L'homme a écrit un premier livre, un recueil de nouvelles en l'occurrence. Arvida était excellent, nouveau, frais. Il a pour ma part, réanimé mon goût pour ce genre de courtes histoires. On a salué la qualité du livre qui s'est mérité des prix, à juste titre.
L'homme est prof d'université. Dès ses premières entrevues, on lui a reconnu un certain bagout. De tribunes médiatiques se sont alors ouvertes à lui. On l'a invité à donner son avis, à intervenir sur différents sujets. Bien.
Tous talents littéraires et talents polémiques confirmés, l'auteur revient avec un essai. À moins qu'il ne s'agisse d'un pamphlet... Je laisse ce débat aux puristes. Donc, Samuel Archibald, cette fois-ci, écrit en donnant son avis. En sous titre du Sel de la terre, on peut lire: Confessions d'un enfant de la classe moyenne. Pour ma part, c'était bien mal parti. Ce contexte ci-haut décrit me décevait. Que l'auteur d'un premier livre s'adonne déjà aux commentaires, bon, d'accord, mais sur un sujet aussi commun?
Oui, justement le sujet est commun, et c'est bien là ce que déplore l'auteur en 86 pages. Cette classe moyenne et tous ses dénominateurs communs est sollicitée de part et d'autre. On se l'arrache à grands coups de pub et de promesses électorales. Pourtant, aussi moyenne qu'elle puisse l'être, elle est principale en tout, monolithique, commune, bref, c'est un peu n'importe quoi... et c'est un peu-beaucoup vous et moi. En récupérant une expression "à la monde" dans l'actuel scission gauche-droite, Archibald dresse un portrait de la société québécoise actuelle qui a un effet miroir indéniable. Et le miroir est grossissant. En effet, cet ouvrage est québéco-québécois mais pourtant, membres de la classe moyenne de tous pays, il est fort possible que vous vous y retrouviez. Quoi que...
On reconnait la force des mots de cet auteur. Sa façon anecdotique de décrire des situations laisse deviner le chroniqueur, le fin observateur de société. Il fait bon se faire parler de soi par son grand chum. C'est un peu ce que "Le sel..." nos donne comme impression finale, bien que l'opinion du grand chum en question ne soit pas nécessairement des plus roses. Vers où allons-nous? Bougeons-nous seulement? En fait, qu'est-ce qui nous fait bouger, justement?
À un certain moment, Archibald y va d'une lettre d'humeur adressée à un animateur anonyme de "radio-poubelle" québécois. On sent là l'exaspération, voir le règlement de compte. Bien tournée, cette section n'est pas la meilleure. Bien sur, ces chroniqueurs semeurs de pessimisme et de défaitisme ne cherchent qu'à provoquer, et pour rien. Mais à quoi bon en ajouter? N'y a-t-il rien de pire que l'indifférence? J'ai préféré le regard nouveau qu'Archibald porte sur lui, ses proches, et par le fait même, le monde qui l'entoure. Ses références à des personnages ou des situations de l'enfance et de l'imaginaire québécois touchent en plein coeur. Vraiment pas ennuyant.
"Le sel de la terre", vous vous en douterez, c'est cette classe de gens dits "moyens" sur qui repose non seulement l'avenir, mais aussi, et surtout, le présent. Et si c'est si lourd, comment alléger tout ça?
Belle initiative que celle de la revue Nouveau projet de donner la parole et de susciter la réflexion par un moyen aussi ludique que l'essai "abordable". Cette série de courts essais est prometteuse. Il fait bon de se poser des questions et de constater des faits en souriant, voir en riant très fort, en même temps que de se faire brasser. Gentille claque, que ce Sel de la Terre. Maintenant, on veut un nouveau livre de Samuel Archibald. Fallait pas nous titiller comme ça sans soulever d'attentes...
Faites comme moi. Fuyez vos appréhensions pour le genre. Ça en vaut la peine.
jeudi 31 octobre 2013
lundi 14 octobre 2013
A Visit From The Goon Squad, par Jennifer Egan, éditions Anchor Books
Publié en français aux éditions Stock sous le titre de "Qu'avons-nous fait de nos rêves?", j'ai lu cet ouvrage de Jennifer Egan en anglais. Faut dire que le titre anglais était difficilement traduisible. Celui choisi en français n'est pas mal, mais la connotation vaguement ésotérique qu'il peut contenir est à mille lieux de l'atmosphère de ce livre. "A Visit..." est une autre de ces bombes américaines qui font de la littérature de ce pays un de ses meilleurs produits, voir LE meilleur produit culturel exportable. On est ici à des années-lumières du cinéma américain, à des trillions de kilomètres de la culture pop jetable qui vous vient de cette partie du monde. Et pourtant, ça se lit sur le bout de sa chaise, c'est bourré de personnages, de scènes improbables mais fortes, et loin du happy end, ça nous laisse sur un questionnement on ne peut plus sain: faut-il vraiment s'en faire pour l'avenir de notre société?
Le livre regroupe une dizaine d'histoires à première vue indépendantes l'une de l'autres. Différentes époques sont visitées, des années 80, environ, jusqu'à nos jours. Géographiquement, bien qu'on quitte parfois la Home of the Braves, on n'en sort pas vraiment puisque tous les personnages sont des natifs. Or voilà, on avance, et on découvre que tous sont reliés par un seul personnage. Celle-ci revient en hanter certains, en embêter d'autres, ou carrément en subir encore d'autres. La plupart sont du milieu du divertissement et des communications: relations publiques, producteurs de disques, musiciens, acteurs, toute la smala y passe. L'auteur n'habite-t-elle pas Brooklyn, (elle aussi), après tout? Mais c'est là le seul cliché qu'on puisse lui reprocher. Autrement, Jennifer Egan nous brosse un tableau de gens dont l'intérêt, le centre de leur vie, réside bien souvent au sein de leurs propres personnes. Mais qu'arrive-t-il lorsque d'autres vies qui leurs sont liées, qui pourraient leur servir, les aimer, les aider, qu'ils soient amis, parents ou enfants, deviennent des étrangers? Tous les malentendus ne seraient-ils tous pas dus au seul temps qui passe? Et si, enfin, certains vieillissaient mieux que d'autres?
