jeudi 28 mai 2020

La gouteuse d'Hitler, par Rosella Postorino, éditions Albin Michel

Voici un livre tout à fait étonnant, d'abord par son titre. D'abord, on ne parle pas d'une mais de plusieurs gouteuses, ensuite, non, Hitler n'est pas un personnage de ce livre et enfin, le croiriez-vous, il y est question principalement du désir.

Jeune mariée à Berlin, Rosa voit son époux partir à la guerre. Rendue seule, elle décide de quitter la ville pour aller vivre à la campagne chez ses beaux parents. Ensemble, ils attendent le retour du soldat. Or la bourgade qu'habitent les beaux-parents est adjacente au bunker où Hitler et sa suite se sont réfugiés. On est en 1943-44.

Un bon jour, une rafle rassemble dans un bus un groupe de jeunes femmes du village. Rosa en fait partie. Elles deviendront les gouteuses d'un Hitler rendu de plus en plus parano.

La plupart de ces femmes se connaissent. Elles sont célibataires ou mères de famille, amies ou connaissances, mais personne ne connaît Rosa, qui, elle, veut bien s'en faire des amies. Mais voilà, l'époque n'est pas facile, et on est dans un petit village, et il y a la mort toujours possible par poison, bref, les circonstances de la promiscuité forcée du groupe sera prétexte à toutes sortes d'échanges, de suspicions, de craintes, mais aussi de relations. Même que les relations prendront un cours particulier lorsque Rosa connaîtra des gens a l'extérieur de leur cercle fermé.

C'est de là que viendra le désir. Le charnel, mais aussi celui apparenté au temps d'avant. Parce que la nostalgie est aussi du désir, on le comprendra. C'est en tout cas ce que j'en ai retenu.

On en aura lu des histoires tirées de la Deuxième guerre mondiale. Tellement qu'à force, on ne s'attend plus à une très grande originalité. Et pourtant oui, il y a encore des angles différents pour en parler, et celui-là est tout à fait original. La promiscuité forcée, la compétition entre pareils, le manque de la personne absente, ressenti tant par le coeur que par le corps, tout ça vous fait un melting pot de sentiments que Rosella Postorino aborde avec une grande dextérité, de beaux personnages et une intrigue qui vous retient jusqu'à la fin.

Pour tout vous dire, ce livre est demeuré longtemps à portée de vue sans que je l'ouvre. Plusieurs mois. Ni son titre ni son thème ne me tentait. Il s'est pourtant avéré excellent. En tout cas, voilà un bon divertissement. À lire en vacances... ou pour oublier le temps présent.

mercredi 15 avril 2020

Les ravins, par Philippe Girard, éditions Mécanique générale

En sous-titre: "Neuf jours à Saint-Pétersbourg".

C'est le récit de l'auteur et d'un collègue auteur lui aussi qui vont participer à un festival de bande-dessinée à Saint-Pétersbourg. Rien d'abracadabrant, sauf une perte de passeport et des préjugés à débâtir. Autrement, Les ravins incarnent ce que la bd a de miraculeux pour un néophyte comme moi: divertir, même avec un court scénario.

C'est toujours ce qui m'a tenu à l'écart de la bd: cette peur de me retrouver avec une histoire assez mince ou des dessins qui me laissent pantois. Peu visuel, j'ai peur que l'image endorme mon imaginaire. Mais pourtant non. Ici, Philippe Girard a réussi à me rendre les deux compères tout à fait sympathiques. Le dessin simple en noir et blanc permet de faire ressortir un trait de caractère, un relief ou un détail dans le décor que trop de couleurs ou d'images m'auraient fait manquer. Je n'ai pas connu l'angoisse de rater quelque chose mais bien au contraire, le plaisir de l'identification au personnage. Ces deux Québécois en séjour dans un pays inconnu traversent les paysages et découvrent les gens comme l'auraient fait n'importe quel lecteur des Ravins. Loin de la bd éclatée, on pourrait peut-être parler ici de bd hyper-réaliste. On me l'aurait décrit de cette façon que ça ne m'aurait pas tenté de le lire, mais je me surprend à avoir apprécié.


