lundi 12 mars 2012

Freedom, par Jonathan Franzen, éditions Harper Collins


Ma suite américaine s'est poursuivie. Mais là j'en ai assez. J'ai besoin d'histoires, de voyages, de rêves. Or la littérature américaine actuelle ne produit surtout pas de rêves. Au contraire elle les détruit. Elle ne suscite pas les rencontres, mais les décourage. Et pourtant c'est bon. Comme ce "Freedom" qui n'est pas beau mais bon, pas du tout avenant, mais puissant.

"Freedom", liberté. S'il y a un mot qui a la vie dure ces jours-ci... Et je ne parle pas du point de vue absolutiste de quelque dictature hégémonique qui soit, non. Je parle de celle qu'on invoque justement (ou injustement, c'est selon...) pour combattre ces mêmes dictateurs d'ailleurs, ou pire, les méchants détracteurs du libre droit de "faire ce qu'on veut". Vous me voyez venir? Discours libertarien vs discours écologique, droite vs gauche. Oui, Freedom, c'est tout ça, mais vu d'en bas, vu du peuple américain.

Qu'est-ce qui nous happe? Pourquoi on suit un courant? Comment on a pu être assez vulnérable pour "embarquer" dans quelque chose? Était-on libre de le faire? En fait, par cette histoire d'une petite famille du Minnesota, Franzen montre comment la liberté, son concept même, dépend des autres, d'une comparaison. On est toujours libre de quelque chose ou de quelqu'un et on ne l'est pas pour les mêmes raisons. Prenez cette famille; chacun interagit un sur l'autre, et aussi leurs amis proches, des gens qu'on a "choisis". On devient, en fait, ce que les autres veulent faire de nous... à moins d'être libre. Et les être libres seraient-ils les plus forts? Et la liberté, est-ce acquis ou inné?

L'écriture de Franzen est dense, et est entrecoupée de dialogues comme seuls les grands auteurs savent le faire. Ces dialogues sont très filmiques. En fait tout le livre l'est. Mais comme l'histoire ici racontée s'étend sur une bonne trentaine d'années, on espère bien que le cinéma n'osera pas la dénaturer en la racourcissant à 90 minutes ou à peu près. On va d'une époque à l'autre et d'un personnage à l'autre au fil des pages. Le père, la mère, le fils et un ami de la famille prennent le dessus. Vaches, hypocrites, veules, peureux, on se prend bientôt à tous les aimer. Si au départ on la sent nunuche et on le sent complètement fucké, on devine plus tard que tel n'est pas le cas pour chacun. La bonne vieille façade américaine, celle du souriant "Hi how are you?" cache des histoires enfouies souvent depuis plusieurs générations. Et ça, creuser ça, c'est palpitant. Toutefois, lorsqu'on constate le résultat... on a les États-Unis d'aujourd'hui, et là on a tendance à déprimer...

Portrait d'une nation, Franzen a dû rejoindre une corde extrêmement sensible des Américains avec cette histoire. En lisant Freedom, j'avais l'impression d'être dans un party de famille où quelqu'un parle aux autres avec des inside jokes grinçantes et justes que seules les victimes peuvent comprendre et auxquelles ils ne peuvent répondre publiquement tellement la salve est intense.

En fait, Freedom est comme ses personnages: un faux-semblant. Sous ses allures d'intellectuel, ce livre est une bitch épouvantable.

À lire parce qu'on en parlera longtemps.

mercredi 1 février 2012

Sunset Park, par Paul Auster, éditions Actes Sud/Leméac


D'entrée de jeu, ce blogueur doit avouer qu'il passe un sapré bel hiver. Fruits du hasard ou résultat d'une expérience de lecteur qui commence à donner des résultats, mes derniers choix se sont tous avérés heureux. Celui-là aussi, mais différemment des autres. Plus jouissif, dirais-je.

