jeudi 22 janvier 2026

Les orphelines, par Sophie Bienvenu, éditions du Cheval d'août

Encore une fois, Sophie Bienvenu crée un personnage beau dans son imperfection. Et cette fois encore, c'est au-delà de la simple beauté. C'est un portrait d'humain dans le détail, qui nous montre que les personnes en apparence les plus simples sont souvent les plus complexes. Et ça, c'est fascinant, surtout si c'est Sophie Bienvenu qui le raconte.

Celle qui prend la parole dans Les orphelines raconte sa vie à une personne qui vient de croiser la sienne par une circonstance tragique. En racontant sa vie, la narratrice fait des liens avec celle de son interlocutrice. En exposant ainsi l'adversité vécue par l'une et l'autre, on comprend que les deux possèdent la même force, celle qui les fera passer à travers cette ultime tragédie.

Ce que raconte la narratrice est une vie marquée principalement par la forte présence de sa mère. Pour elle comme pour sa fille, rien ne sera jamais facile. Ce sont des vies marquées par la débrouille, un sens des responsabilités minimum, mais une intensité émotive toujours au maximum. S'en suivent tous les abus qu'on puisse imaginer. Ces femmes sont d'abord fragiles. Mais malgré les coups du destin, chacune a vécu ses moments forts, avec des amours tonitruants, toujours vécus dans une vérité qu'on leur envie. Parce que les personnages de Sophie Bienvenu sont vrais. On est à des miliers de kilomètres des fakes ou des gens manipulés par les conventions. Ici, réfléchir se fait après coup, lorsqu'on évalue les conséquences de ses actes.

J'aime lire cette autrice parce que l'imagine facilement écouter quelqu'un, s'intéresser à une histoire. Décrire aussi bien des personnages implique une grande écoute. C'est bon de lire Sophie BIenvenu, mais ça doit être complètement trippant de lui raconter quelque chose. Je me l'imagine du type "bon public". En tout cas, moi, je suis le sien, son bon public. Définitivement!

samedi 3 janvier 2026

Poudreuse, par Sophie Roux-Lalonde, éditions L'Instant même

C'est l'histoire d'un jeune de milieu urbain dans la vingtaine qui se retrouve à la rue, et qui dilue son mal-être dans la consommation de drogues dures. Jusqu'ici, rien de nouveau. Le thême est courant. Mais cette histoire se distingue de tout ce que vous avez pu lire à ce sujet de deux façons.

La distinction tient d'abord dans l'angle par lequel on suit le personnage. L'autrice nous fait entrer dans la tête d'une personne fragile. Sans base solide, le gars s'accroche à une relation en particulier. Il s'y accroche tellement qu'il perdra pied au premier manque d'attention, et les conséquences seront lourdes. Les mains de deux personnes lui seront ensuite tendues. Saura-t-il remonter la pente? Vu de cet angle, tout semble difficile. Ne pouvant compter sur lui-même, on verra combien les autres se transformeront en bouées de sauvetage. Cette histoire traîte beaucoup plus des relations entre les êtres que des êtres eux-mêmes.

Une autre distinction est la sensibilité extrême qu'on ressent pour ce personnage. Comme certains qui le côtoireont, on voudrait nous aussi le prendre dans nos bras. Sa fragilité est vraiment bien décrite par Sophie Roux-Lalonde. Certaines scènes nous virent à l'envers. Attention, c'est pas vraiment à lire dans les transports collectifs. J'ai parfois dû arrêter ma lecture pour ne pas avoir l'air de passer un dur moment. Pourtant, l'émotion ressentie était belle parce que puissante. La voix de Roux-Lalonde porte droit au coeur du lecteur, d'une façon vraiment particulière.

Ce scénario d'avait pas besoin d'être compliqué ou trop élaboré, le style et le ton prenant toute la place. Même si, à la fin, on se dit qu'une telle histoire est inévitablement inventée, on reste avec un sentiment positif envers le personnage, malgré sa vie difficile et ses douleurs. Bref, on a développé beaucoup d'empathie, et c'est tout à l'honneur de l'autrice.

