mercredi 15 mai 2019

Fair-Play, par Tove Jansson, éditions La Peuplade

Deux dames âgées vivent leur retraite ensemble. Artistes, elles se livrent chacune à leurs passions le plus librement du monde.

Écrit comme une chronique, ce livre étrange est constitué de scènettes plus ou moins reliées les unes les autres. Si son sujet est superbe, son ton en laissera plusieurs dubitatifs.

Comme plusieurs livres de ce genre, il faut prendre conscience de son contexte historique. Écrit en 1989 en Finlande, son propos a dû en laisser plusieurs perplexes à sa sortie. Il me semble qu'on se sera posé des questions comme: "Qu'est-ce que c'est que ces deux dames âgées qui se parlent comme si elles étaient un couple?" "Qu'est-ce que c'est que ces deux artistes qui vivent dans l'oisiveté? Elles ne font que créer des oeuvres ou regarder des films."

Véritable ode à la liberté de l'esprit, c'est le genre de livre que je classerais dans la même catégorie que les Walden, de Thoreau, ou Sur la route, de Kérouac. Ça parle simplement, en des termes très personnels, presque anodins, à mots couverts, de se libérer de l'existence et de faire sa vie comme on l'entend. Qui plus est, la relation tendre des deux dames se devine au fil du livre. Bourré de mentions sur l'amour, mais en sous-texte, ce livre célèbre aussi l'amour avec une subtilité juste assez efficace pour qu'elle ne passe pas inaperçue.

Quant à l'écriture... Ce livre n'est pas le premier que je lis qui est traduit du suédois. C'est toutefois le premier dont j'ai l'impression de lire quasiment une traduction mot pour mot, un peu à la façon Google Translate. Pourtant, après vérification, je constate que la traductrice a aussi traduit plusieurs oeuvres de Mankell, un auteur que je ne connais que de réputation, et ma foi elle est excellente. Or peut-être est-ce l'époque qui ait rendue la traduction difficile? Lorsque je lis un texte écrit en français à une autre époque, fut-elle plus ou moins rapprochée comme les années 70 ou 80, je perçois des différences. Certaines expressions traversent mal le temps, tout comme les façons de parler de certaines choses. Par exemple, on ne parle pas de sexe maintenant comme on en parlait il y a 40 ans, ni de religion, ou même de liberté.

Pour ces raisons, la première moitié du livre est difficile à lire. On sent le ton sympathique, mais on trouve l'écriture sèche. C'est dans la deuxième moitié du livre que j'ai capté son esprit, enfin c'est ce que je crois. Soit qu'on s'adapte au style, soit que certaines scènes viennent particulièrement nous chercher.

Si vous êtes curieux... et que vous aimez déjà des auteurs scandinaves, poussez l'expérience de Fair-Play. Vous serez sans doute en pays de connaissance.

vendredi 10 mai 2019

The Storm Before The Storm, par Mike Duncan, éditions Public Affairs

En sous-titre: The Beginning of the end of the Roman Republic.

L'époque et le sujet me passionnent: je pars donc biaisé. Si j'ajoute à ça l'irrésistible tentation de comparer cette époque à la nôtre, j'ai là le parfait prétexte pour me délecter d'un essai.

Dans un style sobre et efficace, l'historien Duncan raconte une époque qui s'étend sur environ 200 ans. Formulé clairement, ce récit de ceux qui ont fait l'Histoire d'alors est absolument captivant pour plusieurs raisons. D'abord, parce qu'il raconte un temps plutôt mal connu. On connaît surtout les empereurs romains et juste avant eux, le fameux Jules César. Or, ce dernier est justement l'un des derniers personnages connus du temps de la république romaine, qui s'est terminée dans un tel tumulte (d'autres parleront de véritable bordel) qu'il a fallu qu'un homme fort (Auguste, le premier empereur) se donne toutes les prérogatives de l'état pour ensuite mettre celui-ci en ordre et à sa main. Mais avant lui, Rome était gouverné par des institutions publiques dont les représentants étaient élus ou nommés pour une période donnée. Outre le Sénat, on avait aussi des assemblées de marchands, des magistrats élus et à la tête de l'état, deux consuls nommés pour une année. Plusieurs centaines d'années ont prévalues dans ce système, période pendant laquelle le territoire de Rome s'est étendu, et ainsi sa richesse... et ainsi les privilèges.