La lecture de Paul Auster m'a d'abord fait réaliser que cette période bénie est en majeure partie due à des auteurs des États-Unis. J'en suis surpris. Agréablement. Ce Sunset Park, son histoire et sa tournure m'ont aussi permis de constater combien un autre livre m'habite encore, soit celui de James Frey (The Last Testament of the Holy Bible). J'en ai retrouvé quelques effluves jusque dans ce Paul Auster.

J'ai en fin réalisé, en commençant ce livre, que j'avais oublié la plupart des derniers Auster. J'en ai regardé les titres, et mis à part Le livre des illusions et longtemps avant, Tombouctou, je n'avais retiré de la lecture des oeuvres de ce grand nom qu'un plaisir momentané, qui ne restait à peu près pas. Ironique, lorsqu'on constate que Sunset Park se termine justement sur une note suggérant que rien, jamais rien, n'équivaut au moment présent.

Sunset Park se résume en l'histoire d'un homme à la fin de la vingtaine qui, après avoir fuit sa famille reconstituée et les parts de vérités qui allaient avec elle, retourne auprès des siens par la force des événements. C'est ce personnage central qui m'a ramené à James Frey, le personnage typique Américain: l'air de rien, bon mec, pas méchant mais un peu gauche, a des choses à se reprocher, mais bon, comment lui en vouloir, il a un bon fond. Et il se battra et on lui souhaite la victoire. Or ici, le méchant, c'est aussi lui, dans sa façon de se voir. Et pourtant, comme le Ben Zion Avrohom de James Frey, ceux qui l'entourent ont besoin de lui, chacun pour ses propres raisons. Ces autres personnages sont quant à eux très "New York" de ce siècle: un éditeur, une grande actrice, une artiste mal assumée, des partisans des valeurs humaines opposés au mercantilisme ambiant. C'est pas "Occupy Wall Street" comme propos, mais on comprend pourquoi ce courant est parti de cette ville. Éclairant.



Paul Auster sait peindre de très beaux portraits de ses personnages. D'une façon commune à plusieurs auteurs new-yorklais contemporains, il en fait le tour jusqu'au tréfonds de leur âme. Rien de superficiel ici. On comprend leurs tourments autant que leurs talents. Ce qui pourrait taper parce que trop descriptif devient essentiel avec Paul Auster dans la mesure où plus on en apprend sur chacun, plus on les aime, on veut les défendre. Et si on s'attend à une fin plus ou moins catastrophique, on espère au moins que chacun s'en sortira. Les méchants dont on veut l'élimination sont, comme pour le personnage principal, la mauvaise part de chacun dont on souhaite qu'ils se débarrassent.

Je terminerai en citant le quatrième de couverture appelé ici "Le point de vue des éditeurs":

"Avec ce roman sur l'extinction des possibles dans une société aussi pathétiquement désorientée qu'elle est démissionnaire, Paul Auster rend hommage à une humanité blessée en quête de sa place dans un monde interdit de mémoire et qui a substitué la violence à l'espoir".

Et bien je suis contre. Ce point de vue est emprunté et tartiné d'une guimauve sucrée à la déprime ambiante à laquelle on essaie de faire carburer des consommateurs de toutes sortes de biens incluant des livres. Ce Paul Auster est beau parce qu'optimiste. Il présente des gens pour qui le désir de vivre provient d'eux mêmes et des gens qui les entourent et qu'ils aiment. Non c'est pas évident de se rendre compte qu'on aime quelqu'un. Ni de s'aimer, soi. Mais c'est en découvrant sa vraie nature qu'on réussit aussi à toucher celle de l'amour, l'universel, pas l'exclusif. Oubliez donc ce quatrième de couverture. Les éditeurs n'ont pas nécessairement le meilleur point de vue sur leurs auteurs. On en a ici la preuve.

