j'aperçoive de liens: un lieu, une journée, une chanson, et même des personnages, qui, peut-être, pourraient faire de ce livre quelque chose de différent. Finalement, la plage, le soleil, les parasols, tout ça y était peut-être pour quelque chose.

Puis, au troisième récit, j'ai compris non seulement le titre, mais aussi le pouvoir de l'écriture d'un bon écrivain. Parce Delacourt écrit formidablement bien. C'est de la dentelle. Chaque mot est à sa place. C'est un designer, Delacourt. Cet auteur me donne l'impression d'avoir révisé son texte des dizaines de fois pour le rendre parfait. Et c'est efficace. Ajoutez à ça une formidable idée, pas nouvelle, non, mais inattendue, dans cette troisième partie qui commence avec une dame dans la cinquantaine qui cherche à mettre du piquant dans sa vie, et me voici confirmé fan de Grégoire Delacourt.

Par son propos, on aurait envie de dire que ces Quatre saisons... ne sont pas un grand livre. La légèreté de ces histoires d'été, qui se terminent pourtant bien au-delà de la légèreté, pourrait le reléguer au seul rayon des lectures de vacances. Or, c'est à lire l'été, préférablement, disons que ça aide, mais c'est aussi à classer dans la section "Fallait l'faire": oser des histoires de plages, de bals musette et d'amours éconduites avec de tels mots. En fait peut-être s'agit-il du premier vrai roman d'amour que je viens de lire.

Je le répète: Fallait l'faire.

dimanche 5 juillet 2015

Mauvais garçons, par Linwood Barclay, éditions J'ai lu (poche)

Roman policier dans le plus pur sens du terme, cet ouvrage écrit en anglais sous le titre "Bad Boys" par un auteur Canadien anglais a été traduit en Europe. L'action se passe dans une ville non identifiée où l'on joue au "hockey sur glace". Par opposition au "hockey sur gazon", j'imagine? Bon. Rien à ajouter là dessus. Les lecteurs nord-américains se feront leur propre idée.

Pour le reste, Barclay, un ex-éditorialiste et chroniqueur vedette au journal The Toronto Star, écrit des romans policiers depuis quelque temps déjà. Celui-là a été écrit en 2005 et traduit chez Belfond en 2013.

C'est mon premier de cet auteur. J'imagine que son personnage/narrateur est, comme le veut le genre, le personnage "vedette" de plusieurs des romans de l'auteur. L'homme est dans la cinquantaine, père de deux ados. Journaliste, sa femme est chef de pupitre dans la même entreprise que lui. Balourd, sympa, un peu ronchon, ses enfants le dépassent par leur nonchalance, sa femme travaille beaucoup et lui... ben lui, il a quand même le pouvoir d'être le personnage principal dans un roman policier. Dans "Mauvais garçons, un reportage pour le journal l'emmène à accompagner un détective privé. Ils pistent des voleurs de boutiques de vêtements chics. Pendant ce temps (ou parallèlement, pourrait-t-on dire) sa fille de 18 ans a des ennuis avec un soupirant de son âge qui la piste, lui aussi, par amour et par sur-protection. Notre bonhomme en aura plein les bras, par un phénomène assez commun du genre policier, de juxtaposition de deux situations à prime abord distinctes, mais fait intéressant, ça ne commencera à se "gâter" que bien après la moitié du livre.

Le première moitié est franchement sympathique. Ça ressemble à la chronique d'une famille de classe moyenne avec quelques extras. Puis, dans la deuxième moitié, l'action, dans tout ce que vous pouvez associer à ce mot dans un roman policier: courses d'auto, fusils, enlèvements, etc, prends le pas. C'est enlevant, oui, mais il y a toujours cette sauce qui, à mon sens, gâche le goût du repas.

Par exemple: écrits dans le plus pur style des romans policiers nord-américains, les dialogues prennent presque toute la place. On a souvent l'impression de lire un scénario. Puis, arrivent ces situations où on se dit que les personnages ont beau avoir l'air sorti d'un monde "ordinaire", il n'en demeure pas moins qu'ils déploient à certaines occasions une sagacité digne de James Bond et un sang-froid inimaginable qui leur fait pousser les toujours mêmes bonnes blagues aux moments les plus tragiques, genre de Hasta la vista, baby alors qu'on vous pointe un arsenal de bazookas dessus depuis 10 bonnes minutes. Parfois, on lève un peu les yeux au ciel... C'est bien, oui, mais à mon sens, c'est convenu. En ce sens, cette oeuvre de Barclay n'a malheureusement rien d'original.

Pas de réflexion sociale, ou si peu, quelques clichés sur les autos et les ados et nous voici en présence d'un bon thriller qui, bien qu'il nous ait tenu en haleine à quelques occasions, ne laisse pas de marque significative.

Correct.

jeudi 25 juin 2015

Les deuxièmes, par Zviane, éditions Pow Pow

Les trois tômes de l'Osti d'chat, coécrit avec Iris, m'avaient ramenés à la bédé. Avec ces Deuxièmes, je suis devenu un fan, pas tant de la bédé que de Zviane. Parce qu'outre le dessin, il y a les bulles, mais aussi, et surtout, dirais-je, il y a tout ce qu'on ne voit ni ne lit mais qu'on ressent précisément à la lecture de ce (trop) court ouvrage. Vous avez dit "émotif"? Oui, ce l'est. Pas moi, le livre. Quoi qu'en refermant la dernière page, on n'a pas nécessairement le goût de parler tout de suite...

Une femme et un homme partagent une résidence bâtie dans une forêt. Là se trouvent deux grands pianos à queue. Ils en joueront, aussi bien que de leurs corps. Reste à savoir pourquoi ils sont là. Le titre expliquera tout. Complices, confortables, mais sans doutes vraiment cons, ces deux-là vivront quelques heures tellement belles qu'on se dira à la fin que tant pour eux que pour nous, lecteur, ça ne pouvait pas être vrai, c'était presque trop beau, eux, le lieu, la musique, tout ça. Rarement ai-je vu une aussi belle transcription du plaisir, tant du simple que de l'intense. Parle-t-on d'amour? Ah ça, c'est à vous de le dire.
Noirs et blancs, les dessins de Zviane conviennent au petit lecteur de bédé que je suis. Noirs et blancs mais précis, chaque case exprime des sentiments connus, précis, encore une fois. J'insiste sur ce mot. Les deuxièmes sont absolument sans ambiguïtés. Parce que oui, si vous le feuilletez ne serait-ce que 2 secondes et quart, vous apercevrez des scènes sulfureuses. Les prudes s'y bruleront les yeux alors que les amateurs de scènes lubriques seront servis, mais mon dieu, si là réside votre seule raison de lire ce livre, vous serez passé à côté de quelque chose de tellement beau que ça en sera encore plus triste que les dernières cases de cette histoire.