C'est alors que surgissent des tribuns qui plaident pour des droits supplémentaires pour les simples citoyens en dénigrant la classe dirigeante. On dira ce qu'on voudra, ça nous rappelle quelque chose, et ce d'où qu'on soit.

C'est le lecteur qui se chargera de faire des parallèles entre les époques puisque l'historien ne relate que les faits, basés sur les écrits de chroniqueurs de l'époque, sans pour autant les interpréter. Pour ma part, le constat est hyper intéressant:

- notre époque en a encore pour longtemps à se demander où on s'en va, mais surtout comment, et avec qui?

- comme les gens, les systèmes politiques ont leurs limites, et bien que la démocratie soit un bel idéal, elle ne sera jamais aussi forte et puissante que la fameuse loi du plus fort qui reviendra toujours en s'imposant, le plus naturellement du monde, quel que soit le plus fort.

Ceux qui, à cette époque, ont plaidé pour le peuple ont tous fini lapidé par ce même peuple. Il a fallu des têtes fortes, assez fortes pour se doter de réseaux puissants, pour se hisser au pouvoir en se faisant couronner par un peuple pris à la gorge. Là comme après et comme maintenant, il me semble que l'histoire se répète: les révolutions mènent le plus souvent aux despotes, qu'ils soient tyranniques ou éclairés, à coups de 200 ou 300 ans.

Pour qui s'intéresse à l'avenir du monde, il n'est rien de mieux que de connaître son passé. Voilà pourquoi je recommande vivement cet essai, malheureusement pas (encore?) traduit en français.

mardi 7 mai 2019

Sérotonine, par Michel Houellebecq, éditions Gallimard

C'est excellent, mais si vous êtes politiquement correct, vous détesterez ça. Bref, c'est pas génial, mais c'est foutrement bon.

C'est un plaisir de parler d'un auteur qui soulève la polémique. Disons-le d'emblée: on est déjà dans un domaine vraiment plus intéressant que le consensuel. Sérotonine, c'est l'histoire d'un gars qui raconte sa vie ratée. C'est le récit captivant d'une histoire sans histoire.

Miné par une relation plutôt toxique de plus en plus délétère, un homme décide d'y mettre fin en filant à l'anglaise vivre sa vie anonymement ailleurs. Cet ailleurs, c'est d'abord un autre quartier de Paris, puis, la Normandie. Et sa vie, désormais, c'est de se rappeler de celle qu'il a vécu antérieurement. Le gars nous raconte comment, professionnellement, il n'a rien foutu d'exceptionnel, comment, personnellement, il n'a pas abouti à grand chose et comment, amoureusement, il a franchement merdé. Désabusé, cynique, le narrateur se remémore ses amours antérieurs. Si la plupart ont donné dans l'ordinaire ou le pathétique, il y en a un qui l'a peut-être transporté plus haut que les autres. Du côté de l'amitié aussi, cette liberté retrouvée est prétexte à renouer avec un ancien ami proche. Dans un cas comme dans le l'autre, le résultat mènera aux mêmes résultats consternants: c'est raté, y'a plus rien à en faire.

Sur ce fond de décor un peu beige, c'est le feu d'artifices: Houellebecq tire sur (presque) tout ce qui bouge. La profession d'agronome de son personnage principal mène à une critique acerbe des modes de production industriels. Et si vous croyez que le bien pensant l'emporte, détrompez-vous, parce que l'auteur en a aussi contre le green washing. Le bien commun en prend pour son rhume... et le capitalisme sauvage aussi.

Visionnaire, Michel Houellebecq? N'allons pas jusque là. Disons que le gars sait observer sa société. Une scène de ce livre paru en septembre 2018 fait inévitablement penser aux fameuses manifs des Gilets jaunes français. C'est là où s'observe le caractère exceptionnel de cet auteur: décrire l'état de la société occidentale par l'entremise d'un personnage. C'est très habile, et ça relève de la grande écriture. Maintenant, jusqu'où sa description est-elle fidèle? La question se pose lorsqu'on pense à ce qu'on lui reproche...

