mardi 10 décembre 2019

There There, par Tommy Orange, éditions McClelland & Stewart (Penguin Random House)

Ce livre écrit en anglais a été traduit sous le titre "Ici n'est plus ici" aux éditions Albin Michel.

Il y avait un petit moment où je n'avais pas refermé un livre avec une telle émotion, celle du manque d'air, de la victime du jab en plein estomac. Et pourtant, la puissance de ce livre raconte l'impuissance. Mais il raconte aussi la meilleure façon pour s'en sortir: la fierté.

Avant les chapitres de There There, on a un petit lexique où chaque personnage est décrit en un paragraphe. Ça semble bizarre, mais c'est élégant, sympathique. Çs nous met dans le ton. Puis ça commence.

On est à Oakland. Dans chaque chapitre, un habitant différent de la ville se raconte. En fait ça, dépend; pour certain, l'histoire est au "je", pour d'autre, à la troisième personne, et même pour une autre, au "tu". Chaque histoire est différente mais chacun ont en commun de vivre dans cette ville, et même d'y être né pour la plupart, mais aussi d'avoir une origine amérindienne. Sur ce dernier point, pour certains, c'est clair et important, mais pour d'autres, c'est moins clair et pas vraiment important.

Un autre point que tous ont en commun, c'est que la vie n'est pas simple. Oakland s'embourgeoise alors que pour eux, la vie est compliquée: familles reconstitués, petits boulots, déménagements fréquents. C'est jamais vraiment simple. Pour la plupart, il y a un sentiment de "Mais qu'est-ce qui m'est arrivé?" ou de "Pourquoi je suis si mal?". Dans l'ordinaire de vies ordinaires, on sent un mal être soit profond, soit en surface, mais constant. Pour certains, c'est si évident que l'exutoire le plus commun, l'alcool, semblera le seul remède. Pour d'autres, une envie de réaliser quelque chose, de créer, prendra le dessus. Un besoin d'affirmer quelque chose, de montrer quelque chose.

Dans une scène, un personnage décrit avec précision l'état second qu'apporte l'alcool, cet oubli artificiel qui devient, au fil de sa vie, comme un but à atteindre, comme une seule issue. Tout ça sans trop savoir ce qui l'a mené là. Un autre personnage raconte comment est sa vie avec le syndrome d'alcoolisme foetal, et une autre encore, comment et pourquoi elle a dû donner son enfant en adoption. Il y a là beaucoup de drames, oui, mais décrits avec une tendresse telle qu'elle devient puissante et qu'elle vous fait vous attacher même à ceux pour qui la vie n'est vraiment pas d'aider celles des autres. Parce qu'à force de recevoir des coups, on en vient à savoir comment en donner...

Chaque personnage converge vers un événement qui fera culminer le livre pour sa finale dont je ne peux que vous dire, pour ne rien dévoiler, qu'elle vous ramène au fait qu'il s'agit bien d'un roman américain, qu'il y a de ces choses qui n'échappent pas à cette culture, soit-elle WASP ou amérindienne. Cette fin vous laissera pantois, mais certainement pas indifférent, comme tout ce livre, différent mais actuel du simple fait qu'il raconte des citoyens amérindiens vivant et nés en ville au 21e siècle.

L'écriture de Tommy Orange est d'une clarté qui fait du bien, tellement qu'elle adoucit la propos de ce qu'elle raconte. C'est rare. Rare aussi de sentir un tel amour de ses personnages, quels qu'ils soient.

Tommy Orange nous emmène à des kilomètres de la mondialisation et des extrémismes nationalistes en nous parlant du rapport à soi et de son environnement. On aura beau se prétendre citoyen du monde, on est toujours unique et particulier. On aura beau se prétendre unique et particulier, on fait quand même partie du monde. C'est ça, There There. Quelle réussite. J'en suis encore ému juste à regarder une photo de l'auteur. J'espère que vous ressentirez la même chose.



Oakland est en train de prendre un côté mythique, ou à tout le moins référentiel de l'Histoire récente des USA. J'en veux pour preuve ce premier livre de Tommy Orange, mais aussi l'excellent Telegraph Avenue, de Michael Chabon, qui m'est resté en tête longtemps, et que je recommande à qui veut s'imprégner davantage de l'ambiance de ce coin encore inconnu d'un pays malheureusement trop connu.

mardi 12 novembre 2019

La vie au-dehors, par Geneviève Boudreau, éditions du Boréal

Ce recueil de courtes nouvelles a pour décor le monde rural québécois. Chaque nouvelle est courte et contient un savant mélange de tendresse et de cruauté, à l'image un peu cliché qu'on se fait parfois des habitants de ces régions: sans zones grises, tout noir ou tout blanc.