Habile scénariste, la Québécoise Zviane fait très finement alterner les mots avec les dessins. On a parfois l'impression que si on avait seulement soit l'un soit l'autre, on ne vivrait pas l'émotion transmise aussi fort. C'est cet équilibre entre les cases avec et sans bulles qui m'a le plus impressionné. À certaines occasions, j'avais l'impression de regarder un excellent film muet, et à d'autres, une vidéo avec de la musique.

Remarquable parce que très fort et très juste, Les deuxièmes me semble un incontournable pour toutes sortes de raisons. Et oh, un petit conseil: lorsqu'ils jouent, écoutez la pièce qu'ils interprètent en même temps que vous les regardez jouer. Plaisir garanti!

Beau. Très beau livre de bédé. Vraiment très beau.

mercredi 24 juin 2015

Six degrés de liberté, par Nicolas Dickner, éditions Alto

C'est d'abord l'histoire d'un geek agoraphobe de quinze ans et de son amie d'enfance qui poursuivront leurs rêves malgré tout ce que la vie aura pu leur mettre comme bâtons dans les roues. Or à cet âge-là, il y a peu pour nous arrêter.

C'est aussi l'histoire d'une ex-fraudeuse de presque quarante ans maintenant employée par les forces policières qui ne croit plus tellement à une vie meilleure, telle qu'elle se l'était imaginée avant.

Et, dans le plus pur style de Dickner, ces vies se rencontrent dans des circonstances et des lieus qu'on n'aurait jamais imaginées au début de ce livre. Parce que cet auteur québécois écrit des romans d'aventure. Il s'en passe, des choses, dans ces Six degrés de liberté, même qu'on se demande, en refermant le livre, si c'était vraiment plausible tout ça. Théoriquement, oui, mais pratiquement, ça frôle le rêve hollywoodien. Pas grave...

Loin du roman contemplatif, Six degrés... donne quand même à penser. Cet auteur est intelligent. Je le soupçonne même d'être lui-même un geek du plus pur acabit. Entre Huntingdon, à la frontière Québec-USA, Copenhague et la stratosphère, il nous emmène à travers un labyrinthe d'abord confus qui devient de plus en plus clair au fur et à mesure que se placent les morceaux de son puzzle.

Commencer un livre de Dickner est exigeant. Ses personnages sont peu flamboyants, voir même timides, plutôt asociaux. Ses décors vont d'endroits quasiment trop communs comme un magasin Ikea, à d'autres de prime abord plutôt trash comme un quartier de maisons mobiles. Bref c'est généralement gris. Puis, de scène en scène, se dessine un fil conducteur qui intrigue. Ce fil est tracé par des descriptions savoureuses où les couleurs s'amènent par l'entremise d'accessoires, de lieux secondaires ou de situations incongrues qui, le plus souvent vous font sourire. Puis on est happé et on se demande quel bateau il a bien pu nous monter.

Parlant de bateaux... Si vous avez lu d'autres commentaires sur ce livre, vous avez sans doute remarqué qu'on y parle beaucoup de conteneurs, ces grosses boîtes de couleur transportées par bateau qui contiennent tout ce qui se consomme en ce bas monde. Oui, les conteneurs prennent une bonne place, mais pas toute. Outre ce monde organisé de la consommation humaine, il y a celui, désorganisé, des vies humaines. C'est là un autre parallèle que Dickner nous montre avec son histoire et ma foi, c'est efficace. La liberté se trouverait-elle en dehors "du système"? Disons que ça ressemble à ça...

S'il ma d'abord vu septique, ce roman m'a vite rattrapé, puis conquis. Nicolas Dickner est un excellent conteur, un fin interprète des sentiments humains et un habile manipulateur de l'attention de ses lecteurs. Qui ne l'a jamais lu pourrait très facilement commencer par cet ouvrage. J'avoue candidement ne pas avoir gardé un souvenir très précis de ses deux précédents, dont Tarmac, mais j'ai sans doute été assez charmé pour avoir le réflexe instantané de sauter sur ce livre dans ma librairie préférée, ce qui était une bonne idée.

Pour un bon roman d'aventure, écrit avec beaucoup d'intelligence: valeur sure!

dimanche 7 juin 2015

La lettre à Helga, par Bergsveinn Birgisson, éditions Zulma

Alors qu'il se sent près de la fin de sa vie, un vieil homme adresse une lettre à la seule amante qu'il n'a jamais eue. Il lui racontera, en même temps qu'à nous, ce que fut sa vie dans sa ferme après la saison de leur rencontre Parce qu'il ne s'est agit que d'une saison, à la suite de quoi une rupture qui semblait inévitable a fait se suivre les années par dizaines.

Or, les amants étaient voisins, loin en Islande, et sans lui avoir jamais,enfin,presque jamais reparlé, l'amant a vécu le reste de sa vie dans le seul souvenir de cette saison. Tout ça se passe quelque temps après la 2e Guerre, dans une époque où le monde changeait, mais où peu importe ce qui aurait pu arriver, un seul espoir pouvait faire vivre le scripteur de cette missive.

Dans la lignée des romans scandinaves où les éléments et la nature marquent autant les vies que les mots, cette histoire raconte un monde dur, mais lent, où le travail est difficile mais les gens, simples. C'est une très belle langue que celle de cet auteur que je découvre et que je me promets de surveiller. Encore faudra-t-il qu'on le traduise une autre fois. Ici, mention plus qu'honorable à la traductrice Catherine Eyjólfsson.

J'évite de tomber dans le cliché de celui qui tombe dans l'amour inconditionnel de la littérature d'un pays qui lui est étranger. Oui, je trouve celle d'Islande différente, mais notez bien que je n'oserais affirmer que tout me plait. Les polars, par exemple, sont bons, oui, mais bon... c'est différent. Ce roman est un bon exemple de cette particularité qui me frappe tant, et qui voudrait oser lire quelque chose d'un auteur islandais pour la première fois pourrait fort bien commencer par cette Lettre à Helga. Touchant, mais absolument pas mièvre, mais pas du tout, cette lecture porte au calme et nous donne à penser à nos passions à nous. Comment les vivons-nous? Et lorsque nous ne les vivons pas, qu'est-ce ou qui nous empêche de le faire? Nous, ou les autres?

Ouvrage court, la Lettre... se termine d'une façon très poignante, qui laissera une impression durable et belle. À lire, pour le calme qu'il procure et la beauté des mots. Plus qu'une lecture de vacances, un tel livre est un cadeau à se faire n'importe quand.

mardi 19 mai 2015

Les barbares, pas Alessandro Baricco, éditions Gallimard

Oui, oui je sais: un autre nouveau Baricco est sorti récemment. Je le lirai, la question ne se pose même pas. Je le garde pour plus tard, en vacances, l'esprit libre et tranquille. D'Ici là, quelques mots de cet essai de mon Italien (pour ne pas dire: écrivain...) préféré que j'ai découvert par hasard, cet hiver, à ma librairie préférée. Son sous-titre met la puce à l'oreille: Essai sur la mutation. Hein?