Je le disais plus haut, certains tableaux sont forts, parce que menés par des originaux, mais aussi parce qu'ils sont exposés très crûment. Le plaisir de la littérature, par rapport au cinéma, c'est qu'il n'y a pas d'imbroglio au sujet de la psychologie des personnages. Dans un livre, on lit leurs pensées, on ne les devine pas. Elles nous sont montrées en pleine face. Les personnages de Jennifer Egan pourraient être tordus, mais ils ne le sont pas. Ils ont beau essayer de jouer un jeu, de se fabriquer une façade, comme les personnages qu'ils essaient parfois de jouer, ça ne prend pas. L'auteur nous montre leur vraie nature. La starlette insipide est peut-être plus brillante qu'il n'y paraisse; la communicatrice fonçeuse est peut-être plus vulnérable que ce qu'on perçoit d'elle; le chanteur sans ambition est peut-être celui à qui l'avenir sourira le mieux!
De l'ami qui apporte un poisson dans le bureau d'un vieux pote rendu célèbre, jusqu'au concert publicisé par un wannabe producteur qui utilise ses amis de médias sociaux somme véhicules publicitaires sans qu'ils s'en rendent compte, on assiste, à travers les mots de Jennifer Egan, à ce qui se passe dans les coulisses de la société américaine. On regarde derrière le vernis, on laisse tomber les masques et même si ce n'est pas toujours beau, c'est tout aussi fascinant que ce qui se passe sur scène. Egan a remporté le Pullitzer Price en 2011 pour ce bouquin. Ma foi, c'est amplement mérité.
À lire, pour se divertir et pour réfléchir en souriant... et en grinçant un peu des dents.
Le livre regroupe une dizaine d'histoires à première vue indépendantes l'une de l'autres. Différentes époques sont visitées, des années 80, environ, jusqu'à nos jours. Géographiquement, bien qu'on quitte parfois la Home of the Braves, on n'en sort pas vraiment puisque tous les personnages sont des natifs. Or voilà, on avance, et on découvre que tous sont reliés par un seul personnage. Celle-ci revient en hanter certains, en embêter d'autres, ou carrément en subir encore d'autres. La plupart sont du milieu du divertissement et des communications: relations publiques, producteurs de disques, musiciens, acteurs, toute la smala y passe. L'auteur n'habite-t-elle pas Brooklyn, (elle aussi), après tout? Mais c'est là le seul cliché qu'on puisse lui reprocher. Autrement, Jennifer Egan nous brosse un tableau de gens dont l'intérêt, le centre de leur vie, réside bien souvent au sein de leurs propres personnes. Mais qu'arrive-t-il lorsque d'autres vies qui leurs sont liées, qui pourraient leur servir, les aimer, les aider, qu'ils soient amis, parents ou enfants, deviennent des étrangers? Tous les malentendus ne seraient-ils tous pas dus au seul temps qui passe? Et si, enfin, certains vieillissaient mieux que d'autres?
Je le disais plus haut, certains tableaux sont forts, parce que menés par des originaux, mais aussi parce qu'ils sont exposés très crûment. Le plaisir de la littérature, par rapport au cinéma, c'est qu'il n'y a pas d'imbroglio au sujet de la psychologie des personnages. Dans un livre, on lit leurs pensées, on ne les devine pas. Elles nous sont montrées en pleine face. Les personnages de Jennifer Egan pourraient être tordus, mais ils ne le sont pas. Ils ont beau essayer de jouer un jeu, de se fabriquer une façade, comme les personnages qu'ils essaient parfois de jouer, ça ne prend pas. L'auteur nous montre leur vraie nature. La starlette insipide est peut-être plus brillante qu'il n'y paraisse; la communicatrice fonçeuse est peut-être plus vulnérable que ce qu'on perçoit d'elle; le chanteur sans ambition est peut-être celui à qui l'avenir sourira le mieux!
De l'ami qui apporte un poisson dans le bureau d'un vieux pote rendu célèbre, jusqu'au concert publicisé par un wannabe producteur qui utilise ses amis de médias sociaux somme véhicules publicitaires sans qu'ils s'en rendent compte, on assiste, à travers les mots de Jennifer Egan, à ce qui se passe dans les coulisses de la société américaine. On regarde derrière le vernis, on laisse tomber les masques et même si ce n'est pas toujours beau, c'est tout aussi fascinant que ce qui se passe sur scène. Egan a remporté le Pullitzer Price en 2011 pour ce bouquin. Ma foi, c'est amplement mérité.
À lire, pour se divertir et pour réfléchir en souriant... et en grinçant un peu des dents.
lundi 16 septembre 2013
L'ange du matin, par Arni Thorarinsson, éditions Métaillé Noir
Important: ce blogue est celui d'un amateur de littérature et de bonnes histoires qui préfère le roman et la nouvelle. Le polar: oui, parfois, mais je n'en suis pas un spécialiste. Voilà pourquoi je me sais particulièrement critique envers le genre.