Ah oui, je l'ai lu en français. Pas mal traduit, mais ça ne me convient pas. L'auteur fait parfois référence au monde du baseball, et les termes traduits d'un français européen... ouf! Oui, un peuple francophone connaît cette matière depuis une bonne centaine d'années parce que vivant sur le continent américain, mais bon, hein, ils sont si peu... Pourquoi les consulter? Et que dire, lorsqu'on est Québécois, quand on découvre ce que sont des "oignons frits en beignets". Hi-la-rant, et très mal traduit. Dommage, mais rien pour casser le rythme. Le livre reste bon.

On contraire des précédents, je me souviendrai certainement de ce Paul Auster, et le recommande fortement.

mardi 17 janvier 2012

La tristesse des anges, par Jon Kalman Stefansson, éditions Gallimard


Bouleversement dans la vie du blogueur. Épisode majeure lorsque votre étoile change. La mienne me suivait depuis une bonne quinzaine d'années. Elle était italienne, ses planètes alignaient les Soie, Océan Mer, Châteaux de la colère, etc. J'aime encore Barrico, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. Toutefois, maintenant, je ne vois pas qui pourra mieux me rejoindre que Jon Kalman Stefansson. Après deux livres, je ne puis dire combien il est grand. Il est juste trop près de moi pour que je le sache précisément.

J'ai d'abord lu Entre ciel et terre il y a presque deux ans. C'était un été de canicule. Je n'en revenais pas, tant du temps que je vivais que de ce que je lisais. J'en ai déjà parlé sur ce blogue. Puis je suis allé en Islande. Une fois rendu là, j'ai constaté que c'était un livre qui m'y avait poussé et que c'était bien.

Ce second titre de l'auteur islandais n'avait pourtant rien pour me plaire. Vous savez, moi, les anges, le New Age, la dentelle... pas trop. Mon libraire m'a simplement dit que c'était meilleur qu'Entre ciel et terre. Je trouvais son engouement justement un peu trop... trop. Maintenant, c'est moi, sans doute, que vous trouverez trop... trop.

Les personnages qui terminaient Entre ciel et terre sont réunis là où on les avait laissés, avec "le gamin", rescapé de beaucoup de douleur après la perte de son meilleur ami. Là, il vit, il découvre des choses puis le voilà qui doit suivre Jens le Postier. Celui-là s'est donné comme défi de livrer des colis à des endroits impossibles à traverser en ce temps de l'année. Faudra marcher, grimper des montagnes et traverser des bras de mer, des fjords. Le gamin, qui connaît la mer, ira avec celui qui connaît la terre. Ils marchent. Parlent peu, le vent et les souvenirs le font à leur place. Puis ils marchent encore, font des rencontres, et quelques mots s'ajoutent, de rares mots, comme autant de gouttes d'eau dans un désert. Quelques espoirs se pointent, quelques histoires se racontent par bribes, mais encore, il faut marcher, et le temps, ça ne s'arrange pas. La tempête ne s'arrêtera pas, alors il faut non seulement se rendre, mais aussi survivre. Détracteurs de tout ce qui est sous 0C, de gel et de froidure: s'abstenir.

Or le livre avance, eux aussi. Leur but n'est toujours pas atteint et le livre achève. Qu'arrivera-t-il? Ça se terminera comment? Alors on perd le souffle, Littéralement. Pendant trois ou quatre pages Puis on rebondit, et puis... à vous de voir.

Je m'y connais peu en poésie, voir presque pas. C'est un genre qui me rejoint peu. En fait peut-être que j'aimerais, qui sait, mais bon, je n'ose pas. Jon Kalman Stefansson est-il poète? Je ne sais pas. Mais s'il en parle, lorsqu'il l'évoque la poésie, s'il l'effleure seulement, on y croit, on en veut, on se dit qu'on a manqué quelque chose. C'est ainsi que la neige devient la tristesse des anges, que des montagnes de roche chantent sous le regard d'un postier taciturne. Ce ne sont pas là des actions, ou, devrais-je dire, des métaphores à la con. Non. Ce sont simplement des façons de dire les choses, une façon de décrire. L'écriture de Stefansson a quelque chose de grand, de fort et de silencieux. C'est le Nord écarlate, la vie contre la mort, le doux en opposition au dur. Les personnages et l'environnement sont rustres, la vie y est dure mais autour et à travers ça, il y a des mots qui passent justement comme des anges. Des mots de la tête et du coeur, mélangés, ça donne des maladresses rendues belles, de petits désirs rendus gros comme des péchés mortels, et des personnages simples et reclus encore plus grand et forts que tout ce qu'ils affrontent. On lit, on lit, et on ne veut pas que ça se termine.