Non, Baricco ne donne pas dans la science-fiction. Bien au contraire, la mutation dont il nous parle est celle qui est en train de s'effectuer. Je, vous, nous, selon Baricco somment tous des mutants. Et pour devenir quoi? Des barbares, enfin, pareils à ceux que nous considérons comme tels. Donc des barbares... Mais les barbares, me direz-vous, ça détruit tout, ça n'a pas de manières, peu de considérations pour ce qui existe! Ben voilà. On va tous y passer, dit Baricco, et on a tous déjà au moins un bras, sinon plus, dans la moulinette. Notre civilisation change, partout, pour tous. Il n'est pas ici question de nations ni de race ni même de Q.I ou de particularités physique, mais plutôt d'éducation, de connaissances et de culture. J'avoue que ça choque.

Au début, l'auteur Italien donne trois exemples très... italiens, soit les mondes du vin, du foot, et de la littérature. Pour chacun, il démontre une transformation qui dans la pratique, qui dans l'exécution, qui dans la considération, a transformé des façons de consommer, de jouer, de lire. J'avoue que ces tours de passe-passe intellectuels ne sont pas évidents. Mais voilà, c'est écrit par Alessandro Baricco, qui s'adresse à nous directement, sur le ton du copain qui partage un demi-litre de rouge avec nous sur une terrasse. Ne serait-ce que pour ça, j'ai persisté.

Parce qu'il faut comprendre pourquoi l'auteur nous parle de tout ça. Il n'est pas du tout question pour lui de faire la démonstration de son érudition et aussi et surtout, il ne s'agit pas non plus d'un coup de gueule. Bon, certain, on retrouve parfois une certaine ironie. Imaginez seulement: l'auteur est Italien, il nous parle de culture,et c'est écrit dans les années 2000. Or vous vous souvenez de qui dirigeait l'Italie il y a quelques années? Avouez que votre vision de la culture italienne en a pris pour son rhume. Eh bien imaginez aussi ce que ça a pu être pour une auteur comme Baricco. Ça a donné Les Barbares, un livre où un homme intelligent nous met devant un fait accompli: le monde change et on ne peut rien y faire même si ça ne nous plait pas. C'est une roue qui tourne. Baricco vous fera d'abord habilement la démonstration, plusieurs fois d'ailleurs, qu'on n'en est pas à un premier changement du genre. Ensuite, il ira jusqu'à réussir à vous montrer que oui, des piliers tomberont et des classiques prendront la poussière mais que malgré tout, de bonnes choses se feront, encore et toujours comme ça a toujours été le cas depuis que le monde est monde, et comme ça le sera toujours.

Manifeste plein d'espoir, Baricco, nous parle avec ses mots fleuris de choses sur lesquelles on pourrait pleurer, tout en nous incitant à transformer notre peine en anticipation. Et si, nous aussi, on avait notre place quelque part entre Berlusconi et Beethoven?

Pour les curieux, les penseurs et les amoureux de Baricco.

lundi 11 mai 2015

Prix des libraires 2015

Il me faut partager au moins les résultats de la soirée de remise du Prix des libraires du Québec, un, sinon LE plus beau prix remis au Québec, depuis une bonne quinzaine d'années.

Dans la catégorie "Livres étrangers" c'est, à mon étonnement, Silo, de Hugh Howey qui l'a emporté. Pourtant, y'avait aussi Knaussgard parmi les finalistes, mais bon...

Côté livres québécois, Simon Roy l'a emporté pour Ma vie rouge Kubrik. D'après l'extrait que j'en ai entendu et les mots de l'auteur, ça m'a l'air d'un excellent choix.

Voyez ici les autres finalistes dans les deux catégories.

lundi 27 avril 2015

Un homme amoureux, par Karl Ove Knaussgard, éditions Denoël & D'Ailleurs

C'est rare que je laisse aussi peu de temps entre deux bouquins d'une même série. C'est même rare que je me tape une série. Mais on dirait bien que je lirai encore Knaussgard, bien qu'au bout de ce deuxième tome, je n'ai toujours aucune explication rationnelle à donner sur le pourquoi de mon amour pour ces livres. Mais pourtant, tiens, si un troisième était traduit en français, je le commencerais dès maintenant.

La première scène nous remet dans le bain de La mort d'un père, le premier livre où cet écrivain norvégien se raconte. Il arrive de vacances avec se petite famille, soit trois enfants en bas âge, et sa compagne. Ils font une halte dans un genre de foire estivale de bord d'autoroute. Il fait chaud, ils sont fatigués, les enfants s'énervent à rien, elle est irritable et lui qui décrit tout ça, se demande ce qu'il fait là, pourquoi il s'est embarqué là-dedans, si c'est vraiment ça, sa vie. Avec lui, on n'en peut plus. Il dit tout haut ce que d'aucuns ont tellement l'impression de penser tout bas. Puis, un peu plus loin, il prend une de ses filles dans ses bras et lui dit qu'elle est ce qui compte le plus au monde pour lui. Paf! Revirement. Et on est encore avec lui parce que bon, hein, quand même, comment ne pas aimer une enfant innocente?

Knaussgard est tellement réaliste que même ses sautes d'humeur sont faciles à suivre. Sa narration de sa vie de famille, de celle des gens de son entourage, des milieux littéraires dont on ne connaît à peu près personne, tout francophones que nous sommes, tout ça coule de source. Knaussgard est une caméra de surveillance pour lui-même. Il se voit très clairement, et ce qu'il nous montre n'a pas de secrets, absolument aucun. On connaît, parce que ça nous ressemble.

Le reste des quelque 800 pages d'Un homme... tourne autour des années où l'auteur a fait la connaissance de Linda, celle qui deviendra la mère de ses enfants. À travers les yeux de son amoureux, on en viendra tellement à connaître cette femme qu'on l'adorera aussi souvent qu'elle nous tapera fortement sur les nerfs. Et que dire de ses parents à elle...

"Mais c'est du voyeurisme, la transcription d'une téléréalité" direz-vous. Eh bien non. Au premier livre, j'avais cette impression, mais plus maintenant. Knaussgard raconte bel et bien une histoire, et c'est là toute sa force. Il fait de sa vie, qu'il ne cesse de qualifier de banale, d'ordinaire, voir parfois de ratée, une sacrée bonne histoire. Lire Knaussgard, c'est se rendre que tout est racontable, et aussi et surtout, que la réalité est "regardable". Knaussgard ne maquille rien. C'est le pourfendeur des faux-semblants et de la tyrannie du bonheur à tout prix. Pas que tout soit morne et triste dans la Suède du Norvégien, pas du tout. Il y a parfois de grands moments de bonheur et d'hilarité. Mais il n'y a aucun squelette dans les placards ni rien de caché sous les tapis et de lire ça, franchement, ça fait un bien immense.