C'est fou, mais à chaque fois, ce sont les failles du récit qui m'apparaissent en premier. À partir du moment où j'en ai détecté une, je reste agacé. Avec l'Ange du matin, la faille en question n'est ni dans l'histoire, qui est très bonne, ni dans le style, qui est très accessible. J'ai plutôt accroché sur certains détails, vous savez, de ces coïncidences qui font qu'on réussit à dénouer l'intrigue, de ces petits détails qui font la différence. Or ces détails sont parfois tellement gros qu'on se dit que bon, ben franchement, c'est un peu poussé.
Ça se passe en Islande, tant à Reykjavik qu'à Akureyri, les deux villes principales du pays. Le narrateur est journaliste et des les premières pages, l'homme se retrouve mêlé à un tas de trucs. Disons que sa vie est toute sauf ennuyante. Après avoir découvert une victime d'agression, il sera vite mêlé à l,affaire de l'enlèvement d'un richissime homme d'affaires. Ajoutez à ça l'agression de sa voisine, une dame âgée calme et discrète, et vous avez le portrait d'un personnage parfait pour ce genre de roman. Pas ennuyant, je le répète. Cet auteur connaît la musique, cet ouvrage n'est pas son premier. Aussi nous fait-il habilement nous questionner tout au long des enquêtes simultanées que mène le prolifique narrateur et personnage principal.
Le climat est sympa, en ce sens que le personnage est on ne peut plus cool. Exit le classique enquêteur un peu paumé, alcolo, bizarroïde et vaguement antisocial. Bon, celui-là est peut-être un ancien alcolo, divorcé et en fin de carrière, mais quand même. Son entourage n'a rien de glauque ni de mésadapté. L'action se situe en 2010, aux lendemains de la grave crise économique qui a frappée ce pays. Aussi est-ce empreint de désenchantement. Sans être tristes, les protagonistes sont fortement désabusés. Est-ce que cet atmosphère général serait prétexte aux crimes commis? À moins qu'il ne s'agisse d'actes gratuits? Là sont plusieurs de nos questions.
Pas simple, l'intrigue devient de plus en plus noire, mais pas glauque, ni lugubre, mais franchement noire parce que l'une des enquêtes mènera à quelque chose de stupéfiant. Amateurs de Walt Disney, s'abstenir. Princes et princesses en prennent pour leur rhume.
Les autres enquêtes n'atteindront pas l'intensité de celle-là, aussi se demande-t-on si l'ouvrage aurait été mieux servie si une seule enquête avait été menée au lieu de plusieurs en même temps. Les détails qui m'ont dérangé, ces indices qui m'ont semblé "un peu gros" n'auraient pas été si seule l'enquête principale avait mené l'action. Mais bon, l'Ange du matin n'en est pas à déconseiller pour autant. L'ensemble est actuel, ce qui, déjà, pour un polar, m'a intéressé. C'est collé à l'actualité de ce siècle. Les amateurs d'Islande seront servis puisque noms de rues, de places et autres noms propres locaux foisonnent. Ces noms ne sont pas faciles pour le lecteur francophone, mais assurent un dépaysement garanti, d'autant plus que l'excellente traduction d'Éric Boury est au rendez-vous.
Amateur de polars: dépaysez-vous!
C'est fou, mais à chaque fois, ce sont les failles du récit qui m'apparaissent en premier. À partir du moment où j'en ai détecté une, je reste agacé. Avec l'Ange du matin, la faille en question n'est ni dans l'histoire, qui est très bonne, ni dans le style, qui est très accessible. J'ai plutôt accroché sur certains détails, vous savez, de ces coïncidences qui font qu'on réussit à dénouer l'intrigue, de ces petits détails qui font la différence. Or ces détails sont parfois tellement gros qu'on se dit que bon, ben franchement, c'est un peu poussé.
Ça se passe en Islande, tant à Reykjavik qu'à Akureyri, les deux villes principales du pays. Le narrateur est journaliste et des les premières pages, l'homme se retrouve mêlé à un tas de trucs. Disons que sa vie est toute sauf ennuyante. Après avoir découvert une victime d'agression, il sera vite mêlé à l,affaire de l'enlèvement d'un richissime homme d'affaires. Ajoutez à ça l'agression de sa voisine, une dame âgée calme et discrète, et vous avez le portrait d'un personnage parfait pour ce genre de roman. Pas ennuyant, je le répète. Cet auteur connaît la musique, cet ouvrage n'est pas son premier. Aussi nous fait-il habilement nous questionner tout au long des enquêtes simultanées que mène le prolifique narrateur et personnage principal.
Le climat est sympa, en ce sens que le personnage est on ne peut plus cool. Exit le classique enquêteur un peu paumé, alcolo, bizarroïde et vaguement antisocial. Bon, celui-là est peut-être un ancien alcolo, divorcé et en fin de carrière, mais quand même. Son entourage n'a rien de glauque ni de mésadapté. L'action se situe en 2010, aux lendemains de la grave crise économique qui a frappée ce pays. Aussi est-ce empreint de désenchantement. Sans être tristes, les protagonistes sont fortement désabusés. Est-ce que cet atmosphère général serait prétexte aux crimes commis? À moins qu'il ne s'agisse d'actes gratuits? Là sont plusieurs de nos questions.
Pas simple, l'intrigue devient de plus en plus noire, mais pas glauque, ni lugubre, mais franchement noire parce que l'une des enquêtes mènera à quelque chose de stupéfiant. Amateurs de Walt Disney, s'abstenir. Princes et princesses en prennent pour leur rhume.