La tendresse de Geneviève Boudreau provient d'abord de son style. Ses mots sont simples et beau, choisis, ses images sont souvent superbes. Certaines nouvelles portent le nom de "Portrait". Chacune contient une description qui tient sur deux ou trois pages: une chambre, une grange, un village. Ce sont autant de courts textes où l'objet devient le sujet" C'est totalement réussi, et le plus souvent tendre, plein d'images riches.

Les autres nouvelles mettent souvent en scène des membres d'une même famille. Un enfant, une mère, un père, tous différents, et toujours dans un contexte rural: exploitation agricole, résidences isolées, lisière de la forêt sont partout. Les animaux aussi, mais pas seulement ceux de la ferme comme un taureau ou des vaches, mais aussi une tortue, une salamandre, un chat. Et c'est souvent par là où arrive la cruauté.

Attention! Non, La vie au-dehors n'a pas à être mis à l'index des supporteurs des droits des animaux. Pas du tout. Cruauté n'est pas nécessairement synonyme de violence. Et s'il y a violence, elle n'est pas gratuite, bien qu'elle nous surgisse souvent en pleine face comme un coup de poing.

La cruauté s'immisce aussi entre humains. Et s'il ne s'agit pas de cruauté, parlons de dureté, de fatalité, et par là j'entends un persistant sentiment d'impuissance devant ce qui est plus grand que soi. N'oublions pas qu'on eproduit souvent ce qu'on a appris...

Alors on se demande si le décor rural n'était pas un peu facile pour ce genres de tableaux où lenteur et calme cachent de sombres travers. Peut-être, mais là n'est pas la question, à mon sens. Il me restera de ma lecture de La vie au-dehors des descriptions trop rares d'un monde qui m'est voisin, mais de plus en plus lointain malgré notre monde de communications omniprésentes. La mondialisation, c'est bien, mais à force de toujours tendre le cou pour regarder ce qui se passe plus loin, on en vient à ne plus porter attention à ce qui se passe juste à côté de nous. C'est un peu ça, avec ce livre. Bon, ce qui se passe n'as pas l'air facile. C'est dur, sans artifices, mais tranquille. Bref, c'est différent.

Il y avait longtemps que je n'avais pas lu un recueil de nouvelles, et je suis content que ça ait été celui-là. Si, comme toujours dans le cas d'un recueil, certains textes m'ont moins marqué que d'autres, aucun ne m'a paru de trop.

Je vous le recommande pour la différence, le dépaysement et la beauté des mots.

lundi 28 octobre 2019

Le charme discret de l'intestin, par Giulia Enders, éditions Actes Sud

En sous-titre: Tout sur un organe mal aimé; Nouvelle édition augmentée.

Cet essai scientifique a, de par sa nature, tout ce qui aurait pu me le rendre repoussant: les essais m'attirent peu, la science, encore moins. C'est bien la science, oui, mais ses explications se rendent rarement jusqu'à moi. Ça m'ennuie un peu. Et pourtant, ce livre est excellent et m'a appris plein de choses. Voilà un exemple probant de vulgarisation scientifique réussie.

Tout est d'abord dans le ton. L'autrice, une jeune gastro-entérologue allemande, nous raconte d'abord sa passion, l'étude du fonctionnement du corps humain, de la digestion des aliments, et plus particulièrement de la fonction des intestins. Bon, j'en vois qui sourcillent ou qui grimacent parce que pour eux, comme pour moi avant d'avoir lu ce livre, intestins rime avec ce qui sort de notre corps et non ce qui y entre. Or voilà, c'est justement le rôle de l'alimentation qui est aussi au coeur de tout ça mais, attention: sans morale, sans recommandations, suggestions de diète, de ci ni de ça. Voilà pourquoi ce livre m'a plu. Il me parle d'une partie de moi que je ne connais pas sans un ton docte ou bien-pensant, et en m'apprenant non seulement des choses sur l'organe en question mais aussi sur tout ce qui lui est relié.

La section sur le lien entre l'intestin et le cerveau est particulièrement intéressante. Humeurs, stress, anxiété sont autant de choses qui seraient étroitement reliées avec cette portion importante du processus digestif. C'est franchement intéressant. On peut même y tirer des conclusions sur des comportements observés tant dans son propre corps que chez les autres.