Le temps passé en l'agréable compagnie d'une bande dessinée qui nous rejoint semble passer plus vite encore que celui à lire un livre sans images. Peut-être parce qu'on sait qu'on arrivera à la fin dans la journée, je sais pas. Mais j'aime. En tout cas, ce récit de voyage m'a donné le goût d'aller en Russie... et de plonger dans d'autres bd.

jeudi 2 avril 2020

Miroir de nos peines, par Pierre Lemaitre, éditions Albin Michel

C'est le dernier d'une trilogie et la fin d'un épisode fabuleux de ma vie de lecteur. Après Au revoir là-haut et le récit épique de personnages sortis de la Grande guerre, de Couleurs de l'incendie et d'autres encore qui vivent la Grande Dépression, Miroir de nos peines aborde la Deuxième guerre mondiale.

On n'est pas tout à fait dans la guerre, en fait elle s'en vient. On est à Paris en 1940. Un personnage tiré d'Au revoir là-haut (les lecteurs des livres précédents fonderont de plaisir en réalisant de qui il s'agit) vit un événement incongru dans sa vie personnelle alors dans son environnement, on parle beaucoup de la possibilité d'une guerre. Pendant ce temps, des soldats s'ennuient dans leur camp militaire de la ligne Maginot alors qu'ailleurs au pays, un mystérieux personnage accumule les boulots de ville en ville, mais aussi des identités différentes à chaque fois.

Encore une fois, Lemaitre crée des personnages forts avec des histoires incroyables dans un décor bien réel. Avec lui, l'époque est le prétexte pour créer des personnages. Toujours dans le désarroi mais jamais dans le misérabilisme, les trois histoires parallèles finiront bien par se rejoindre, chacun non sans avoir traversé des situations incroyables, rocambolesques mais toujours possibles. On ne parle pas de science fiction ici, pas du tout. Je dirais plutôt d'histo-fiction, où l'Histoire est parfois l'ombre, parfois la lumière qui recouvre les personnages.

À travers ses histoires, Lemaire évoque des personnages tirés des deux tomes précédents, et nous fait vivre encore de grandes scènes qui vous tiennent au bout de votre siège et qui vous font réfléchir. Dans Miroir de nos rêves, tout le monde fuit. Soit un parent, soit une erreur commise, soit la guerre. Et par-dessus tout ça, il y a toute la population de la ville qui fuit Paris. Ajoutez à ça l'irrésistible envie d'attacher tous les fils que ce spécialiste du récit épique vous tend, et vous avez... la trilogie la plus incroyable qui soit.

Je n'hésite pas à comparer Pierre Lemaitre à Michel Folco pour l'esprit, l'atmosphère, ou à Jean Echenoz pour l'écriture, son audace, ses dialogues savoureux, ses portraits de personnages tellement attachants, et si souvent tordus.

Enfin, il faut souligner que l'atmosphère dégagé par ce livre: la fin d'un monde, l'inconnu devant nous. C'est, sans contredit, exactement ce que nous sommes en train de traverser. Bref, si vous avez lu les deux premiers Pierre Lemaitre, ne manquez pas celui-là. Si vous ne connaissez pas encore cet auteur, je recommande de commencer par Au revoir là-haut, mais àa lui seul, Miroir de nos peines vaut tous les voyages que vous ne ferez pas dans les prochains mois.

mardi 17 mars 2020

Traverser l'autoroute, par Sophie Bienvenu et Julie Rocheleau, éditions La Pastèque

C'est l'autrice Sophie Bienvenue qui m'a donné le goût de cette bande dessinée. Tellement touché par son dernier roman, j'ai voulu voir jusqu'où irait mon appréciation de ses écrits. J'ai bien fait parce que maintenant, j'aime encore plus Sophie Bienvenu et je connais les dessins de Julie Rocheleau.