Hyper-réaliste à certains passages, Un homme... contient par exemple la description d'un accouchement qui s'étend bien sur une trentaine de pages. C'est, à mon sens, une des meilleures que je n'aie jamais lues. Et ce n'est là qu'un exemple tiré d'une quantité de scènes beaucoup plus "vie quotidienne" où on se trouve fasciné... d'être fasciné. Pour ma part, en tout cas, lire Knaussgard m'apaise, mais non, je ne le recommanderais pas à n'importe qui. Je crois qu'il faut avoir une bonne part de contemplatif en soi pour apprécier de regarder un miroir aussi longtemps...

Mon seul bémol est tout autre et peut-être spécifique à mon coin de planète. Vrai que le bouquin fait presque 800 pages, mais faut-il vraiment le vendre aussi cher? J'hésite entre "honteux" et "triste", sachant qu'au prix où je me le suis procuré, quantité de lecteurs potentiels passeront, ou attendront tout bonnement de le retrouver dans une librairie de livres usagés. Bon, d'accord, rien n'est gratuit, mais quand même...

Reste qu'Un homme amoureux n'a rien de l'eau de rose que suggère son titre. Et si vous ne l'avez pas déjà lu, commencez par La mort d'un père. Si vous avec aimé, mettez la main dès que possible sur sa suite. Du bonbon.

dimanche 29 mars 2015

Roman avec cocaïne, de M. Aguéev, éditions Belfond

Un adolescent raconte sa vie dans le Moscou de 1917. Si vous pensez à quelque chose de terne, de classique ou de poussif, vous faites totalement fausse-route. Ce livre est saisissant, son ton est exceptionnel et son texte d'une rare intelligence. Je ne me rappelle plus la dernière fois où j'ai fait une telle découverte.

J'ai bien cherché sur l'auteur. Ce M. Aguéev est bien décrit en préface du livre. Rien n'est équivalent ailleurs sur internet. À tout le moins cette brève description vous mettra au parfum et titillera certainement votre curiosité. J'avoue que cet aura de mystère sur un auteur pratiquement inconnu ajoute au livre, parce que cette fois plus que n'importe quelle autre, on peut qualifier un ouvrage de "sorti de nulle part". Quelle belle initiative des éditions Belfond!

Bon, d'accord, le titre vous rebute. Vous, les mentions à la drogue, vous trouvez ça pas bien. D'accord, mais si vous invoquez ce seul argument pour éviter ce livre, non seulement vous faites à peu près fausse route, mais vous manquez quelque chose d'exceptionnel. Le seul premier chapitre vaux à lui seul tout le livre. L'adolescent est à son école (sans doute un lycée) et il voit arriver sa mère, venue pour payer un montant en argent, oublié par le jeune homme à la maison. Le narrateur, cet adolescent, raconte sa honte de sa mère, les non-dits, les regards fuyants, la peur du jugement des autres. La table est mise. C'est totalement bouleversant, non seulement par le contexte, mais aussi par l'écriture.

Cet Aguéev du début du dernier siècle écrit avec une limpidité rare. La langue est si belle qu'elle nous retourne, et en même temps, le propos est si clair, si transparent de naïveté et de lucidité qu'on en tombe à la renverse. On ressent facilement les sentiments du jeune home parce qu'à cet âge, on a vécu ces sentiments de la même façon. Roman d'apprentissage s'il en est un, ce livre raconte des sentiments forts vécus pour la première fois: la honte, l'amour, mais aussi, la fierté et le désespoir. Certaines scènes de concours oratoires au lycée cité précédemment sont épiques. D'autres où le jeune homme, issu d'un milieu modeste tente de faire sa place parmi d'autres jeunes issus de milieux beaucoup plus aisés sont tout aussi crédibles, forts. Qu'on ait ou non vécu de telles expériences, on y croit par le ton du narrateur. On assiste au temps où l'enfance fait place à l'âge adulte, où les amitiés laissent les affinités personnelles de côté au profit des apparences sociales. C'est dur, mais encore, je le répète, tellement bien raconté que parfois, on croirait presque lire un reportage sur la clientèle étudiante d'un établissement scolaire de notre époque.

Les dernières pages donnent sa raison d'être au titre. Sur le même mode découverte, le narrateur se fait entrainer à faire l'usage de drogue. Les descriptions de ses expériences font penser à un reportage télé où on aurait collé une caméra à l'épaule d'un personnage, le suivant minute après minute, captant tout ce qu'il ressent, tant vers le haut que vers le bas, d'une minute, d'une heure, d'un jour à l'autre. C'est absolument captivant.

Véritable découverte, Roman avec cocaïne va, à mon sens, dans la cour des Grands. J'ai peu de souvenir de mes lectures, il y a longtemps, de Dostoïevski. Je me souviens seulement m'être surpris d'être passé au travers des Frères Karamazov avec une étonnante facilité. Il faut donner à ces russes un caractère simple, très pragmatique mais beau, parce que sans censure, sans faux-semblants ni formules toutes faites.

Roman avec cocaïne est, pour qui veut sortir des sentiers battus et être charmé, à lire absolument. À vrai dire, je connais peu de gens qui n'aimeraient pas. Vraiment!

Tout simplement superbe.

jeudi 26 mars 2015

Silo, par Hugh Howey, éditions Babel

Des gens vivent dans un silo de 144 étages. Ce silo est creusé sous terre. De toute évidence il est immense. Des étages contiennent des jardins, d'autres des machines, des habitations, des bureaux. Les gens qui y vivent sont là depuis plusieurs générations et n'ont d'idée du monde extérieur que ce que leur envoient des capteurs installés à l'extérieur. On voit ces images aux étages supérieures. Au loin, une ville en ruine, entourée de collines où le sable tourbillonne. Oui, on est en pleine science fiction et comme mise en scène, c'est parfait.

L'entrée en scène est exaltante. On suit d'abord le shérif du silo dont la conjointe est décédée parce que sortie dehors. Or, lui aussi sortira du silo et ne reviendra pas... Puis, on suit la mairesse du lieu, partie avec le shérif adjoint passer une personne en entrevue pour combler le poste le shérif. Qu'il soit dit que ces gens vivent littéralement dans un escalier qui relie les étages entre eux. Dans les étages du haut, on a les bureaux du maire et du shérif, un peu plus bas, ceux d'un centre de serveurs informatique, et plus on va par en bas, plus on trouve de gens qui travaillent aux mines, tout au fond, et aux machines. C'est là d'où émergera la candidate qui sera appelée à monter.