Les autres enquêtes n'atteindront pas l'intensité de celle-là, aussi se demande-t-on si l'ouvrage aurait été mieux servie si une seule enquête avait été menée au lieu de plusieurs en même temps. Les détails qui m'ont dérangé, ces indices qui m'ont semblé "un peu gros" n'auraient pas été si seule l'enquête principale avait mené l'action. Mais bon, l'Ange du matin n'en est pas à déconseiller pour autant. L'ensemble est actuel, ce qui, déjà, pour un polar, m'a intéressé. C'est collé à l'actualité de ce siècle. Les amateurs d'Islande seront servis puisque noms de rues, de places et autres noms propres locaux foisonnent. Ces noms ne sont pas faciles pour le lecteur francophone, mais assurent un dépaysement garanti, d'autant plus que l'excellente traduction d'Éric Boury est au rendez-vous.
Amateur de polars: dépaysez-vous!
dimanche 25 août 2013
Limonov, par Emmanuel Carrère, éditions P.O.L., collection Folio
Pour moi, Emmanuel Carrère, c'était d'abord L'adversaire. Une histoire très forte tirée d'un fait vécu. Ce fut ensuite Un roman russe, un récit tiré de souvenirs de famille, qui ne m'a pas happé aussi fort sans pour auttant me laisser indifférent. Maintenant, Limonov, l'histoire d'un bonhomme toujours vivant. Ce n'est pas une bio ni un roman. C'est primé du prix Renaudot (2011). Sa lecture m'a confirmé le pourquoi de cette reconnaissance. Reste que ce bouquin me laisse un peu froid.
Pourtant, le personnage est unique, voir incroyable. Issu de la Russie profonde et communiste, il deviendra membre de l'underground national, sera expatrié aux USA, fera tous les métiers, puis écrira sa vie et deviendra star littéraire en France. La première moitié du bouquin est un feu roulant, son personnage, fascinant. Puis, vers le milieu, Limonov déjante et tombe dans le militaire en pleine guerre des Balkans dans les années 90. C'est là aussi où l'auteur embarque avec, pour prétexte, ses fréquentations de Limonov, bien qu'à distance, pour causer aussi du milieu littéraire français et par le fait même, de lui.
Carrère possède l'aisance qui lui permet de voltiger entre la quasi-fiction et la réalité, entre le romancé et le documentaire. C'est parfois déstabilisant, d'autres fois sacrément pertinent, comme ces fois où il explique, en même temps que la vie de Limonov, l'histoire de la chute de l'URSS et l'avènement de la nouvelle Russie. Pourtant, là où je décroche, c'est lorsque l'auteur laisse supposer ses préférences. En racontant ainsi quelqu'un, il semble difficile de demeurer objectif. Comme Carrère n'écrit pas de biographies, ses ouvrages n'ont pas de distance avec leurs sujets. Carrère se permet de les faire siens, ces personnages, et de les décrire avec des opinions pas toujours franches, mais souvent assez claires pour nous laisser une impression. Limonv est-il un salaud, un égoïste, une victime ou un grand naïf? On peut se plaire à se poser ces questions tout au long du livre. Ça devient toutefois agaçant lorsque l'auteur nous suggère ses réponses.
Quant aux passages sur la carrière de l'auteur, ses parallèles et ses croisements avec la vie de son personnage, pour tout vous dire, ce n'est pas ce qui m'a plu. Or, voilà que je vois là prétexte à la reconnaissance des pairs dont il est justement question. Pourquoi ce livre a-t-il valu un prix à Emmanuel Carrère? Je ne saurais dire exactement. De toute évidence, cet auteur n'en est pas à son dernier ouvrage. Son succès est mérité, ses histoires sont captivantes, son style, clair. Mais de tout ce qu'il a publié jusqu'ici, Limonov me semble le plus ordinaire. J'utilise ici ce dernier mot par opposition à "extraordinaire", qualificatif que j'accorde volontiers à l'Adversaire, que je recommande à quiconque ne l'a pas encore lu.
Reste que la vie de ce personnage original fait une bonne histoire. Dernièrement candidat à la présidence russe, son avenir semble aussi incertain que tout ce qu'il a entrepris dans sa vie. Je dois donc à l'oeuvre de Carrère de m'avoir intéressé à un personnage qu'il aurait suffit de laisser seul, en faisant abstraction de toute considération personnelle. Je ne sais si Emmannuel Carrère continuera dans cette veine d'inclure sa personne ou celle de ses proches à la vie de ses personnages. Si oui, c'est là un beau défi que de rendre toujours intéressant un style aussi original. Parce qu'il y a un risque, celui de tomber dans une formule, dans un style qui puisse devenir tellement personnel qu'à la fin il devienne trop prévisible. À un auteur de talent, on ne souhaite pas ça. Limonov, c'était bien, d'accord, mais on s,attend à plus fort la prochaine fois.
Pourtant, le personnage est unique, voir incroyable. Issu de la Russie profonde et communiste, il deviendra membre de l'underground national, sera expatrié aux USA, fera tous les métiers, puis écrira sa vie et deviendra star littéraire en France. La première moitié du bouquin est un feu roulant, son personnage, fascinant. Puis, vers le milieu, Limonov déjante et tombe dans le militaire en pleine guerre des Balkans dans les années 90. C'est là aussi où l'auteur embarque avec, pour prétexte, ses fréquentations de Limonov, bien qu'à distance, pour causer aussi du milieu littéraire français et par le fait même, de lui.