Ne pas oublier de mentionner la traduction d'Éric Boury. Les mots choisis sont trop beaux pour ne pas être salués. En fait, on lit trop de mauvaises traductions. Un tel livre nous fait nous en rendre compte. Je ne sais rien de la langue islandaise, mais je perçois le plus clairement du monde la qualité tant de la langue que de l'esprit en lisant un tel texte. Traduire une langue avec aussi peu de locuteurs que l'islandais est pour moi une oeuvre au moins aussi grande que celle d'écrire une telle histoire dans quelque langue que ce soit. Bravo, donc, tant à l'auteur qu'à son traducteur.


Anecdote pour qui lira La tristesse des anges: j'ai terminé ce livre en début de soirée. Bien sur, ça m'a suivi. Je me suis couché et dans la nuit, une forte tempête de vent m'a empêché de dormir. Je me suis éveillé en pleine nuit avec en tête les dernières scènes de La tristesse des anges. C'était un mauvais rêve éveillé, le vent était vrai, ma peur aussi, mais les images que j'avais en tête, ça, je ne savais plus trop. Depuis, j'ai commencé un autre livre qui, jusqu'ici, se passe en Floride. Et pourtant j'ai encore la tête dans l'Islande d'un hiver du 19e siècle. C'est comme un long fondu enchaîné de deux couleurs pas tellement complémentaires. Quelle drôle d'impression.

Jon Karlman Stefansson, donc, notez le nom. Pour le plaisir de lire quelque chose qui, si vous embarquez, vous portera longtemps. C'est beau, je vous l'assure.

Incontournable.

lundi 26 décembre 2011

Paul au parc, par Michel Rabagliati, éditions la Pastèque


Je me l'étais gardé pour Noël. C'est là tout le plaisir de connaître une oeuvre parce qu'on peut la placer dans le temps, se la réserver pour un moment précis. Celui-là était bien choisi.

N'en demeure pas moins qu'avec tout le battage médiatique entourant la sortie d'un livre de Rabagliati, ces dernières années, je me suis demandé s'il n'y avait pas quelque chose à suspecter, un peu comme je le fais lorsque je constate qu'on cherche à nous enfoncer un titre dans la gorge à grands coups de pubs et d'entrevues, peu importe le média portant le titre en question. Rabagliati, donc, utilise-t-il les médias pour mousser un autre produit trop gras, trop sucré ou carrément insipide? Son Paul et ses phylactères couvriront-ils bientôt les panneaux d'autobus et les derrières de boîtes de céréales? Franc avec vous, j'en serais bien surpris. Après avoir lu Paul au parc, j'en ai déduit qu'une quantité supplémentaire de Rabagliati sur les ondes et les imprimés de ce monde ou à tout le moins de ce pays, c'est une bouffée d'air frais passagère dans tout ce qui les pollue trop souvent. Comme Paul, comme les dessins qu'il contiennent, les albums de Michel Rabagliati ont la qualité de contenir une dose d'humanité si forte qu'on n'en revient pas encore. Paul, c'est le personnage bonenfant qu'on connaît tous dans notre entourage. Sans rien transcender, il a le pouvoir d'être vrai. Ainsi, quoi qu'il raconte, on le croit. Parce qu'il est ainsi, Paul, il est vrai. Pas de couleurs criardes mais pas tout noir non plus. Ce qu'il vit, on le comprend parce qu'on l'a vécu aussi.