Avouez que comme métaphore, on ne pourrait être plus clair: le bas est col bleu, le haut est col blanc. Cette société très organisée doit, pour assurer son bon fonctionnement, respecter des lois strictes sur la circulation de l'information et le procréation, par exemple. On fait mention de prêtres et aussi, fait absolument pas anodin, les habitants du silo ne savent pas d'où ils viennent. On a annihilé leur passé, ce qui constitue, avec l'extérieur du silo, un sujet tabou dont la mention publique est passible de sanction grave.

Quelle excellentes prémisses. Toujours aussi peu amateur de sci-fi, me voici quand même captivé. C'est écrit de façon classique, la traduction de l'américain est honnête, mais les idées sont bonnes. Alors l'action commence. Des gens disparaissent et d'autres veulent savoir d'où on ils viennent. C'est là qu'apparait... le méchant. D'abord je me dis que c'est sans doute un cliché parce que jusqu'ici, ce livre est rempli de bonnes idées, et même si c'est "gros", c'est original. Mais ce méchant est méchant. Méchant méchant méchant, d'un genre Gargamel. Un peu plus et il fait hin hin hin le dos courbé. Ses descriptions sont sans équivoques. Pendant ce temps, la candidate venue du fond devient l'héroïne et puis boum! ça explose, tant dans l'action du livre que dans mon intérêt. Apparaissent, dans un décor où on aurait jamais cru en voir, des fusils, des gens du bas valeureux, des gens du haut soumis aux ordres. Puis viennent les gros bras, et à travers ça, l'héroïne passe à travers des épreuves où même Astérix avec potion magique aurait failli.
La sci-fi est un genre, oui, mais la sci-fi américaine, du genre "fantasy" ou plutôt "roman d'anticipation" l'est encore plus. Plus j'avançais, plus je voyais les scènes de film, les dialogues s'y prêtant. Oui, l'action m'a tenu en haleine, mais parfois, devant des prouesses plutôt invraisemblables mais aussi devant de bonnes idées de personnages (les prêtres, par exemple) ou de situations peu ou pas développées, je suis devenu exaspéré. Avais-je à faire avec un roman à la Hunger Games, à quelque chose d'adolescent? Pas nécessairement, mais une chose est certaine, c'est que la formule m'a semblé toute faite, comme pour ces séries à succès. Il est un moule dont ce type de littérature, comme certains films d'action, semblent ne pas pouvoir se défaire. Pour ma part, ça noie mon imagination. Je n'aime pas présumer dès le premier tiers du livre que l'héroïne survivra, qu'elle sera vaguement amoureuse d'un autre personnage vertueux et que ses ennemis périront. Ça m'énerve. Et ce, même si, ou plutôt malgré une idée originale remarquable qui aurait pu mener à des choses, des scènes ou des situations fascinantes parce qu'imprévisibles. Pas que tout soit prévisible, dans Silo mais... faut se l'avouer, dès qu'on sait que deux autres tomes suivent, on tire rapidement certaines conclusions sur les personnages principaux.

Original dans son genre, Silo saura certainement plaire aux amateurs du genre. L'action est enlevante, le décor fabuleux mais les personnages sont un peut-être un peu faciles. Content de l'avoir lu, je m'en contenterai. Si on veut me raconter les deux livres suivants, je serai tout ouïe...et ça me suffira.

Impression de déjà vu.

dimanche 1 mars 2015

La vie habitable, par Véronique Côté, éditions Ateliers 10, collection Documents

Le titre complet de cet ouvrage parle par lui-même: poésie en tant que combustible et désobéissances nécessaires.

On connaît sans doute tous dans nos entourages respectifs au moins une personne qui consomme, par choix ou pas, des ouvrages "pour l'inspiration". De la démarche spirituelle à l'apprentissage professionnel en passant par les sacro-saints bouquins de gestion du stress, de ses employés ou de sa vie, ces essais ou traités donnent, ose-t-on croire, des orientations. Ce sont autant de panneaux de signalisation sur les autoroutes des vies de leurs lecteurs.

Ceci dit, mis à part quelques Paul Coehlo, les gourous/experts/profs auteurs à succès se font rares. Les idées viennent et s'en vont. Les pilules font leur effet le temps d'une digestion.

Heureusement, la pharmacopée contient un rayon de produits naturels. Branchée directement sur l'humain, la série de l'équipe de la revue Nouveau Projet est en train de créer une jolie habitude au Québec, soit celle de penser autrement. Par exemple, dans ce sixième tôme de la série Documents, Véronique Côté a le courage de plaider la cause des choses qu'on prétend connaître et qu'il est de bon ton d'affirmer qu'on ne les aime pas. Ainsi en va-t-il des légumes lorsqu'on est petit, puis des suchis ou autres mets exotiques du genre en vieillissant. Puis vient la poésie. On en entend parler par-ci par-là et la première chose qu'on en sait, c'est que personne n'aime ça, alors sans se poser de questions, on ne l'aime pas, et ainsi, on est dans le ton. On est "normal".

Alors on vieillit mal, on se retrouve dans une société qui a tout mais on en veut plus, on se sent frustré parce qu'il nous manque quelque chose. Et si c'était de la poésie dont on manquait? Véronique Côté ne parle pas (nécessairement) de poèmes abstraits ou de performances à l'emporte pièce mais de quelque chose qui ressemble au calme et au moment présent. Indignée par la dénonciation de tout ce qui concerne le bien commun, par les chroniques d'opinions médiatisés qui font les choux gras des entreprises de presse, Côté lance ici un grand plaidoyer pour la vie débarrassée d'angoisses préfabriquées par des considérations économico-pragmatiques. Son beau texte incite à ne pas avoir peur ni honte de prendre le temps d'apprécier autre chose que son travail, et de penser à d'autres qu'à soi même.

Inspiré, ce texte d'à peine 90 pages contient aussi quelques questions/réponses adressées à des personnalités québécoises. Toujours une première question: dans le cadre de ce que vous êtes ou de ce que vous faites (philosophe, anthropologue, cinéaste, etc), comment définissez-vos la poésie et précisez-en l'importance. Les réponses sont diverses et stupéfiantes.

Je croyais ne pas connaître la poésie, or j'ai appris que j'étais en plein dedans... enfin pas toujours, mais comme pour Véronique Côté, j'y trouve le meilleur échappatoire, le meilleur exutoire. Pas du tout contemplatif mais porté à prendre le temps d'aimer toujours plus ce qui me construit, je m'aperçois aussi que tel n'est pas le lot de la majorité des gens, contraints par des obligations imposées par on ne sait plus qui, venues d'on ne sait plus où. Et c'est bien triste. Or, ces gens se réclament du bien commun...