Dans Sérotonine, les personnages féminins sont épouvantables: control freak, alcolo/nympho/pathétique, bimbos nunuches, mère étouffante, toutes constituent autant de clichés qu'on aime exploiter au cinéma... ou dans l'oeuvre d'un écrivain à polémique. Maintenant, une question se pose: Houellebecq est-il misogyne ou est-ce son personnage franco-français qui l'est? À constater le regard que l'auteur porte sur son environnement, j'aurais tendance à opter pour le personnage du livre. Bon, ceci dit, je ne connais pas Houellebecq personnellement... N'empêche que Sérotonine parle d'amour, celui qui est si fort que même perdu, il nous obsède. C'est ce que vit le personnage principal qui, voyant ce à côté de quoi il est passé, décide de cesser de lutter et de se laisser aller vers le bas.

Obsédant, divertissant, acerbe, chiant, touchant: il y a beaucoup à en dire. J'ai pas tout lu Houellebecq, mais c'est sûrement là un bon titre pour le découvrir.

Fortement recommandé.

mercredi 27 mars 2019

Ouvrir son coeur, par Alexie Morin, éditions le Quartanier

Alexie Morin termine son livre en nous expliquant pourquoi elle l'a écrit. À un certain moment, elle en parle comme d'un ouvrage "qui porte sur les plus grands moments de vulnérabilité de sa vie". C'est bien le cas, à la nuance près que mis bout à bouts, ces moments semblent résumer à peu près toute son enfance, de l'école primaire jusqu'à la fin du secondaire, et plus, pour certaines scènes. C'est dérangeant, lourd, pesant, et très souvent instructif.

Je dois noter toute de suite que je me découvre de plus en plus comme un lecteur très peu avide d'auto-fictions. Après "Le lambeau", j'avais envie de quelque chose d'autre. Tel ne fut pas le cas, à mon grand désarroi, je dois l'avouer. Alexie Morin raconte une vie dont l'apparence extérieure est tout à fait banale. Née dans les années 80 d'une famille ouvrière dans une petite ville québécoise, la narratrice se rend rapidement compte que ses rapports avec les autres sont compliqués, et que la cause, c'est elle-même. Évoluant entre maladresses et moments de honte envers elle-même, on en vient à se demander, au fil des pages, si elle n'a jamais vécu de moments heureux.

Pourtant, elle fait la part belle aux gens qui l'entourent. Personne n'est particulièrement méchant à son égard, si ce n'est à ses propres yeux. Lucide, voir même extra-lucide, elle sait reconnaître, au-delà de tout ce qu'on puisse imaginer, ses erreurs. Franche et sincère, la façon dont elle se dépeint nous fait rapidement sauter à une conclusion qui oscille entre l'anti-sociable ou, disons-le, la criss de folle. La raison de son désarroi sera identifiée à peu près aux deuxième tiers du livre. Après ça, on comprend mieux ce qui a entraîné cet enchaînement de déceptions, d'incompréhensions et de honte.

Non, c'est pas jojo. Son personnage, sa narratrice, enfin, elle, m'a tapé sur les nerfs je ne sais combien de fois. Mal écrit, ce livre m'aurait sans doute tombé des mains, mais Alexie Morin a choisi la meilleure forme qui soit pour dynamiser un récit qui, raconté linéairement, aurait pu devenir harassant. Ses chapitres sont courts (une, deux pages, parfois moins) et voyagent d'une époque à l'autre. Ça permet de faire des liens, de montrer que c'est justement en faisant de tels liens, en expliquant ceci par cela, qu'on en vient à bien comprendre une personne.

On juge les gens bien vite, surtout dans certains milieux comme ceux des petites villes. Plusieurs auteurs ont d'ailleurs basé leurs histoires sur ce socle rugueux mais ô combien immuable dans plusieurs des livres que j'ai récemment lus, et là où Ouvrir son coeur devient instructif, c'est justement dans sa description sans filtre de la société dans laquelle elle grandit. N'est-ce pas là, en fait, le terreau dans lequel une bonne partie du Québec de plus de 35 ans a grandi? On y reconnaît des généralités, des jugements et des philosophies (si on peut appeler ça comme ça...) qui font ce que ce coin de planète est devenu. Par exemple, à un certain moment, la petite fille qu'elle était se fait demander par une plus grande, un peu exaspérée par ses questions et ses remarques, si elle n'était pas une "bollée" (une intellectuelle), par hasard, ce qui, dans un tel contexte, est loin d'être une qualité apprécié par la majorité. Vous en tirez vos propres conclusions...