Beau premier livre pour Sophie Roux-Lalonde. J'aI hâte de lire son prochain.

lundi 29 décembre 2025

DJ Bambi, par Audur Ava Olafsdottir, éditions Zulma

Parler d'identité est monnaie courante dans la littérature de notre époque, surtout si on pense aux multiples autofictions qui traitent d'enjeux personnels. En plus de l'immigration, du transfuge de classe ou d'histoires familiales,le sujet de l'identité de genre est souvent porté par celles et ceux qui le vivent ou le requestionnent. Audur Ava prend le pari d'en parler autrement en créant un personnage de fiction. De mon point de vue d'homme cisgenre, c'est très réussi.

DJ Bambi se raconte, c'est bien là le défi, parce que pour elle, il n'y a rien à raconter. Pourtant, cette personne de 60 ans qui commence à peine à se débarasser du faux-semblant qui la faisait s'identifier au genre qui n'était pas le sien est amenée à se raconter à une autrice qui désire écrire un livre sur elle. L'autrice la trouve courageuse et accomplie, mais la principale intéressée n'en est pas là. Ce n'est pas le genre de personne qui s'autofictionnera. Tout ce qu'elle veut, c'est être elle-même, et que son entourage la prenne comme elle est. Évidemment, ce ne sera pas si simple, sauf peut-être pour son frère jumeau.

DJ Bambi est d'une tendresse qui fait du bien. Bien sur, ça comprend beaucoup de désarroi et d'incompréhensions, mais au-delà de ces difficultés, il y a des moments lumineux, et même si la lumière est faible, c'est autour de ces moments qu'est bâtie cette histoire. Chaques types de relations sont abordées: conjugale, filiale, fraternelle, amicale. Il est intéressant de voir desquelles le personnage principal tirera les pépites les plus précieuses.

Notons enfin que la notion d'identité de genre est d'autant plus grande pour ce personnage puisqu'en Islande, cadre de cette histoire, le nom de chacun est tributaire de son genre (avec la terminaison -son pour les hommes, et -dottir pour les femmes).

À mon sens, porter les personnes transgenres dans la fiction est une façon de cesser de les ostraciser. Un roman comme celui-ci permet de les sortir du monde des objets d'études plus ou mons autofictionnels qui en font des personnes extraordinaires. Audur Ava fait dire à son personnage qu'elle est une personne ordinaire... comme tout le monde, en fait, à moins de se considérer soi-même extraordinaire.

Encore une fois, la sensibilité de l'autrice Islandaise fait un excellent travail. Vous aurez du plaisir lire DJ Bambi.

jeudi 6 novembre 2025

Kolkhoze, par Emmanuel Carrère, P.O.L. éditeur

Faut que je l'avoue: Emmanuel Carrère est mon Walt Disney: il me raconte des histoires fantastiques de personnages dont j'aurais aimé vivre les aventures dans des décors oû je ne me retrouverai jamais. Mais voilà, ici comme dans dans plusieurs autres de ses livres, le personnage principal, c'est lui, et il se raconte à travers d'autres vies que la sienne, celles de son entourage. Faut le faire.

Kolkhoze tourne autour de ses parents, des personnages qu'il décrit aussi brillament que Disney peut le faire de princesses et de roturiers. Mais ici, les princes sont des nobles déchus, les princesses sont des intellectuelles et les roturiers sont des wannabes, en commençant par son père, dont la particule dans le nom en prend pour son rhume. Quant à sa mère, l'intellectuellissime Hélène Carrère-d'Encausse, le fils/écrivain en fait quasiment un personnage d'opéra issu d'une lignée à l'histoire ahurissante.