Ce texte dresse un portrait de ce que pourrait être la vie si elle était plus habitable. Moi qui ne lit que peu d'essais, avec celui-là, je crois être tombé sur le bon parce que comme pour vous j'espère, je l'endosse totalement. À lire absolument, ce livre fait du bien.

mardi 17 février 2015

La mort d'un père, par Karl Ove Knaussgard, éditions Denoël & D'Ailleurs

D'abord, j'ai eu l'impression de lire un récit. Ensuite, j'ai plutôt crû à une bio. Je commençais à croire à un autre écrivain qui se racontait, jusqu'à ce que j'aie plutôt la presque conviction d'être en train de lire la version écrite d'un genre de télé-réalité étalé sur plusieurs années. Si on m'avait parlé de ce livre de cette façon, jamais je ne l'aurais ouvert. Moi? Contribuer à l'exhibitionnisme volontaire d'un auteur, fut-il inconnu, en le lisant? Pfff. Et pourtant, j'ai lu ce livre assis sur le bout de ma chaise. Je crois qu'on parle ici de quelque chose de très, mais alors là, très distinctif. Et c'est bon. Très bon.

D'abord, ce Norvégien vivant en Suède raconte sa nouvelle vie de père. C'est dur. Ça l'empêche de se vouer autant qu'il le voudrait à l'écriture. Bon. Mais encore... Tiens, ça le fait penser à d'autres malaises vécus dans l'enfance. Retour dans les années 70 en Norvège avec la chronique d'une petite famille ordinaire, les parents plus ou moins présents, le père pas trop enclin à la communication, bref, tableau connu. Et pourtant, là encore, j'étais fasciné.

À lire Knaussgard, on se demande si c'est par phénomène d'identification qu'on embarque autant. Me voyais-je en lui, moi ou des proches? Bien sur, lire la vie ordinaire d'Européens du Nord dans les années 70, et bientôt 80, a ceci de fascinant qu'un Québécois comme moi peut faire plusieurs ressemblances. Il faut dire qu'en plus de se raconter, le gars prend aussi la peine de bien décrire ses décors, tous, avec pertinence, et force détails qui nous font sourire. Bien écrit? J'irais pas jusque là. Pas mauvais non plus. En fait, il est certain, voir assuré, que l'excellente traduction de Marie-Pierre Fiquet y est pour quelque chose parce que...

Intrigué par l'intérêt que je portais à ce livre (vraiment!), j'ai osé quelques recherches sur l'auteur, jusqu'à ce que je tombe sur cet article. Son titre: "J'ai créé un monstre que je ne contrôle plus". Knaussgard y dit avoir raconté là de vraies bribes de sa vie. À peu près tous les personnages et les événements sont réels. Or, ceux-là lui en veulent, et il semble qu'ils ne se sont pas gênés pour le lui dire. On le comprendra, ça a fait l'événement en Norvège. Mais voilà, on dit de ce livre qu'il, dans sa version originale en Norvégien, est mal écrit, plutôt mal ficelé, du genre "premier jet". D'où l'importance de la traduction... Et pourtant... Un deuxième tôme suit La mort d'un père. Traduits, les deux bouquins font un tabac à travers l'Europe. Aux États-Unis, on faisait la file pour obtenir une dédicace de lui. Alors c'est quoi, une rock star littéraire? Je ne crois pas.
Le titre de ce livre n'est pas anodin. Dans la seconde partie du livre, Knaussgard raconte l'épisode du décès de son père, survenu assez tôt, alors que l'auteur était dans la fin-vingtaine. Cette mort est dure. Le mort l'était aussi et le fils le vit tout aussi durement. Mais voilà, après nous avoir raconté le plus simplement du monde son enfance, ses angoisses d'enfant, ses peurs, ses joies, ses doutes, bref, après nous avoir amadoué, il nous captive encore plus en nous faisant vivre avec lui quelque chose qu'on ne vit que rarement d'aussi près en littérature: la peine. Et la peine, ça nous mène à toutes sortes d'endroits, ça nous donne toutes sortes d'idées, de peurs, de suppositions, de malaises et ça aussi, Knaussgard les raconte. Et c'est très habile. Grand gueule? Oui, Méchant? Je ne sais pas. Bon écrivain? Oui, définitivement.

Écrire sans aucun filtre, sans même se censurer soi-même est rare. Peut-être Karl Ove Knaussgard est-il en train de briser quelques tabous. Bon, qu'il nous dise qu'il "hait ce qu'il a écrit", alors là... relativisons. Que les remords l'assaillent, on peut le comprendre à la lecture de son livre, puisqu'on dirait que c'est l'histoire de toute sa vie. Alors, que ça se continue comme ça, ma foi... En tout cas, moi je continue. C'est certain, je lis le deuxième.

samedi 14 février 2015

Bunyip, de Louis Carmain, VLB éditeur

Introduction prometteuse. On croirait entendre la voix off de Bruno Ganz dans Europa. Le personnage principal est décrit au "nous". On est dans une bibliothèque d'université en Tasmanie. On dirait que la caméra tourne autour de lui. Le gars est photoreporter. Son magazine traque les épaves, son patron est capitaliste, et la trésorière-secrétaire de l'entreprise, lubrique. Le mec partira à l'aventure avec des obsessions à satisfaire. On frôle l'Indiana Jones geek. Ça sonne bien.

Il se retrouve sur une île de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Le décor est original, sa mission aussi. Arrive une belle activiste locale, elle aussi en mission sur la même île que lui. Ils vivront des aventures... Vraiment, c'est un départ canon. Or, comme pour notre homme, on avance de plus en plus difficilement. Après quelques pages, on a chaud et même, on se surprend à manquer de souffle. Zut. La raison n'en est pas le récit, mais le style.

C'est une question de forme et de fond, où la forme est le style et le fond, l'histoire. Il me semble qu'un bon livre rassemble les deux. Ici, j'ai décroché sur le tard parce que le récit est captivant mais la forme, elle... Carmain est le roi de l'incise. Proustien (ça se dit encore?), ses phrases sont souvent de longs fleuves où flottent plusieurs idées à la fois. Parfois prétexte à de belles trouvailles, le ton ironique et extrêmement littéraire reste difficile. J'ai parfois buté sur quelques phrases/paragraphes,que j'ai relus pour bien les saisir. Qu'on le veuille ou non, ça nuit un peu à la lecture...

En fait, c'est tellement truffé d'incises qu'on se croirait dans un champ de lavande. C'est joli la lavande, au début ça sent bon, mais à force d'y gambader, on n'en peu plus de tout ce bleu et l'odeur nous donne un peu mal au coeur. Bon, peut-être suis-je un lecteur enclin aux lectures faciles. Mes coups de coeur publiés sur ce blogue permettront d'en tirer vos propres conclusions. N'en demeure pas moins que si j'avais été l'éditeur, j'aurais dit à l'auteur que oui, son histoire était bonne, ses idées belles et originales, mais pour le texte, faudrait peut-être faire attention de ne pas trop perdre le lecteur dans une même phrase. Et le personnage de la secrétaire, peut-être n'aurait-il pas fallu la faire disparaître aussi vite... Des fautes (de frappe?) sont aussi à souligner dans le texte. Toujours un peu décevant... Auteur ou éditeur à blâmer? Allez savoir.