Carrère possède l'aisance qui lui permet de voltiger entre la quasi-fiction et la réalité, entre le romancé et le documentaire. C'est parfois déstabilisant, d'autres fois sacrément pertinent, comme ces fois où il explique, en même temps que la vie de Limonov, l'histoire de la chute de l'URSS et l'avènement de la nouvelle Russie. Pourtant, là où je décroche, c'est lorsque l'auteur laisse supposer ses préférences. En racontant ainsi quelqu'un, il semble difficile de demeurer objectif. Comme Carrère n'écrit pas de biographies, ses ouvrages n'ont pas de distance avec leurs sujets. Carrère se permet de les faire siens, ces personnages, et de les décrire avec des opinions pas toujours franches, mais souvent assez claires pour nous laisser une impression. Limonv est-il un salaud, un égoïste, une victime ou un grand naïf? On peut se plaire à se poser ces questions tout au long du livre. Ça devient toutefois agaçant lorsque l'auteur nous suggère ses réponses.
Quant aux passages sur la carrière de l'auteur, ses parallèles et ses croisements avec la vie de son personnage, pour tout vous dire, ce n'est pas ce qui m'a plu. Or, voilà que je vois là prétexte à la reconnaissance des pairs dont il est justement question. Pourquoi ce livre a-t-il valu un prix à Emmanuel Carrère? Je ne saurais dire exactement. De toute évidence, cet auteur n'en est pas à son dernier ouvrage. Son succès est mérité, ses histoires sont captivantes, son style, clair. Mais de tout ce qu'il a publié jusqu'ici, Limonov me semble le plus ordinaire. J'utilise ici ce dernier mot par opposition à "extraordinaire", qualificatif que j'accorde volontiers à l'Adversaire, que je recommande à quiconque ne l'a pas encore lu.
Reste que la vie de ce personnage original fait une bonne histoire. Dernièrement candidat à la présidence russe, son avenir semble aussi incertain que tout ce qu'il a entrepris dans sa vie. Je dois donc à l'oeuvre de Carrère de m'avoir intéressé à un personnage qu'il aurait suffit de laisser seul, en faisant abstraction de toute considération personnelle. Je ne sais si Emmannuel Carrère continuera dans cette veine d'inclure sa personne ou celle de ses proches à la vie de ses personnages. Si oui, c'est là un beau défi que de rendre toujours intéressant un style aussi original. Parce qu'il y a un risque, celui de tomber dans une formule, dans un style qui puisse devenir tellement personnel qu'à la fin il devienne trop prévisible. À un auteur de talent, on ne souhaite pas ça. Limonov, c'était bien, d'accord, mais on s,attend à plus fort la prochaine fois.
jeudi 1 août 2013
Nuit noire, étoiles mortes, par Stephen King, éditions Albin Michel
J'ai constaté, à mes derniers articles qui traitaient d'ouvrages de Stephen King, combien cet auteur générait de circulation sur un blogue comme celui-ci. Aussi en parler rend presque nerveux. Le lire aussi, surtout lorsqu'il excelle. Et lorsque tel n'est pas le cas, on reste déçu. Pas choqué, juste déçu.
Nuit noire... contient quatre nouvelles. Si chacune dispose d'un décor différent, toutes se rejoignent dans le style très Stephen King, oui, mais aussi dans leurs prémices de base. Chaque histoire laisse entendre qu'en chacun de nous existe un "autre", avec lequel il faut composer, qui nous surprend, nous dirige, parfois, vers de tristes desseins. En fait, c'est un peu l'image de bande dessinée du petit ange et du petit démon qui se disputent l'assentiment du personnage. Vers qui tendre? Et à partir du moment où on a fait son choix, à quoi s'en attendre?
Si la première question laisse toutes les possibilités ouvertes, la seconde tend presque inévitablement vers le cliché judéo-chrétien: la bonne action mérite récompense, et la mauvaise, un châtiment. On est quand même aux États-Unis, avec King. En plein dedans, même, mais avec une touche toute particulière, la sienne. Prévisible, mais spectaculaire.
Première histoire: le Nebraska, un fermier qui tue sa femme, les voisins, les commérages. La métaphore est tellement grosse qu'on s'attend à quelque aboutissement complètement déjanté. En fait, ça se termine on ne peut plus sombrement,sans trop de surprise. Mais c'est gore. Très gore. Bon, mais laisse septique.
On est ensuite transporté en Nouvelle-Angleterre (le territoire de chasse de King). Une écrivaine (tiens tiens) donne des conférences dans des patelins pas trop loin de chez-elle. Sur le chemin du retour de l'une de celles-ci, elle se fait prendre dans un guet-appends où elle subit un viol. Son agresseur la laisse pour morte, or, elle ne l'est pas. Vengeance... Ici aussi, l'horrible, le laid, en fait, a beau jeu. Histoire classique qui, comme les autres vous tient tout de même captif. Jusqu'où ira-t-elle? À la fin, pourtant... non, pas encore.
Un homme atteint d'un cancer incurable rencontre un vendeur itinérant qui lui demande de lui vendre son âme en retour de quoi, il lui sauvera la vie. Si l'histoire semble banale, le traitement ne l'est pas, ni l'aboutissement de l'intrigue qui tient de la plus pure, de la plus puissante ironie. J'ai adoré celle-là, qui a quelque chose de grinçant, de critique, même. On y voit bien ce qu'on veut y voir. J'y ai vu une belle critique de la société de l'auteur.
On termine avec une dame qui découvre la vraie identité de son mari après 27 ans de mariage. Évidemment, c'est très laid. Elle devra s'en accommoder, jusqu'à ce qu'elle n'en peuve plus. Un peu prévisible, mais bien ficelé et tout aussi captivant.