Bref, si le portrait de la personne m'a parfois paru s'étendre sur trop de pages à mon goût... c'est justement parce que c'est mon goût. Il y a, dans l'auto-fiction, quelques relents de misérabilisme ou d'auto-exploration de soi qui m'exaspèrent. Toutefois, le portrait de société est efficacement et écrit, dans la fraîcheur d'un style abordable et sympathique malgré le propos tellement lourd par moments.

À la toute fin du livre, Alexie Morin résume ses propos, et par le fait même, résume aussi à peu près tout le livre, par quelques pages d'une poésie que j'ai trouvée totalement lumineuse, belle, à propos. C'est comme si le papillon sortait de son cocon à ce moment précis.

Si Alexie Morin sort de son personnage et explore la fiction, je serai curieux de la lire.

dimanche 17 mars 2019

Le lambeau, par Philippe Lançon, éditions Gallimard

J'aurais dû aimer ce livre, pour toutes sortes de raisons, mais son évocation me transporte d'un malaise à l'autre. J'ai poussé un soupir de soulagement en le terminant. Or, ce livre a créé l'événement. Et pour cause: Philippe Lançon est un écrivain et journaliste qui a survécu à l'attentat de Charlie Hebdo. Parmi ses multiples blessures, une balle lui a fracassé la mâchoire. Dans ce livre, il raconte, le juste avant, le pendant et l'après attentat. Et il le raconte bien. Lançon écrit bien, finement, brillamment. Mais moi là-dedans? Je me dis que soit je suis passé à côté ou soit, au contraire, il m'est rentré dedans. Malaise.

D'abord, l'auteur se raconte et se présente en relatant sa journée, celle de l'attentat, avant qu'il ne survienne. Pour se définir et pour raconter, Lançon décrit des objets, présente de gens et relie des émotions à chacun ainsi qu'aux souvenirs. Évidemment c'est très personnel et bien entendu, c'est écrit au "je". C'est à travers toute cette introspection qu'il nous emmène jusqu'à l'événement lui-même. Peut-être est-ce une question de personnalité, mais je n'avais pas hâte d'arriver là. Or, sur ce point, j'avais tort. Avec lui, on vit un cauchemar éveillé, violent, horrible, du point de vue de l'émotion bien plus que de la froide et pragmatique réalité. Ses sensations enveloppement les chocs physiques, ce qui rend cette portion du livre douloureuse, oui, mais humaine parce qu'émotionnelle, presque irréelle. Et pourtant...

"Émotion" est un mot qui définit bien ce livre. La suite des choses ne sera qu'émotions, sensations, évocations. En décrivant sa longue période d'hospitalisation, Lançon continue à nous alléger nos souffrances en nous référant aux gens qui l'entourent, aux choses, à ses expériences passées. C'est là où, croirais-je, le roulis du train dans lequel il nous fait monter nous emporte et nous berce ou nous dérange jusqu'à nous exaspérer.

Pourtant j'aime lire. Lançon aussi. Il lit énormément pendant sa convalescence, souvent les mêmes passages de livres qui vont de Proust à Mann en passant par Kafka. J'aime la musique, j'en ai besoin pour vivre. Lançon aussi. Dans sa chambre d'hôpital, qui devient son milieu de vie, presque sa maison, il écoute les Variations Goldberg, et beaucoup de Bach, et d'autres classiques. Dans un environnement sans télé et sans téléphone, le patient qu'il est devenu a opté pour les musiques et les mots qu'il aimait pour s'évader. J'aurais bien fait pareil, tiens. Mais pourquoi j'ai trouvé que c'était trop, trop e livres, trop de musique? C'est bizarre...

Sa convalescence s'est déroulé de chirurgies en chirurgies. C'est qu'il fallait lui refaire la moitié du visage et un bras. On comprendra que les personnes qui se sont occupées de lui ont pris une importance capitale pour lui. L'hommage rendu au personnel soignant est à la mesure du drame qu'il a traversé avec eux. Mais il en est une qui prendra une grande place: sa chirurgienne. Elle contribuera à lui refaire le visage et ils développeront ensemble une belle complicité soignant/soigné. On croira même à l'amitié. Et il y a aussi son frère, toujours présent, genre d'ange gardien insoupçonné, et sa conjointe, et son ex. C'est beaucoup de monde et pas. Lançon nous dévoile tous les sentiments qu'il leur porte. Tous. C'est beaucoup.