Enfin, il me faut faire mention de passages a)- lubriques, b)- extrêmement violents. Bon, oui, le sexe, ça fait partie de la vie, des choses, des histoires, de la littérature. N'en demeure pas moins que comme toute chose, il me semble qu'il faille savoir doser. Pas que ce roman soit lubrique, non. Certaines références vaguement pornos à des moments incongrus font d'abord sourire, mais à force, ça semble un peu déplacé, voir obsessif. Quant aux passages extrêmement (le mot est faible) violents vers la fin du livre, dans une scène qui se prête à ça, qu'on se permette de sourciller. Oui, d'accord, ça fait partie du jeu. Oui, ça va avec un certain aboutissement, ça nous ramène à une vision peu... amène de l'humanité franchement décevante dont Bunyip nous parle. Oui, on a le droit d'écrire ces choses mais là encore, fallait-il aller jusque là? Bien sur, le ton ironique décrivant les pires horreurs a de quoi faire frémir, mais mis à pas les hauts le coeur, comment se fait-il que cette histoire ne m'ait pas emmené vers une réflexion plus profonde sur la perte de sens de certains activistes, par exemple?

Enfin. Voilà mon constat personnel. L'homme sait raconter. Écrire aussi, mais en refermant ce livre, flottait dans l'air une odeur de pas assez cuit, de pas assez ficelé, ou de déception, disons les choses comme elles le sont.

mardi 27 janvier 2015

Bienvenue aux dames, vlb éditeur

Ce recueil de nouvelles a pour thème, les plus sagaces l'auront compris, l'univers des tavernes québécoises. Équivalent des pubs, phénomène presque disparu, les tavernes sont prétextes aux histoires les plus hétéroclites, c'est un thème riche et son exploitation est une bonne idée en ce qu'il crée de belles attentes.

En passant, pour qui ne le saurait pas... l'expression "Bienvenue aux dames" réfère à un slogan qui est apparu sur les portes et fenêtres des tavernes québécoises aux environ des années 80. Établissements auparavant réservés à une clientèle exclusivement masculine, une loi en a ouvert l'accès à l'autre sexe à peu près à la même époque, ce qui fut prétexte aux slogans et illustrations les plus... typiques qui soient. Depuis, l'expression, comme ce type d'établissement, est plutôt tombé dans l'oubli, mais quand même voit-on encore parfois quelques vestiges de ces réclames faisant preuve d'ouverture...
Plusieurs auteurs (tous masculins... phénomène obligé?) y offrent leurs histoires. Aucune ne pourrait être qualifiée de mauvaise. À tout le moins certaines m'ont laissé soit sur ma faim, soit plutôt indifférent, ce qui est arrivé avec les deux nouvelles ayant à peine abordé le thème de la taverne, l'ayant même à peine effleuré. Bizarre que l'éditeur ait quand même laissé passer. Ainsi en est-il des deux derniers textes de ce recueil, soit ceux de Raymond Bock et de Daniel Grenier. Pas mauvais, non, mais comme perdus par les autres. J'espérais des histoires de tavernes et je n'en ai pas eu. Décevant.

Mes préférées vont aux deux premières. Edouard H Bond et William S Messier font partir le recueil en lion, avec ce dont on peut s'attendre avec un tel thème. Écriture et personnages "tout croches" vont de pair et sont habilement maniés. Simon Dumas et Fabien Cloutier donnent aussi de bon moments vraiment pas piqués des vers. Les autres ont moins retenu mon attention.

Un recueil de nouvelles à thème donnent de grandes attentes au lecteur. C'est un peu comme si on connaissait déjà le décor dans lequel on verra le film. Aussi est-ce décevant de constater que certaines scènes passent à côté dudit décor. L'occasion est toutefois excellente pour découvrir des auteurs jusqu'ici inconnus. Ainsi en est-il pour moi des Bond, Messier et Dumas dont je surveillerai désormais les prochaines parutions.

Belle idée, donc, avec peut-être juste un petit manque d'épices... ou quelques oeufs encore plus vinaigrés.

dimanche 18 janvier 2015

On ne voyait que le bonheur, par Grégoire Delacourt, éditions JC Lattès

C'est ma première lecture de cet auteur qui s'est pourtant fait connaître par d'autres titres précédant celui-là. Je lirai encore Delacourt, absolument, et très bientôt parce ce que ce livre là m'a tout simplement bouleversé. Et pas à peu près.

Qu'on me comprenne bien: j'ai entamé ce livre sans attentes. Je connaissais le nom de l'auteur et la quatrième de couverture m'a intéressé. C'est tout. Après ça, c'est une histoire, mais surtout une écriture qui ont fait le travail.

C'est l'histoire d'un homme qui raconte sa tristesse. Dit comme ça, ça n'a l'air de rien, et les adeptes du hop-là-vie ou de "choses joyeuses" ont déjà cliqué vers un nouvel URL. Pourtant, jamais n'ai-je lu la tristesse de cette façon. Comme la haine qui, dit-on, avoisine l'amour, la tristesse est jumelle du bonheur. Mais voilà, la première prend le plus souvent toute la place, et si on ne voit pas l'autre, les conséquences sont dramatiques. Comme le dit un personnage du livre :"Le bonheur, on ne le voit qu'après".

Cet homme raconte d'abord son enfance à lui, ses parents, ses soeurs, pour ensuite s'attarder à celle qui deviendra sa femme et à la famille qu'ils fonderont. De toute évidence, il y a un pattern, quelque chose comme une guigne qui suit notre bonhomme. Et pourtant, il a vécu des moments exaltants, des débuts de bonheur...

Tour ça, une telle histoire, c'est pas nouveau. Dans la première des trois parties de ce livre, l'auteur intitule les chapitres avec des chiffres ou des montants d'argent, en référence au métier d'évaluateur d'assurance du personnage principal. C'est d'ailleurs une des raisons qui lui fait expliquer son "non-amour", une certaine froideur. Pas nouveau comme histoire, non, mais quelle façon d'en parler, quel phrasé! Sans tomber dans aucun style d'écriture ampoulé, sentimentalo-quelque chose ou ironique, Delacourt donne l'impression d'écrire doucement. Parce qu'il s'agit d'une histoire dure. Une des scènes, d'ailleurs, fait basculer le livre presqu'en plein milieu. Jamais je ne l'ai vue venir. Forte, cette scène vous fait un peu perdre le souffle à titre de lecteur, exactement comme pour les personnages. Mais la façon dont c'est amené vous fait vous rendre compte qu'inévitablement, vous serez encore surpris, malgré le sentiment ambiant qui reste le même tout au long du livre. Et en effet, avec la troisième partie, vous êtes soufflé à nouveau.
Dur, donc, triste, oui, mais dans tout ce que "triste et beau" a de vrai, ce livre est superbement réussi. Personnellement, j'ai souvent pris des pauses à sa lecture pour reprendre mon souffle, et je ne cache pas qu'en le terminant, parce que la fin est aussi forte que le livre, j'ai dû prendre deux ou trois grande respirations pour ne pas trop montrer à mes voisins dans l'autobus combien j'étais ému... en fait, j'étais catapulté. S'il est une toute petite corde que peu réussissent à saisir pour me faire vivre des émotions fortes, Grégoire Delacourt est venu la saisir avec ce livre.