Bref, c'est du Stephen King, maître de l'horreur. À la fin du livre, l'auteur s'explique dans une postface. Étonnant et à mon sens plutôt inutile. King nous y explique préférer les personnages ordinaires dans des situations extraordinaires aux personnages extraordinaires en des situations ordinaires. Intéressant. Maintenant, fallait-il vraiment se justifier de "faire de l'argent" avec son métier d'écrivain? Non. Pas à mon sens. Le talent, quel qu'il soit, n'a pas de prix. J'y ai vu quelque règlement de compte avec des commentateurs locaux.
Réconciliation avec Stephen King? À peu près, oui. Dans le genre, il reste un des meilleurs. À tout seigneur, tout honneur. Quant à tout lire de lui, là, c'est une autre histoire.
Nuit noire... contient quatre nouvelles. Si chacune dispose d'un décor différent, toutes se rejoignent dans le style très Stephen King, oui, mais aussi dans leurs prémices de base. Chaque histoire laisse entendre qu'en chacun de nous existe un "autre", avec lequel il faut composer, qui nous surprend, nous dirige, parfois, vers de tristes desseins. En fait, c'est un peu l'image de bande dessinée du petit ange et du petit démon qui se disputent l'assentiment du personnage. Vers qui tendre? Et à partir du moment où on a fait son choix, à quoi s'en attendre?
Si la première question laisse toutes les possibilités ouvertes, la seconde tend presque inévitablement vers le cliché judéo-chrétien: la bonne action mérite récompense, et la mauvaise, un châtiment. On est quand même aux États-Unis, avec King. En plein dedans, même, mais avec une touche toute particulière, la sienne. Prévisible, mais spectaculaire.
Première histoire: le Nebraska, un fermier qui tue sa femme, les voisins, les commérages. La métaphore est tellement grosse qu'on s'attend à quelque aboutissement complètement déjanté. En fait, ça se termine on ne peut plus sombrement,sans trop de surprise. Mais c'est gore. Très gore. Bon, mais laisse septique.
On est ensuite transporté en Nouvelle-Angleterre (le territoire de chasse de King). Une écrivaine (tiens tiens) donne des conférences dans des patelins pas trop loin de chez-elle. Sur le chemin du retour de l'une de celles-ci, elle se fait prendre dans un guet-appends où elle subit un viol. Son agresseur la laisse pour morte, or, elle ne l'est pas. Vengeance... Ici aussi, l'horrible, le laid, en fait, a beau jeu. Histoire classique qui, comme les autres vous tient tout de même captif. Jusqu'où ira-t-elle? À la fin, pourtant... non, pas encore.
Un homme atteint d'un cancer incurable rencontre un vendeur itinérant qui lui demande de lui vendre son âme en retour de quoi, il lui sauvera la vie. Si l'histoire semble banale, le traitement ne l'est pas, ni l'aboutissement de l'intrigue qui tient de la plus pure, de la plus puissante ironie. J'ai adoré celle-là, qui a quelque chose de grinçant, de critique, même. On y voit bien ce qu'on veut y voir. J'y ai vu une belle critique de la société de l'auteur.
On termine avec une dame qui découvre la vraie identité de son mari après 27 ans de mariage. Évidemment, c'est très laid. Elle devra s'en accommoder, jusqu'à ce qu'elle n'en peuve plus. Un peu prévisible, mais bien ficelé et tout aussi captivant.
Bref, c'est du Stephen King, maître de l'horreur. À la fin du livre, l'auteur s'explique dans une postface. Étonnant et à mon sens plutôt inutile. King nous y explique préférer les personnages ordinaires dans des situations extraordinaires aux personnages extraordinaires en des situations ordinaires. Intéressant. Maintenant, fallait-il vraiment se justifier de "faire de l'argent" avec son métier d'écrivain? Non. Pas à mon sens. Le talent, quel qu'il soit, n'a pas de prix. J'y ai vu quelque règlement de compte avec des commentateurs locaux.
Réconciliation avec Stephen King? À peu près, oui. Dans le genre, il reste un des meilleurs. À tout seigneur, tout honneur. Quant à tout lire de lui, là, c'est une autre histoire.
mardi 16 juillet 2013
Chronique d'hiver, de Paul Auster, éditions Actes Sud
J'ai lu ce livre alors que j'étais en voyage. Il y aurait beaucoup à dire sur les livres qu'on lit en vacances, en voyage, ou à tout autre moment déterminé et déterminant de notre vie. Sans contredits, l'ambiance, l'atmosphère dans lequel baigne le lecteur laisse son empreinte sur la lecture. C'est sans doute pour cette raison que je parlerai ici de la lecture lumineuse et touchante d'un livre prétentieux à juste titre.
La prétention tient au style. Je ne me rappelle pas avoir jamais lu un livre entier écrit au "tu". Une lettre, un texte court, oui, mais une telle chronique, jamais. Au début, on tique un peu, voir beaucoup. L'auteur se parle à lui-même. Paul Auster se raconte à lui-même. Il se regarde même tellement qu'il en utilise son corps comme véhicule par lequel il explique différents moments de sa vie. Comme s'il décrivait ce qu'il voyait devant son miroir. Fallait être culotté. Se parler à soi-même pourrait pourtant tenir du plus pur égocentrisme. Si tel est le cas, et ce l'est bel eh bien, c'est tout à fait réussi. À force de pages et d'anecdotes racontées sur tous les tons, des plus touchants aux plus comiques, Auster nous fait nous taire. On fait taire ces petites voix qui nous font nous demander pourquoi il raconte de cette façon, et on embarque comme on le ferait sur le bateau des sirènes, charmé. Quel tour de force!