Pas surprenant qu'un des personnages de Paul au parc soit un fameux conteur. Pas surprenant qu'un tel personnage ait inspiré et peut-être même influencé Rabagliati. Il faut un talent exceptionnellement fort de conteur pour faire d'une telle bande dessinée un succès aussi estimé. Ne nous le cachons pas, les dessins des Paul sont bons, oui, mais ils n'ont rien d'exceptionnels. Pour ma part, les premières fois que j'ai découvert ces albums, je n'étais pas spécialement appelé par le petit personnage un peu simplet, aux allures d'anti-héros et au prénom quelconque qu'il arborait en page couverture. C'est toutefois en le lisant que j'ai compris combien une bande dessinée faisait du bien, combien elle nous laissait une impression doublement plus forte qu'un roman lorsqu'elle nous rejoint. On a l'histoire en tête, et des images précises. Plus près de la réalité que ça, on tombe au rayon des albums photo. Rabagliati y est presque. Paul est la photo presque parfaite de moments d'histoires vécues par un Québécois moyen qui a le don d'être sympathique. Et cette fois-ci, il situe ses aventures dans une portion importante de l'histoire du Québec. Or voilà, se faire raconter une époque de cette façon a ceci de beaucoup plus réjouissant qu'un livre d'histoire ou qu'un documentaire qu'il nous la raconte dans les mots et les gestes quotidiens de ses contemporains. Rare point de vue.

Paul au parc, c'est du plaisir, des "ah oui, c'est bien vrai ça", très souvent des éclats de rire, et encore une fois, un pouvoir de vous embuer très sérieusement les yeux lorsqu'on en ferme les dernières pages.

Pourvu qu'il en produise autant qu'Hergé a produit de Tintin!

dimanche 25 décembre 2011

The Final Testament of the Holy Bible, par James Frey, éditions Gagosian


Je vous parle d'abord "d'édition spectacle". Le livre est vendu dans un coffret qui fait office de page couverture avec l'habituelle affiche criarde auxquelles les maisons d'édition anglo-saxonnes nous ont toujours habitué. À l'intérieur, le bouquin est noir, d'un genre simili-cuir et la bordure des pages est argentée. Le bouquin ressemble à peu de choses près aux éditions de la bible laissée dans les tiroirs de chambres d'hôtels américains. À l'intérieur, le texte référant aux paroles du personnage principal est imprimé en rouge, en opposition au reste du texte qui est en noir. Voilà, vous êtes fixés.

L'auteur n'est pas piqué des vers non plus. Il y a une dizaine d'années, il semait la contreverse pour avoir "avoué" publiquement avoir écrit une fausse auto-biographie. Il a mené en bateau la richissime star des médias américains Oprah Winfrey qui ne l'a pas pris du tout. Débats, haut cris dans les journaux, accusations de toutes sortes ont suivi. La réalité de James Frey a dépassé la fiction de l'info-spectacle. J'aime.

Or je n'avais rien lu de lui, et je tombe là-dessus. Des personnages très typés racontent chacun à leur manière comment ils ont connu un certain Ben. Chaque témoin est issu des idées que la moyenne des Terriens se font du peuple américain. Les personnages sont gros, sans subtilité aucune. Chacun se raconte à sa manière, dans sa propre langue. Les bons sont rares, les méchants sont évidents, les victimes sont partout. On dirait quasiment une histoire cartoonesque, quelque chose de super héros de bande dessinée. Or c'est passionnant. On avance. Chaque couleur de chaque personnage s'ajoute. On se croirait dans une quincaillerie où la palette de couleurs se résume aux couleurs du spectre, c'est tout. Chacune est typée, puis se dessine un lien. Qui est ce Ben? Quel est-il? Alors une couleur se démarque alors que les autres se mélangent. C'est très, très fort.

J'ai d'abord cru à un autre Bret Easton Ellis, mais non. Le show est gros, les coups de pinceaux donnent plutôt dans le coup de rouleau, mais pourtant... On se dit qu'il y va fort, très fort. Et oui, justement, il y va fort. James Frey prend ici un des mythes fondateur du peuple Américain, une des bases de ce qu'est en train de devenir ce peuple. Il enlève tout ce qu'il y a autour et zoome sa caméra direct dessus: et si on allait jusqu'au bout de tout ça? Et si justement, ça arrivait?