Bon Ce gars-là a vécu une tragédie pire que tout ce qu'on peut imaginer et il a le talent pour en parler, alors il en parle sur un ton très personnel, de la confidence, il a bien le droit. Il faut du talent pour écrire comme ça, et ça rejoindra sans doute plusieurs lecteurs. Suis-je insensible, méchant ou terrifié si à la fin je n'en pouvais plus, si j'ai terminé ce livre délivré de lui?

Les récits du genre sont rares. On parle ici de sensibilité à l'extrême, de lucidité malgré la douleur et, c'est criant, de courage. Je me suis parfois dit, au fil des pages du Lambeau, que Lançon avait écrit ce livre pour les siens, ses pairs journalistes, ses nombreux amis. "Mais non, voyons, c'est plus que de l'auto-fiction", me suis-je souvent dit. Bon, me voilà qui parle de moi. Comme lui...

Philippe Lançon a écrit Le lambeau pour tous, incluant moi. Grâce à lui, j'ai vécu quelque chose de dur par personne interposée, avec son langage à lui, ses idées, ses interprétations à lui. C'est peut-être mieux ainsi. Moi, aurais-je pu? Je sais pas. Je lui lève mon chapeau, m'incline devant les prix qu'il a reçus (le Femina, prix spécial du Renaudot, mais pas le Goncourt, comme plusieurs le lui auraient souhaité), et incite ceux qui aiment les livres-événements à mettre la main dessus. Il ne vous laissera pas indifférent.

PS: j'ai l'habitude de mettre la photo de l'auteur lorsque j'en parle pour la première fois. Pas ici. Parce qu'au-delà de l'image, il y a les mots, il en est le meilleur exemple. Respect, Philippe Lançon.

lundi 18 février 2019

Un poignard dans un mouchoir de soie, par Robert Lalonde, éditions Boréal

Il est âgé, érudit, et il rencontre ce jeune garçon venu de nulle part qui semble vivre dans la rue. C'est le coup de foudre entre eux deux.

Elle joue encore au théâtre malgré son âge avancé et elle rencontre ce jeune dépenaillé qui se drogue dans les ruelles. C'est le coup de foudre entre eux deux.

Par divers subterfuges, le personnage commun aux deux autres plus âgés les fera se rencontrer, eux qui ne se connaissaient pas. Ce sera le coup de foudre entre eux deux. Et nous voici transporté dans un univers romantique où la fiction est telle qu'on la dirait refléter des fantasmes. Je m'explique.

Le personnage principal du jeune entremetteur vit plus ou moins dans la rue. Victime d'un lourd passé qu'on découvrira au fil de l'histoire, il vit de criminalité et de prostitution, mais cite par coeur des pans entiers d'ouvrages de poésie, écrit aussi bien que ceux qu'il cite et dessine avec un talent inouï. On pense immanquablement au fameux personnage de la Bête de David Goudreault, mais en beaucoup plus romantique, justement, un genre de chevalier noir de notre époque, à qui deux autres personnages, des enfants que les circonstances feront s'attacher à lui, donneront un surnom tiré d'un roman russe qu'il leur aura raconté. Beau, brillant mais brisé, on le croira presque sorti d'un livre de Stendhal.

La rencontre qu'il provoquera entre les deux personnages âgés se fera aussi facilement que tout ce qu'on a pu imaginer dans nos pires moments de solitude, avec des mots tendres et un coup de foudre instantané. Si on ajoute le facteur âge, on a là un genre de scénario parfait de rencontre amoureuse pour de belles perspectives de fin de vie.

Ces personnages fantasmés vivront toutefois ensemble un événement tragique qui sera prétexte à revenir sur le passé trouble de celui qui les a réuni, et le livre se terminera même avec une scène qui vous surprendra parce qu'empruntée à une autre époque, pas si lointaine, où une épidémie a été le prétexte à combien de récits tragiques parce que vrais.