Je constate que Paul Auster est un des auteurs dont je possède la plus grande quantité de livres. Et pourtant, ce que je vais affirmer là est épouvantable: j'en ai oublié la plupart. Je regarde les titres et pour plusieurs, je ne me rappelle pas tellement l'histoire. Attention, ceux qui sont restés sont pourtant gravés très profondément. Ainsi en va-t-il de Tombouctou, de la Triolgie new-yorkaise, et plus récemment de Sunset Park. Chronique d'hiver me restera longtemps parce que de tous les livres de Paul Auster, celui-là est plus vrai que tous les autres. Sa vie, sans être remarquable, a vu se succéder des épisodes couvertes par son regard sensible et ça, juste ça, mérite qu'il nous les raconte, ces épisodes du décès de sa mère, de ses premiers émois amoureux, de ses accidents, et de tout ce qui le touche, lui, l'homme observateur qu'est Paul Auster.
Son corps, Auster l'utilise donc comme prétexte pour raconter des époques, des anecdotes. Il utilisera aussi ses différentes adresses par lesquelles il nous dressera des portraits d'ambiance d'un endroit, d'une époque ou d'un sentiment. Vraiment, cette façon de se raconter est fascinante. J'ai souvent été ému, fortement ému, pas tant par le résultat d'une action que par son interprétation par son auteur. Lucide, sincère, on n'assiste pas là à un plaidoyer de déculpabilisation ou à quelque portrait lénifiant de sa propre personne. Non. Le mec assume ses forces autant que ses faiblesses. Américain jusqu'au bout, mais Juif, et maintenant New-Yorkais, le personnage séduit, parfois choque, mais au bout du compte, on, en tout cas, moi, je, j'aimerais bien prendre un verre ou deux avec lui, histoire de refaire le monde en sa compagnie.
Seul bémol: la traduction de certains termes. J'ai lu cet ouvrage en français sans penser à me le procurer en anglais, comme je le fais souvent pour les auteurs Américains. C'est dire combien, pour moi, Auster figure plutôt parmi les latins, les Européens. Et pourtant... Et pourtant, oui, il décrit les États-Unis des soixante dernières années et on se retrouve parfois avec des termes de football américain, de baseball ou même de vie quotidienne (Québécois, essayez de sympathiser avec un "bouillon de poule aux vermicelles", juste pour voir...) déformés. Je sais que certains régionalismes ont à voir avec l'environnement immédiat. Il y a toutefois matière à se poser des questions lorsqu'on sait qu'un peuple francophone, qui habite l'Amérique depuis plus de 400 ans qui s'est approprié dans sa langue quantité de termes issus du quotidien de cette partie du monde, ne mérite pas la considération de traducteurs d'outre-mer lorsque vient le temps d'adapter ces mêmes termes à un public francophone de tous les horizons. Moi, vous savez, un quarterback et une base de baseball, franchement, ça me sidère encore de lire ça dans un ouvrage en français. Mais n'ayez crainte. Quelque soit votre accent, Chronique d'hiver vous mènera par le bout du nez par le pouvoir des mots, de celui de raconter et de captiver, de divertir. Voilà de la belle, très belle littérature.
La prétention tient au style. Je ne me rappelle pas avoir jamais lu un livre entier écrit au "tu". Une lettre, un texte court, oui, mais une telle chronique, jamais. Au début, on tique un peu, voir beaucoup. L'auteur se parle à lui-même. Paul Auster se raconte à lui-même. Il se regarde même tellement qu'il en utilise son corps comme véhicule par lequel il explique différents moments de sa vie. Comme s'il décrivait ce qu'il voyait devant son miroir. Fallait être culotté. Se parler à soi-même pourrait pourtant tenir du plus pur égocentrisme. Si tel est le cas, et ce l'est bel eh bien, c'est tout à fait réussi. À force de pages et d'anecdotes racontées sur tous les tons, des plus touchants aux plus comiques, Auster nous fait nous taire. On fait taire ces petites voix qui nous font nous demander pourquoi il raconte de cette façon, et on embarque comme on le ferait sur le bateau des sirènes, charmé. Quel tour de force!
Je constate que Paul Auster est un des auteurs dont je possède la plus grande quantité de livres. Et pourtant, ce que je vais affirmer là est épouvantable: j'en ai oublié la plupart. Je regarde les titres et pour plusieurs, je ne me rappelle pas tellement l'histoire. Attention, ceux qui sont restés sont pourtant gravés très profondément. Ainsi en va-t-il de Tombouctou, de la Triolgie new-yorkaise, et plus récemment de Sunset Park. Chronique d'hiver me restera longtemps parce que de tous les livres de Paul Auster, celui-là est plus vrai que tous les autres. Sa vie, sans être remarquable, a vu se succéder des épisodes couvertes par son regard sensible et ça, juste ça, mérite qu'il nous les raconte, ces épisodes du décès de sa mère, de ses premiers émois amoureux, de ses accidents, et de tout ce qui le touche, lui, l'homme observateur qu'est Paul Auster.
Son corps, Auster l'utilise donc comme prétexte pour raconter des époques, des anecdotes. Il utilisera aussi ses différentes adresses par lesquelles il nous dressera des portraits d'ambiance d'un endroit, d'une époque ou d'un sentiment. Vraiment, cette façon de se raconter est fascinante. J'ai souvent été ému, fortement ému, pas tant par le résultat d'une action que par son interprétation par son auteur. Lucide, sincère, on n'assiste pas là à un plaidoyer de déculpabilisation ou à quelque portrait lénifiant de sa propre personne. Non. Le mec assume ses forces autant que ses faiblesses. Américain jusqu'au bout, mais Juif, et maintenant New-Yorkais, le personnage séduit, parfois choque, mais au bout du compte, on, en tout cas, moi, je, j'aimerais bien prendre un verre ou deux avec lui, histoire de refaire le monde en sa compagnie.