Autre découverte franchement passionnante: de l'importante des bactéries et de la relation qu'on a développé avec elles. Dans notre monde prétendument propre, on devrait apprendre à relativiser le terme "bactéries". Bien sur il y a les bonnes et les mauvaises, et l'autrice nous aide beaucoup à s'y retrouver, mais il y a aussi celles qui nous aident. Et quant à celles qui nous nuisent, prend-t-on vraiment les bons moyens pour les tasser? Et si on était plus fort en dedans, pour combattre les maux, plutôt que de tout désinfecter à l'extérieur? Y'a pas que ça mais...

Voilà un exemple de ce dont parle cet excellent ouvrage de vulgarisation. Écrit sur un ton hyper sympathique sans pour autant être infantilisant, c'est un ouvrage à la portée de tous. Bien traduit, il contient des illustrations de style bédé qui, bien qu'elles ne soient pas nécessairement toujours utiles, accompagnent bien le texte, et contribuent à dédramatiser un sujet qui aurait bien pu tomber dans le drame, oui, ou pire: les recommandations.

lundi 7 octobre 2019

Toute la lumière que nous ne pouvons voir, par Anthony Doerr, éditions Albin Michel

Nous revoici en pleine 2e guerre mondiale, période inspirante pour la littérature mondiale. Deux histoires sont racontées en parallèle: celle d'un jeune soldat allemand, et celle d'une jeune française. Si les liens entre les deux sont rapidement faciles à faire, le prétexte de leur rencontre finale, qu'on juge inévitable, l'est beaucoup moins. Sous des apparences de thriller, on navigue pourtant en pleine zone romanesque, avec des références historiques, scientifiques et psychologiques. Facile à lire, de facture classique, mais avec une fin efficace. Ne réinvente pas le genre, mais divertit pleinement.

Werner est un petit garçon élevé avec sa soeur dans un orphelinat allemand. Curieux et brillant, il développera une spécialité dans l'électronique, ce qui le mènera vers une école d'élite, puis sur le front pendant la guerre.

Marie-Laure est élevée par son père dans un appartement parisien. Le père, qui travaille dans un musée d'histoire naturelle, s'occupera pleinement de sa petite fille aveugle qui le suivra souvent sur son lieu de travail, où elle développera une connaissance pour la vie marine et les pierres précieuses. Puis vient la guerre. Ils fuient à Saint-Malo, un des derniers bastions de résistance allemands après le Débarquement. La ville sera assiégée et dévastée en août 1944.

Le contexte historique, s'il est hyper connu, devient passionnant lorsqu'il se déroule à Saint-Malo. Bon, on n'est pas à Stalingrad, mais on vit quand même un siège de l'intérieur, ce qui fascine toujours. Car les références historiques, mais aussi géographiques d'Anthony Doerr sont tout à fait intéressantes. Ses décors sont justes, bien décrits, comme d'ailleurs tout le livre, tout aussi bien traduit, précisons-le.

Ma seule réserve, qui concerne le côté un peu cliché des personnages, s'est estompée au fil des pages, alors que l'intrigue se développe. Par "cliché", j'entends d'abord leurs noms respectifs (vous verrez, y'a pas plus Français et Allemand), mais aussi par le côté un peu gros de certains personnages secondaires. On parle d'Allemands vraiment méchants et de Français, ou plutôt de Françaises un peu trop préoccupés par la bouffe et les petits plats, quelque soit le contexte... Mais justement, ça passe. Parce qu'il y a dans ce roman beaucoup de délicatesse. IL y est beaucoup question de la fragilité de certains humains, quels qu'ils soient, et aussi de la fatalité de l'Histoire qui emporte les uns comme un vent d'ouragan, en laissant les autres se réinventer, et par le fait même, continuer le monde. C'est vraiment très beau.

Bien ficelé, intriguant, Tout ce que la lumière... se lit tout seul. Il plaira autant aux amateurs de l'époque (la 2e Guerre), qu'à ceux des histoires truffées de rebondissements, ainsi qu'aux lecteurs pour qui décors et psychologies des personnages comptent autant que les personnages eux-mêmes.

Une belle réussite.

lundi 30 septembre 2019

Récolter la tempête, par Benoît Côté, éditions Le tryptique

Un adolescent, à Saint-Hyacinthe, au Québec, à la fin des années 1990. Si l'adolescence est trouble, cette époque de l'histoire du Québec l'est aussi, et le lieu est au coeur d'épisodes marquants, tant pour pour personnage principal que pour le Québec. Entre les tribulations d'un jeune homme qui découvre la vie et les désillusions d'un peuple pour qui il ne semble plus se passer grand chose, Récolter la tempête est un autre roman d'apprentissage de la vie, raconté sur un ton parfois cynique parfois sérieux, bref, un genre qu'on a déjà lu en littérature québécoise.