Je ne saurais en dire plus pour vous laisser là d'où je suis parti en commençant "The Final Testament...". Vous aurez compris qu'il est question de religion, mais attention, révisez vos clichés. Frey vous les montrera tels qu'ils existent dans votre imaginaire, dans vos idées, les soulèvera de chapître en chapître pour finalement les laisser tomber avec fracas au fur et à me mesure qu'il donnera la parole à son personnage principal. Au sortir de ce livre, on est knock-out. L'oeuvre est magistrale.

Soyez certains que ce roman ne sera jamais, au grand jamais porté à l'écran. Cette histoire en dérangera plusieurs et provoquera plusieurs choses tant hostiles que favorables. Pour ma part, ce livre provoque chez-moi des questionnements, mais aussi des désirs, et ça c'est très fort.


Découverte immense, je recommande chaudement "The Final Testament..." à qui veut se faire brasser, à qui veut découvrir le meilleur de ce que la littérature américaine a offrir, dans un style qu'on trouverait difficilement ailleurs sur la planète. Je reconnaît ici le talent immense de James Frey et me promet de ne pas rater ses prochaines productions.

Notez enfin que j'ai lu ce roman dans sa version originale en anglais. Traduit en français chez Flammarion, j'ai vu de mauvais commentaires sur sa traduction et aussi et surtout, sachez que le titre français a été rendu comme suit: Le dernier testament de Ben Zion Avrohom. Quiconque lira ce livre constatera l'insulte à l'intelligence que les éditeurs francophones ont réservé à leur public en utilisant un tel titre. Ce seul mauvais titre retire toute l'essence même de ce chef-d'oeuvre de James Frey. Aussi, même si vous choisissez la version française, laissez-moi vous prier de garder à l'esprit le titre anglais de cet ouvrage. Adressez ensuite une lettre d'explications à Flammarion.

J'ai bel et bien dit "chef-d'oeuvre", oui. Un de mes meilleurs livres de l'année. Quels beaux moments de lecture!

dimanche 4 décembre 2011

Melancholia II, par Jon Fosse, éditions Circé


Rien à voir avec le film de Von Trier. À tout le moins la coïncidence laisse-t-elle supposer qu'une certaine mélancolie fasse partie de l'âme scandinave.

Paru en 2002, ce livre-ci me permet de continuer ma découverte de Jon Fosse qui situe ses actions dans la Norvège d'il y a environ cent ans. Ici, il s'agit d'une journée dans la vie d'Oline. Elle montera la côte qui mène à sa maison, la redescendra puis la remontera enfin. Et tout ça lentement, car Oline a mal aux pieds. Elle est vieille, elle oublie tout mais qu'elle est vieille, ça, elle le sait.

Rarement entrera-t-on aussi précisément dans la tête d'un personnage. L'écriture de Fosse, c'est du brut, de la matière d'origine, sans rien d'autre que les mots qui passent dans la tête d'Oline. Les mots, puis les images, les souvenirs, puis paf! retour à la réalité, elle marche, elle a mal, et où est elle, et qui est-ce là-bas?

Posé sur ma table de chevet, sur ma table, ce livre m'a appelé souvent. Juste deux pages, parfois, et j'étais là avec elle. Elle aura eu plusieurs enfants, oui, mais de ça, on n'en saura pas plus. Comme de ses 12 frères et soeurs. Deux seuls auront pris toute la place, dont un en particulier. Oline se souvient de Lars, le peintre, l'homme dérangé, différent. Et sans jamais juger quoi que ce soit, elle se souvient, les images s'enfilent difficilement, et ainsi vont les mots. Comme on souffle pour avancer, un mot, une phrase se répète. La mémoire vient puis part, et ainsi les mots, petit à petit. Car dans le monde de Jon Fosse, ce sont des gens de peux de mots. On ne s'explique rien. On constate, c'est tout. Et de là tout l'art de donner la parole à des gens peu bavards. Fosse les fait regarder, comprendre avec les yeux. Ici, des regards valent encore plus qu'un livre.