C'est l'histoire ordinaire de personnages ordinaires dans un décor ordinaire. Un père de famille constate l'état de sa vie tranquille en banlieue, de son couple, et de son ado. Tout lui parait ordinaire, son constat est désolant. En parallèle, l'enfant de ce souple dresse à peu près le même portrait de sa famille. Dans un univers où on se parle peu, qu'est-ce qui pourrait bien changer la triste opinion que l'ado a de son père et vice versa?

Ce n'est pas nécessairement le scénario qui a capté mon attention dans les deux premiers tiers de ce si bel ouvrage, mais les dessins de Julie Rocheleau. N'ayant pas une culture hyper développée des bandes dessinées, je dirai juste que l'ambiance m'a happé. Vivant, touchant et subtilement onirique dans certains tableaux, l'intelligence m'a souvent fait sourire de contentement.

Quant à l'histoire, que dire d'autre que Sophie Bienvenue a ce don d'aller chercher des émotions enfouies profondément. En tout cas, c'est ce qui m'arrive chaque fois que la lis. Ici, j'ai avancé tranquillement, sans trop savoir ce qui pourrait bien arriver, jusqu'à ce que je tourne les dernières pages les yeux dans l'eau. Il a fait bon être touché de façon aussi subtile, lorsque l'ordinaire devient extraordinaire.

Traverser l'autoroute est une belle heure à passer, un beau moment privilégié.

jeudi 20 février 2020

Corps conducteurs, par Sean Michaels, éditions Alto

Du Leningrad des années 20 au New York des années 30, Corps conducteurs offre un voyage exceptionnellement réussi entre fiction, histoire, amour, espionnage mais surtout, la découverte d'un personnage tellement charmant qu'il en est rare.

Léon Termen a existé. Tout comme le thérémine, son invention la plus connue. Clara Rockmore, celle à qui Léon écrit ce roman formidable a aussi existé. Tout comme Lénine, Staline, Béria, Gershwin, Glen Miller et tous les personnage fabuleux qui feront leurs entrées et leurs sorties sur la scène fabuleuse de la vie de Léon.

Fabuleuse, sa vit le fut, mais pas heureuse pour autant. Inventeur russe menant une vie tranquille à Petrograd, bientôt renommée Léningrad, Léon est catapulté dans le monde par son invention qui mélange champs électriques et musique. Fascinées par l'objet, mais aussi par le talent de cet inventeur hors pair, les autorités russes font du bonhomme un ambassadeur du génie créatif soviétique. Ce succès l'emmène jusqu'à New York où sa carrière prends un essor à la mesure du développement de la ville et du pays où, finalement, il passe un certain temps.

Mais malgré tout l'époque est trouble et Léon est russe, et par le fait même, toujours un ambassadeur de son gouvernement... même si ça ne parait pas toujours. Célébré pour ses succès dans son pays d'adoption, Léon sera rattrapé par la réalité, en fait, par sa réalité propre, celle de son origine russe, et celle de son intelligence, deux réalités que son état lui remettra en pleine face de façon assez brutale.

À travers les aventures incroyables de Léon, se trame l'histoire de deux décennies où années folles et préludes de guerre se sépareront entre deux mondes mythiques du temps: le New York du swing et des boîtes de nuit et le Léningrad des laboratoires et des chimères du communisme. Aussi décevants l'un que l'autre, le capitalisme des uns et le communisme des autres contribueront à la descente de Léon.

Car c'est l'histoire d'une victime, une vraie victime: d'un homme de talent qu'on a utilisé, d'une naïveté immense dont on a profité sans scrupules. ON est loin, ici, du misérabilisme ou de la victimisation. Le personnage de Léon est attachant, c'est là une remarquables réussites de Sean Michaels. Le scénario est parfait. Il dose tous les genres littéraires avec un équilibre qui rendra cette histoire captivante pour tous les types de lecteurs. Corps conducteurs est l'histoire de quelque chose de tragique adouci par l'humanité d'un créateur. Comme quoi au-delà de la technique et des politiques, il y a le talent brut qui, lui, demeure indestructible.