Mais attention! L'originalité réside dans l'écriture, où dialogues et narration se distinguent par des qualités différentes mais vraiment remarquables. Donc, plutôt que par le fond, ce bouquin se démarque par la forme, et je crois reconnaître là une distinction vraiment singulière.

Non, c'est pas la première fois où un gars raconte ses premières jobs, sa première blonde, ses premiers ébats amoureux, où il est questions de gangs d'amis, de relations troubles avec les parents, de façonnage de sa personnalité, de trop d'alcool, de mal amour. On aime ou pas cette catégorie de romans, mais qu'on le veuille ou non, il y a toujours un endroit où on s'y reconnaît un peu, et c'est sans doute pour ça qu'on le lit et qu'on aime... ou pas. Dans ce cas précis, c'est d'abord par la narration que j'ai eu un premier soubresaut, parce que Benoît Côté pratique le difficile exercice d'écrire ses dialogues en langue parlée. À titre de lecteurs, on le sait: le processus n'est pas toujours heureux, voir souvent casse-gueule parce qu'incomplet ou mal rendu. Ici, les premiers dialogues peuvent en effet surprendre, mais on se rend rapidement compte que c'est réussi. La langue parlée n'est pas seulement accessoire. Elle crée carrément l'ambiance de tout le livre, et c'est réussi, tellement qu'on a parfois l'impression de lire un script de film ou de série télé.

Bon, précisons: il sera difficile à qui connaît pas ou peu les expressions québécoises, de lire Récolter la tempête. Les apostrophes pullulent comme autant de pirouettes faites avec les mots, mais sans tomber dans le "pittoresque". Je le répète: c'est très bien fait. Et outre les dialogues il y a les parties narratives. C'est là où se confirme le talent de l'auteur. Côté écrit bien, ses métaphores sont très belles, ses descriptions justes, ses sentiments, vrais et bien rendus. On est souvent touchés, entre deux dialogues de personnages savoureux.

L'histoire ici racontée trouve son originalité à la fin du livre, bien que... En 1997, à Saint-Hyacinthe, on était en plein coeur de la crise du verglas. C'est ce que vivront les personnages ados de Récolter la tempête. Cette l'atmosphère de fin du monde, de fin de quelque chose, à tout le moins, n'est pas sans rappeler celle de la Déesse des mouches à feux, de Geneviève Petersen, où des ados saguenéens vivaient plutôt les inondations dites du "déluge du Saguenay".

Coïncidence? Début d'un genre de la littérature québécoise où l'adolescence se termine, ou se détermine, avec les forces de la nature déchainée? Je dis ça sans ironie. Pourquoi pas? Qu'importe. Récolter la tempête révèle un nouvel auteur d'un style qui, sans réinventer quoi que ce soit, rafraîchit beaucoup de choses.

mercredi 11 septembre 2019

Le train d'Erlingen, par Boualem Sansal, éditions Gallimard

Une dame aisée, d'un certain âge, raconte qu'elle et les habitants de sa petite ville allemande sont assiégés. Des envahisseurs les menacent. Leur arrivée est incessante. La seule planche de salut de la population est la venue d'un train, envoyé par les autorités, pour évacuer la population... en tout ou en partie, ça reste à voir. L'ordonnancement de cette éventuelle évacuation se passe mal. C'est la narratrice qui en témoigne à travers des lettres qu'elle adresse à sa fille exilée. Les autorités responsables ne font pas son affaire, elle les pourfend, et avec raison, prétend-t-elle. Ne les connait-elle que trop bien, elle, la riche héritière de la famille la plus fortunée de la ville? Ne leur a-t-elle pas donné leurs pouvoirs antérieurement?

Et ces envahisseurs, parlons-en. Personne ne sait qui ils sont! On les sait seulement sanguinaires, dangereux et... différents. Il faut les fuir!

Cette étonnante métaphore de notre société actuelle se termine à peu près au milieu du livre. L'auteur nous avait averti dès le départ: ce que vous lisez ici ne ressemblera à rien d'autre que vous avez lu avant. En effet, mais on n'est pas perdu pour autant. En seconde partie, donc, c'est la fille de l'autrice du départ qui prend la parole en expliquant pourquoi et comment sa mère a écrit cette histoire. On entre ici dans un nouveau récit, celui d'une dame à la retraite qui quitte la France pour aller s'installer en Allemagne. Mais voilà qu'un retour au pays tourne mal alors qu'elle est la victime d'une attaque menée par des intégristes religieux.