Or ici, on est dans la pure fiction. Bien sur, c'est gros, mais l'écriture douce de Robert Lalonde rend tout ça très digeste. ON dirait de la naïveté, mais il me semble être bien condescendant en affirmant ça. Lalonde n'est pas un naïf, j'en suis convaincu. J'en ai pour preuve le très beau récit de la vie de sa mère que j'ai lu il n'y a pas si longtemps. Pourtant, c'est un peu ce qu'on ressent en lisant ce Poignard dans un mouchoir de soie, comme si l'auteur avait décidé de se laisser aller totalement, en se foutant de ce que les gens penseront de ses personnages bons, tragiques et intenses.

Il a raison parce que le trait commun à tous est l'amour, un amour si pur qu'il nous semble naïf, presque trop facile. Et si c'était juste ça, l'amour: des personages bons dans des situations tragiques mais avec des sentiments vrais. Juste pour cette question qui reste en suspens, ce livre mérite d'être découvert. Mais vous serez avertis, il faut aimer la fiction, la fiction totale, celle tout juste avant les contes, dont on se dit que bon, oui, une histoire comme celle-à, peut-être que ça aurait pu arriver, finalement.

mercredi 6 février 2019

Trois jours et une vie, par Pierre Lemaitre, éditions Albin Michel (Le livre de poche)

C'est l'histoire d'un cauchemar total, d'une épée de Damoclès attachée avec un cheveu, d'un oeil de Caïn indélébile. Venant de Pierre Lemaître, ça m'a surpris, et pas vraiment agréablement, et aussi parce que c'est lui, ça m'a totalement chaviré. L'écrivain est certainement irréprochable. Mais ici, le scénariste a peut-être, à mon sens, un peu poussé la note.

C'est l'histoire de quelqu'un qui vivra avec un meurtre sur la conscience pendant toute sa vie, et c'est d'autant plus vrai que le meurtre est commis à l'enfance. On est fixés dès le début du livre: un pré-ado tue un plus jeune que lui, qui sera bientôt porté disparu. Plus que les circonstances du meurtre, c'est l'environnement du drame qui est intéressant. L'affaire se passe dans un petit village français où tout le monde connait tout le monde bien entendu. Le jeune meurtrier vit seul avec sa mère. On est à la fin de l'année 1999, c'est Noël et dans la tête du jeune protagoniste, c'est carrément l'enfer.

Qui a lu Pierre Lemaitre sait combien ses mots sont aiguisés, précis. C'est comme ça qu'il a charmé avec Au revoir la-haut et Couleurs de l'incendie où drames et portraits de personages forts se succédaient de page en page. Ici, c'est la même plume, mais où l'action est remplacé par une tension constante. Pour ma part, c'est le genre de livre, pourtant assez court, où il m'a fallu parfois m'arrêter un peu pour reprendre mon souffle. Pas que ce soit sordide, non. Seulement lourd, un malaise constant.

Or le temps passe, le meurtrier reste avec son secret, mais rien ne va pour lui. Paranoïa, peur, angoisse: pensez à tout ça, il les vit. Mais voilà qu'au bout de quelques jours, le ciel lui tombe littéralement sur la tête parce que les éléments (ouui oui, la météo) qui se déchainent sur le village avec pas une mais deux tempêtes mémorables qui s'abattent sur le village coup sur coup. Résultat: l'attention est détournée parce que maintenant, tout va mal pour tout le monde, puis, paf, on est projeté 12 ans plus tard.

Tous ont vieilli, mais quand même, y'a de ces sentiments qui ne meurent pas. Comment ça finira pour cette âme tourmentée, je ne vous le dit pas. Il faut toutefois relater une chose: j'ai eu l'impression que l'auteur a réglé, avec ce livre, quelques comptes avec une société qu'il n'aime pas et qu'il dépeint d'abominable façon. Dans ce petit village, ceux qui restent ne font pas envie. Les plus près du bonheur sont les plus naïfs, voir pire. Or, le personnage central s'y retrouve aspiré comme dans un vortex et c'est, à mon sens, la plus grande cause de son malheur. Ce portrait d'uns société fermée et bornée m'a beaucoup fait penser à L'archipel du chien de Philippe Claudel, mais en plus hyper-réaliste. C'est comme si le repli sur soi devenait une nouvelle source d'inspiration, comme si la fin du monde s'annonçait non plus par une grande explosion, mais par une inévitable implosion.

Dans le genre, j'ai préféré Claudel. Pierre Lemaitre reste un grand auteur, mais je crois préférer ses fictions historiques à un tel portrait très peu optimiste de notre époque contemporaine.