Grande écriture par sa simplicité, fine expression des sentiments, voix justes, réaliste mais touchant: il faut lire Delacourt... enfin, je ne peux pas (encore) juger de ses autres oeuvres, mais On ne voyait que le bonheur est, pour ma part, un vrai grand livre.

lundi 12 janvier 2015

Truculence, par François Racine, éditions Québec-Amérique

Ah, écrire en langue parlée. Est-ce que des locuteurs d'une autre langue que la nôtre débattent autant que nous, francophones, la-dessus? Du côté Québécois, ça passe de mieux en mieux. Mais les résultats ne sont pas toujours heureux. Cet exemple-ci en est un excellent puisque la "transposition", si on peut dire, est très réussie. Les dialogues sont nombreux et pertinents. Mais une question se pose: si la forme est aussi bien réussie, en est-il de même du fond?

Quatre amis, dont trois profs de français au collège (c'est digne de mention) quittent Montréal pour la Gaspésie pour aller y chercher un autre ami en crise. Le but: l'aider. Tout ça se passe à l'été 2012. Bon. Été 2012 et profs de cégep laissent présager une toile de fond à caractère social incontournable. Tel n'est toutefois pas le cas. Si on y va parfois de quelques éditoriaux sur la question, Truculence tourne plutôt autour de la présence de quatre urbains (hyper-urbains?) en région, et aussi de l'amitié qu'ils se portent.

Ceci dit, oui, c'est écrit en langage parlé, tellement que pour certaines expressions, le plus québécois des Québécois devra s'y reprendre à deux fois pour bien comprendre l'agglomérat d'apostrophes qui constituent un mot jamais vu. Or, au fil des pages, ça coule de source. Cette transposition du langage écrit, pour la narration, au langage parlé, pour les dialogues, est fort bien faite. Tellement qu'on croirait presqu'à du théâtre ou à un scénario de film. Si tel était le cas, je crois que le scénario serait toutefois un peu court. Non, Truculence n'est pas ennuyant, loin de là, mais il ne s'agit pas non plus d'une histoire qui vous bouleversera. Avec ses personnages quasi caricaturaux (profs rebelle, comédienne angoissée, régionaux naïfs, on frôle parfois le cliché. Certaines scènes de bar, par exemple, rappellent inévitablement des scènes du genre vues dans des films ou des séries télé. Disons que c'est sans finesse. en ce sens, j'irais jusqu'à dire que c'est très américain comme scénario. Mais encore, je reviens sur la justesse de l'écriture.

À un certain moment, un des personnages cite "La canicule des pauvres" de Jean-Simon Gagné. Ce n'est sans doute pas un hasard. Il y a un potentiel de ça dans l'écriture de François Racine. Certains passages comportent de belles images, il y a là aussi, comme chez Gagné, quelque chose d'un mineur adroit qui sait aller chercher les pensées profondes d'un personnage pour les remonter en surface. Ce n'est pas donné à tout le monde. Racine le fait bien.

Bref, je lirai bien volontiers un autre livre de ce Racine québécois. D'ici là, si vous voulez mettre la main sur celui-ci, attendez-vous à une langue différente de pas mal tout ce que vous avez lu. Facile à lire pour qui connaît les particularités de la langue en question, un tel livre peut toutefois devenir une vraie plaie pour qui préfère le respect intégral de l'orthographe des mots.

dimanche 4 janvier 2015

Voyageur, de Pierre Graveline, éditions Fidès

Le titre ne ment pas. Il s'agit bien d'un récit de voyage. La bibliographie de cet auteur issu du monde syndical contenait jusqu'ici des essais sur la société québécoise et son histoire. Je ne le connaissais pas.

Ce récit, tout à fait personnel, raconte un périple d'un jeune de 19 ans. Quittant son Montréal natal pour la première fois de sa vie en direction d'Amsterdam, le voyageur (terme qui constitue, pour l'auteur, une distinction intéressante et pertinente du touriste) se rendra jusqu'en Inde par voie de terre. Fait particulier et non négligeable ce périple aller-retour s'est fait en quelque sept mois pendant les années 1971-1972. Ce contexte historique ajoute beaucoup à un récit écrit somme toute assez sobrement. On ne saurait en effet prêter aucune intention littéraire à un tel bouquin. Si tel en était parfois le cas, ce serait à travers quelques fioritures que le narrateur se permet ici et là avec plus ou moins de succès. En fait, l'intérêt réside ici justement dans la sobriété, voir la presque naïveté avec lesquelles ce voyage est raconté.

Au début, on croit à la découverte de l'Europe et de la vie par un jeune Québécois tout juste sorti, comme son peuple, d'un obscur passé. Mais tel n'est pas le cas, à tout le moins à partir d'Istanbul où commence un périple qui devient un réel récit de voyage. Les descriptions des lieux et un petit côté "wikipédia" tiennent tant de la carte postale que du blogue mais aussi et surtout, ce voyageur nous emmène en des contrées aujourd'hui bien mal connues. Qu'on pense seulement à l'Iran et à l'Afghanistan. Quant au Pakistan et à l'Inde, notons seulement que le Bengladesh voisin est devenu indépendant en 1971. Les tensions étaient alors à leur comble dans cette région, ce qui rend le contexte de certaines pièces du récit encore plus intéressantes.

Ajoutez à ça l'oeil et la débrouillardise d'un jeune de 19-20 ans, son insouciance prétexte à de nouvelles aventures et les clichés issus de souvenirs nostalgiques d'une jeunesse perdue (comme par exemple les passages obligés et pas toujours pertinents de conquêtes féminines...), et vous obtiendrez le récit d'un voyage en des lieux et une époque méconnus trop souvent victimes de clichés. Un tel ouvrage constitue une intéressante et différente vue de l'intérieur qui fait justement abstraction des préjugés qu'un lecteur de 2015 pourrait avoir sur cette région et sur cette époque. Bien sur, quelques révisions éditoriales auraient pu parfois resserrer le texte, mais celui-ci demeure facile à lire et le plus souvent captivant.

Ce récit méritait donc d'être publié. Je le recommande aux amateurs de voyages, ou aux lecteurs en mal de dépaysement dans "l'Histoire vraie".