On comprend que les maux de notre époque ont inspiré ce Train d'Erlingen à l'écrivain d'origine algérienne. Lecteurs, vous y verrez ce que vous y voudrez, mais vous serez irrésistiblement menés à réfléchir sur ce qui est en train de nous arriver, et par "nous", j'entends la société occidentale, mais pas seulement. Tiens, précisons: en sous titre au Train d'Erlingen, on a: "ou La métamorphose de Dieu". C'est tout dire...

Après nous avoir soulevé des questions avec ses deux histoires brillantes et savamment maîtrisées, Sansal y va de son opinion sur toute la question dans le dernier quart du livre où sa nouvelle narratrice, la fille de l'autrice du départ, se permet des "notes" en exergue à l'histoire de sa mère pour donner son interprétation de ce qu'on vient de lire. Il y est question de différence, d'identité, de migration, d'ouverture d'esprit. Vaste programme. C'est dans ces notes que je me suis finalement un peu perdu, mais je suis pourtant certain que plusieurs y trouveront matière à réflexion et quantités d'observations intelligentes de notre époque. Quant à la forme de ce récit suivi d'un autre, j'ai aimé l'audace. À elle seule, la première partie vaut tout le livre. C'est truculent. Mais la seconde partie aussi. J'y ai découvert un esprit vif et un observateur très allumé. Je ne connaissais pas Boualem Sansal et c'est avec plaisir que je vais maintenant le suivre.

dimanche 11 août 2019

Je remballe ma bibliothèque, par Alberto Manguel, éditions Leméac/Actes Sud

En sous-titre on a: Une élégie et quelques digressions.

Alberto Manguel, l'amoureux des livres, avait installé sa bibliothèque en France. Mais voilà que des raisons administratives l'emmènent à devoir quitter le pays. Parce que plus encore que de lui, Mangue parle de sa bibliothèque. Ce gars-là se définit par ses livres et c'est ce qui le rend si intéressant.

Dans cet essai, j'ai retrouvé l'auteur d'Une histoire de la lecture. Ce titre, paru dans les années 90, fait partie de mes lectures marquantes à vie. C'est certainement l'essai qui m'aura le plus touché. J'aurai ensuite tenté de suivre Manguel avec un autre essai (De l'autre côté du miroir) un peu plus tard mais il m'aura perdu. Je comprends maintenant pourquoi, mais je sais aussi pourquoi il m'a tant manqué.

Alberto Manguel est un érudit. Dans cette partie du monde où je vis, et sans doute en plusieurs autres endroits, une telle érudition n'est absolument pas valorisée. Elle impressionne, et procure à plusieurs un sentiment de se faire rabaisser. Or Manguel est tout le contraire de ça. Érudit, oui. Il cite je ne sais combien d'auteurs, de livres, de vers, mais avec tant de passion et d'à propos que jamais on ne sent de condescendance. Pour cette raison, et plusieurs autres encore, il ne devrait faire peur à personne.
Cette passion lui vient des livres. Lui, sa vie, c'est ça: lire, et aimer ça. Et c'est de ça dont il parle, comme d'autres parlent de sport, de plein-air, de politique. Pour Manguel, ce sont les livres qui le mènent. Si on aime un tant soit peu la lecture, il faut lire Manguel au moins une fois.

Dans ce livre, il aborde entre autres choses l'expérience vécue à Montréal, avec le metteur en scène Robert Lepage, lors de l'exposition "Une bibliothèque la nuit" où sa fameuse bibliothèque personnelle était justement le point de départ. Il parle aussi de son expérience toute nouvelle à titre de directeur de la bibliothèque nationale d'Argentine, à Buenos Aires, sa ville de naissance. Or, Manguel est aussi citoyen canadien, et son expérience du Canada se reflète aussi dans ses écrits. C'est à noter.

Ses réflexions sur ce qui s'écrit, et ce de par le monde, sont stimulantes. En gros, ce qu'il dit, c'est que si on s'imagine encore souvent que la littérature n'a jamais changé le monde autant qu'une "bonne" révolutions sanglante ne l'a jamais fait, cette même littérature doit quand même avoir quelque effet, parce lors d'une révolution, elle est souvent la première à subir interdictions et censures. Pout lui, une bibliothèque, c'est une mémoire, personnelle ou collective, qui se perpétue. J'aime cette idée.

Parfois chargée parce profonde, mais extrêmement stimulante, la lecture de Je remballe ma bibliothèque conviendra à ceux qui reconnaissent une valeur dans les livres, qui ont la lecture comme passe-temps, et qui respectent le travail des écrivains. Me reconnaissant dans chacun de ces portraits, j'avoue avoir beaucoup apprécié. Merci de l'avoir écrit, Alberto Manguel.