Chapeau bas à la traductrice Catherine Ledoux. La sensibilité, l'humour et la dureté des personnages et des situations se rendent jusqu'à nous sans filtre. Sean Michaels nous offre un hommage au talent créatif, à une époque, mais aussi à la musique et aux sons, et que vos affinités ne rejoignent qu'un seul de ces éléments, vous apprécierez le mélange de chacun dans cette belle histoire. Certaines scènes sont lumineuses, particulièrement dans la dernière partie du livre, là où pourtant le fil de l'histoire ne nous laisse pas deviner de telles scènes.

Qui est Clara Rockmore? Qu'arrivera-t-il de si tragique à l'inventeur Léon Thérémine? À lire à tout prix, et à offrir à quelqu'un qui ne lit pas souvent et à qui ont veut faire découvrir les joies de la lecture. Et ah, tiens, que pensez-vous d'un petit avant goût... vidéo? Le son, l'allure... et le personnage tiré du roman, tout ça donne un excellent avant goût de Corps conducteurs.

mercredi 12 février 2020

Les abysses, par Biz, éditions Leméac

Le hasard m'a fait lire deux livres de suite où le personnage principal est en prison. Avec Jean-Paul Dubois, on était à la prison de Bordeaux, à Montréal. Avec Les abysses, on se retrouve à Port-Cartier, sur la Côte-Nord. Il faut dire que le crime présumé du personnage créé par Biz est autrement plus lourd que celui du Goncourt 2019. Et il y a plus: pas de Montréal ici. On est à Baie-Comeau, et par extension, sur la Côte-Nord, une région québécoise trop peu connue. Vous vouliez changer de décor? Biz vous en donne l'occasion. Et pas juste un peu.

Comme pour les dernières choses que j'ai lues de lui, Biz nous entraîne dans les profondeurs de l'âme humaine et du désarroi avec des personnages qui n'ont pourtant rien de menaçant. Ici, une jeune fille vit avec son père à Baie-Comeau, la mère étant décédée à la naissance de l'enfant. Bien sur, les deux ne l'ont pas eu facile, mais leur vie a, jusqu'ici, été somme toute ordinaire. Mais qu'est-ce qui a pu mener le père dans un pénitencier à sécurité maximum? Sa fille, rendue seule et dont la vie dépérit à force d'avoir à endurer les conséquences de ce qui lui a enlevé son père, va lui rendre visite de temps à autre en prison. Elle aussi le voit dépérir. Les deux vont mal. Autour d'eux, la société d'une petite ville suis son cours avec tout ce que ça implique de vivre en région... ce qui aura inévitablement un impact sur ce qu'il leur reste à vivre, comme sur ce qu'ils ont vécu, d'ailleurs.


À peu près au milieu du livre, on retourne dans le passé pour vivre ce qui les a mené là. Avec un des personnages en prison, on devine assez aisément qu'on aura affaire à un drame. À ce drame, Biz ajoute une enquête policière. Sans prendre toute la place, cette enquête occupera un espace du récit que j'ai moins aimé, parce que plus classique avec ses policiers classiquement sagaces et les concours de circonstances qui meublent toujours une enquête policière. Là n'est pas la force du livre.

Les abysses de Biz, c'est d'abord un environnement, comme d'ailleurs tout ce qu'il décrit. Cet auteur a justement le talent de décrire. Ses mots sont efficaces, tranchés. Québécois jusqu'aux tréfonds, Biz a un total contrôle sur l'environnement qu'il décrit. Sa documentation est vivante et pas seulement didactique. On sent que s'il nous parle d'un endroit, c'est qu'il l'a vécu en même temps que de l'avoir senti. Quant à sa nationalité et tout ce que ça concerne de politique et de social, il y a toujours une petite référence à tout ça dans ses récits, référence parfois subtile, qui fait la signature du personnage public qu'est devenu cet auteur intelligent.