Une telle écriture est foudroyante. Moins de 150 pages vous chavirent. Et si, comme moi, vous désirez pousser peut-être un peu plus loin, vous découvrirez que la superbe image choisie pour décorer ce livre est de Lars Hertervig, un peintre norvégien du 19e siècle, et que cette histoire est la sienne, et que cette façon de raconter est unique.

À la limite de la poésie, mais pourtant racontée comme un récit, Melancholia II a confirmé Jon Fosse parmi mes plus grands, mes meilleurs, mes plus forts. Si vous aimez lire pour créer une ambiance, si vous aimez la lenteur avec des finales fortes, une écriture modeste, économe, sans grands mots, mais complètement hypnotisante, découvrez Jon Fosse vous aussi. J'aimerais pouvoir partager avec d'autres mon espoir de le lire encore.

dimanche 27 novembre 2011

Bicycle Diaries, par David Byrne, éditions Penguin


Plusieurs se souviennent peut-être du groupe Talking Heads, rendu célèbre dans les années ‘80 pour des succès hors normes. Puis, David Byrne a poursuivi une carrière de musicien et d’artiste visuel. En 2009, cette pieuvre artistique qui sait toucher à tout a publié Bicycle Diaries où il raconte ses visites de grandes villes vues du haut de la selle de son vélo. Ce mec devient de plus en plus essentiel.
Ce que je croyais être l’apologie du transport à vélo s’est avéré un recueil de voyage et un carnet de notes, de pensées sur ce monde. Berlin, San Francisco, Buenos Aires, Manille et New York sont quelques unes des destinations de Byrne. Chacune est prétexte à une réflexion, sur la densité des villes, sur la place de l’art dans la vie de tous les jours, sur le pouvoir des peuples, des individus, de l’union qui fait la force. Lumineux, Byrne décrit ce qu’il voit de son vélo qui lui donne cette vison à 380 degrés qui lui fait aimer les gens, le monde, qui lui fait tout regarder. De son vélo, David Byrne non seulement voit, mais entend, ressens, hume. Grand cri du coeur sur l’apprentissage de la vie ensemble, il explique sans juger, raconte sans moraliser. Plus témoin de son temps que ça...

David Byrne fait de la ville un habitat naturel. Là où vivent des gens, des choses bonnes, constructives, inspirantes émergent. Il en trouve partout, sans pour autant tomber dans la naïveté. Il constatera souvent les méfaits des travers de l’urbanisme laissé allé, des discours manipulateurs de peur véhiculés à tort et à travers qui ont fini par démoniser les villes pour glorifier les banlieues. Or voilà, David Byrne parle de vivre ensemble de la façon la plus naturelle qui soit, rassembleuse, créative. Il parle de quartiers avec des enfants, de maires visionnaires, de dictateurs honnis, et de gens rencontrés partout, des gens inspirants de tous les domaines.
J’ai lu les Bicycle Diaries avec bonheur. De telles voix sont absolument essentielles. Trop positifs pour avoir bonne presse, les Byrne de ce monde méritent pourtant l’attention de tous parce qu’ils parlent à tous. Ces chroniques n’ont rien de prétentieux ni de verbeux. Elles exposent simplement des idées, des “Et si on faisait ça...”, comme on s’en raconte autour d’une table avec des amis ou au coin d’un bureau avec des collègues.
Écrit en anglais, mes recherches ne m’ont pas permis d’en trouver une traduction. Dommage. Ces belles idées méritent de voyager dans toutes les langues.
Si vous lisez l’anglais et que vous croyez qu’il y a une façon de faire des villes un milieu de vie sain, plaisant et stimulant, mettez la main sur Bicycle Diaries. Éclairant, dynamique et réconfortant.