Seul bémol: la traduction de certains termes. J'ai lu cet ouvrage en français sans penser à me le procurer en anglais, comme je le fais souvent pour les auteurs Américains. C'est dire combien, pour moi, Auster figure plutôt parmi les latins, les Européens. Et pourtant... Et pourtant, oui, il décrit les États-Unis des soixante dernières années et on se retrouve parfois avec des termes de football américain, de baseball ou même de vie quotidienne (Québécois, essayez de sympathiser avec un "bouillon de poule aux vermicelles", juste pour voir...) déformés. Je sais que certains régionalismes ont à voir avec l'environnement immédiat. Il y a toutefois matière à se poser des questions lorsqu'on sait qu'un peuple francophone, qui habite l'Amérique depuis plus de 400 ans qui s'est approprié dans sa langue quantité de termes issus du quotidien de cette partie du monde, ne mérite pas la considération de traducteurs d'outre-mer lorsque vient le temps d'adapter ces mêmes termes à un public francophone de tous les horizons. Moi, vous savez, un quarterback et une base de baseball, franchement, ça me sidère encore de lire ça dans un ouvrage en français. Mais n'ayez crainte. Quelque soit votre accent, Chronique d'hiver vous mènera par le bout du nez par le pouvoir des mots, de celui de raconter et de captiver, de divertir. Voilà de la belle, très belle littérature.
dimanche 9 juin 2013
Les désorientés, par Amin Maalouf, éditions Grasset
Je le savais, mais il y avait (trop) longtemps que je n'avais pas eu l'occasion de m'en rappeler: Amin Maalouf est un excellent écrivain.De Maalouf, je me rappelle des histoires épiques, surtout des récits de voyages à travers le temps et plusieurs contrées. Celui-ci est contemporain, le temps parcouru assez court, et les histoires qui le traversent sont superbes, diverses, et se rejoignent aux deux extrémités: au début et à la fin. Entre les deux, il y a un groupe d'amis d'université qui ont soit quitté leur pays en guerre, soit décidé d'y rester. Tous se sont séparés au début de la vingtaine. Voilà que le décès de l'un deux est le prétexte pour qu'ils se rejoignent en revenant dans leur pays d'origine quelque vingt ans plus tard.
Ce pays d'origine, Maalouf ne le nomme pas, par pudeur ou par respect. Or on le devine facilement grâce à la surprenante quatrième de couverture, écrite au "je", et qui commence par " Dans Les désorientés, je m'inspire très librement de ma propre jeunesse". Quelle excellente initiative.
Le féru de l'Histoire qu'est Maalouf nous fait visiter la sienne, à travers ce qu'il laisse supposer comme la fin d'une civilisation, celle des Levantins. Le sort mouvementé de cette partie du monde est raconté par les impressions d'enfants du pays. Chacun est d'origine différente, et comme on s'en rendra compte, cette différence vient de l'origine confessionnelle de chacun. Religion? Pas seulement. Un des personnages expliquera une fois que cette région est vieille, et que ce sont plutôt de vieux clans, voir des tribus qui continuent de s'affronter à travers des religions. Pourtant, tous vivaient là, ensemble, différents, dans un Babel qui fonctionnait. Leur groupe d'amis en était la preuve.
Mais le temps a fait d'eux ce que la société a voulu qu'ils deviennent. On retrouvera ainsi un prof devenu Brésilien, une hôtelière restée au pays, un moine chrétien, un islamiste, un écrivain devenu Français, etc. S'affronteront-ils au retour? Et comment regarderont-ils leur passé commun: en fonction de ce qui les a séparé ou de ce qui les réunissait?

Maalouf raconte tout ça d'une façon passionnante à travers un narrateur qui prendra l'initiative de provoquer la réunion des amis. Le livre raconte cette préparation, qui s'étend sur une période de 16 jours. Pendant ce temps, on connaîtra l'histoire de chacun des protagonistes, soit par évocation de souvenirs, de lettres et de courriels échangés.
Ce n'est pas tant comment chacun a vécu sa vie qui fascine que ce qui les a fait se séparer et se réunir. Maalouf raconte sans effusion, efficacement et très bellement. C'est une histoire d'histoires qui parle d'identité et d'amitié qui nous fait nous demander quelle est notre vraie place, et quel rôle nous jouons dans la vie des autres.
À la fin des Désorientés (quelle superbe titre!), on est surpris et surtout très ému. On croyait pourtant le narrateur proche de l'auteur...
Je n'adresserai qu'un seul reproche à ce livre. Peut-être est-il provoqué par l'auteur, peut-être par l'éditeur, je ne saurais dire... mais quelle désagréable manie que de publier des pans entier d'un livre en italiques. Ici, c'étaient les lettres du narrateur qui avaient le "privilège" de se distinguer graphiquement du reste du texte. Mais pourquoi? Pense-t-on que le lecteur ne sera pas capable par lui-même de faire la différence entre une lettre et la narration? Y'avait pourtant aucune raison de le faire, le livre est très bien écrit, très clairement. Dommage qu'on ait eu à se taper des pages et des pages de cette écriture penchée plus difficile à lire, pas vraiment belle lorsqu'elle fait plus d'un paragraphe. Personnellement, je limiterais les italiques à des titres ou des citations, pas à des portions longues de texte. C'est là une fantaisie à mon sens inutile qui rend ces pages difficiles à lire.
Mais pour le reste: chapeau à Amin Maalouf. Il m'a fait aimer ce pays et ces gens, son histoire... et son écriture.
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