Si on sourit en lisant Biz, c'est par la vérité criante de ses personnages qui nous ramènent souvent à des faits qu'on a souvent vécu. Il n'est pas donné à tous les auteurs de savoir décrire le réel. Biz le fait bien.

Plus je lis Biz, plus je l'aime, même si je sais qu'il ne plaira pas à tous. Son écriture est très crue. Ici, avec Les abysses, le fond auquel il touche, c'est celui des choses les plus simples, des gens qui nous entourent, du monde apparemment immobile qui peut déraper. Comme nous, d'ailleurs. On a l'air de rien, comme ça, mais on a tous, autant que nous sommes, le potentiel pour se retrouver dans les abysses comme aux plus hauts sommets. L'éventualité de se retrouver à l'aune ou l'autre de ses extrémités est effrayante, et c'est ce qu'il nous raconte ici.

dimanche 2 février 2020

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, par Jean-Paul Dubois, éditions de l'Olivier

J'ai lu la presque entièreté de ce livre en me demandant si je me trompais. Ce questionnement est devenu intéressant lorsque je me suis rendu compte qu'il m'avait permis de me terminer le livre.

"C'est un Goncourt, me disais-je. Alors pourquoi plus je le lis, moins je l'aime?" Je crois avoir compris une fois le livre terminé. Voici pourquoi.

L'histoire ici racontée se passe en majeure partie au Québec. L'écrivain français raconte l'émigration d'un Français qui traversera l'Atlantique pour retrouver son père, qui a suivi le même chemin avant lui. L'expat en question s'enracinera aisément dans sa terre d'accueil. On remarque là les atomes crochus que l'auteur nourrit envers ce bout de terre où, dit-on, il passe beaucoup de temps.

Mais tout ça se terminera plutôt mal parce que le narrateur raconte son histoire de la prison de Bordeaux, à Montréal, où il purge sa peine. Ce livre est donc le récit de ce séjour en prison en même temps que celui de la vie du narrateur où on passera de Toulouse à Montréal via le Danemark et Thetford Mines, au Québec. Un famille franco-danoise, une conjointe amérindienne (bien que l'auteur en parle plutôt comme une indienne), des personnages québécois avec ces noms de rues de Montréal (Lorimier, DuLaurier) et d'autres anglos-canadiens avec des noms exotiques construiront le récit.

Bon. Voilà pour l'essentiel de l'histoire. Quand à la façon dont c'est raconté...

J'ai mis plus de temps qu'à l'habitude entre le moment où j'ai terminé ce livre et mon article de blogue où j'en parle. Je me suis dit qu'avec le temps, je me remettrais de ma première impression, que j'aurais oublié les clichés enjolivés par l'écriture fine de Jean-Paul Dubois. J'ai pensé qu'avec le temps, un sentiment désagréable que je n'avais pas vécu depuis longtemps tant en littérature qu'en toute autre forme de rapports, s'évaporerait. Ce sentiment, c'est celui de se faire raconter des généralités bancales par un Européen débarqué chez-vous comme dans une ancienne colonie, cette petite condescendance cousue de fil blanc qui vous fait vous demander si on se moque de vous ou si votre interlocuteur est tout bonnement naïf, bref, ce malaise, cette déception... ben voilà, tout est dit.

Le narrateur de Jean-Paul Dubois est en prison au Québec. Il partage sa cellule avec un Hell's Angels amateur de motos. Au Québec, ce personnage est bien connu. C'est le truand par excellence, l'incarnation du hors-la-loi, du tueur, de tout ça. Or, lui donner la parole dans une langue qui n'est pas la sienne, comme le fait Dubois, fait décrocher tout lecteur ayant déjà vu défiler ce type de personnage sur son écran de télé ou dans son journal quotidien. Pour un lecteur Européen, comme parallèle, essayez d'imaginer un film comme la Haine ou Les misérables avec un casting s'exprimant avec un phrasé de Neuilly... Bon oui, bien sur, il y a quelques expressions "typiques" ici et là et puis ouais, fallait que tous les lecteurs comprennent, bien entendu...

Mais ce seul personnage est bien peu si on pense à tous ces éléments préfabriqués qui ont réussi à éblouir le jury du prix Goncourt 2019. Que la conjointe du narrateur soit amérindienne, bon, ok, pourquoi pas. Ç'auait pu être un pesonnage riche, fort. Mais vu du côté ouest de l'Atlantique, on se demande un peu pourquoi Dubois parle "d"indiens" lorsqu'il parle du peuple de ce personnage. Est-ce intentionnel ou simplement une image qui colle encore aux fameux grands espaces que le livre traversera régulièrement en hydravion? Ah, les grands espaces canadiens... Tiens, parlant d'espace, allons à Thetford Mines, où se déroule une partie de l'histoire. On est à la fin des années 70, début 80. Un épisode marquant de l'Histoire de cette partie du monde passe d'ailleurs par là en trois coups de cuillère à pot, bref en un ou deux paragraphes. Bon, disons que ce n'est pas là la spécialité de l'auteur. Dubois excelle plutôt dans les descriptions d'un orgue électronique, d'un moteur d'avion ou de l'architecture d'un édifice patrimonial. Bon, c'est vrai que sa description d'une église de Thetford Mines ressemble étrangement à celle du Répertoire du patrimoine culturel du Québec, mais bon... coïncidence, il faut croire.

Et le Danemark. Même là, y'a quelque chose du même ingrédient... Le père du narrateur est Danois. Alors pour coller à l'esprit de l'auteur, sa ville d'origine est... tout au bout du Danemark, là où y'a pas plus danois. Regardez bien sur la carte du pays, allez tout au nord, c'est Skagen. Ben voilà, ÇA, c'est danois, non? Eh bien notre personnage vient tout droit de là! Bon. Vous me direz que j'exagère, mais pris dans le contexte des autres coins tournés rondement de cet ouvrage, celui-là m'a tout autant exaspéré.

Une importante tempête de verglas? Ah oui, c'est très canadien, ça. Il faut du froid. Alors voilà, on en a une, une tempête de verglas, dans ce livre, à la suite de laquelle d'importantes coupures de courant auront de graves conséquences sur les habitants et les bâtiments. Ça tombe bien, parce que le Québec a justement vécu la même chose à la fin des années 90. Bon, ici, ça se passe une dizaine d'années plus tard, mais c'est pas grave. Le jury du Goncourt doit pas connaître cet autre épisode tragique de ce pays si pittoresque... C'est un détail...

Je pourrais en dire plus, d'un livre finement écrit par un écrivain brillant qui m'a pourtant donné l'impression d'un ouvrage bâclé et truffé de facilités charmantes pour un public déjà fan de l'auteur. Il y a là soit beaucoup de naïveté, soit une incompréhension choquante qui me laissent toutes deux pantois. Les injustices vécues par les personnages, leurs luttes, je les ai bien vues, mais niet, nada, rien: je n'ai pas été touché. Quelle tristesse.

Je n'ai pas envie de recommander cette oeuvre de Jean-Paul Dubois et ne comprends pas qu'on lui ai attribué le prix le plus prestigieux du monde littéraire francophone. Oui, certains passages, principalement ceux vécus dans la France des fameuses années autour de 1968, sont captivants, mais au final, on a aussi une flopée de petites imprécisions sur d'autres parties de l'histoire qui m'ont outrageusement agacé. Mis ensemble, ces bémols discréditent toute l'oeuvre. C'est vraiment très, énormément, immensément décevant.