Bref, prenez deux personnes socialement distinctes mais quand même pas flamboyantes racontées par un écrivain qui se trouve ordinaire mais qui racone avec brio, et vous avez un livre aussi hétéroclyte que feel-good. Parce que Carrère se donne le droit de ne glorifier personne. Pour lui, les parents et la lignée qui les précède sont prétextes aux meilleures comme aux pires histoires, et aussi, incidemment, aux meilleurs comme aux pires legs. Il raconte donc son monde sans encensoir, avec lucidité, une auto-dérision souvent très drôle qui nous le rend sympathique, mais aussi un respect qu'il réussit avec nous inculquer.

Et le décor... ah, le décor. C'est Paris, ZE Paris avec les appartements de fonctions, les bureaux des Académies, les restos sur les rues célèbres, bref, si vous vous imaginez la Ville Lumière comme un cliché, sachez que ça existe, et qu'Emmanuel Carrère en fait partie, avec l'enfance dans de petits apparts, les chalets dans les montagnes, les voyages en Ukraine, les vacances en Grèce, etc.

Emmanuel Carrère a tout pour me déplaire et c'est, faut que je l'avoue, un de mes auteurs préférés. C'est pourquoi je le recommande à quiconque a peur de lui: vous ne vous ennuirez pas. Moi, je le lirai encore.

mardi 5 août 2025

La promesse de Juliette, par Mustapha Fahmi, éditions La Peuplade

Je reviens rapidement à un auteur dont la première lecture m'a récemment charmé. Ce deuxième livre confirme que j'aime la façon qu'a Mustapha Fahmi de nous parler de philosophie. C'est simple, avec des exemples tirés d'auteurs dontn il nous vulgarise très bien la pensée même si on ne les connaît pas.

Il est ici question d'amour et d'amitié, de dignité et d'identité. Chaque thème est amené par des réflexions qu'on peut facilement transposer dans nos vies à nous. C'est un exercice agréable et divertissant. On est loin des ouvrages pompeux et lourds auxquels on identifie trop souvent la philosophie.

J'ai toutefois remarqué une petite manie d'auteur qui ne prenait pas autant de place dans l'autre livre que je l'ai lu de lui. À certaines occasions, Fahmi laisse une phrase seule sur une page, comme on le fait d'une citation. C'est certain que l'auteur veut donner un certain impact à une telle phrase/idée en la laissant seule entourée du blanc du reste de la page. Pas mauvais comme procédé, mais inutile à mon sens. Dans un tel essai, comme dans tout livre, d'ailleurs, le lecteur est capable tout seul de s'approprier une phrase, n'importe où dans le livre, pour se l'imprimer en tête ou la noter quelque part.

N'empêche qu'il est bon et réconfortant de lire Mustapha Fahmi, un auteur qui utilise des ouvrages de fiction pour nous ramener dans notre réalité et nous faire nous rendre compte de comment on vit, comment on réagit.

Pour philosopher sans prise de tête.

lundi 21 juillet 2025

Tous les silences, par Arttu Tuominen, éditions de la Martinière

L'intérêt de ce polar (ou thriller? Je sais plus trop...) réside dans le lieu et dans le temps. Ça se passe de nos jours dans une petite ville de Finlande, et en 1941 sur les champs de bataille ukrainiens du temps. Il y est question du passé trouble de la Fnlande lors de la Deuxième guerre, et de tout ce que ça peut occasionner de revenir sur ces années quelque 80 ans plus tard. Oublier? Pardonner? Essyer de comprendre ou condamner? La question fait réfléchir.

Une enquête est menée par une équipe de policiers autour d'une tentative de meurtre sur un vieux monsieur qui s'avèrera être un ancien combattant. Or, dans ce pays, ce statut n'est pas prétexte aux valorisations données dans plusieurs autres pays. Au fil de l'enquête, le passé expliquera le présent.
Je me suis dit qu'un polair serait bien comme lecture estivale. Oui, mais, on disons qu'on va arrêter ça ici. Je me surprend toujours à constater combien le polar est bâti sur un modèle plutôt immuable, sans doute réconfortant pour les amateurs du genre. Une petite ville, un crime non résolu, un enquêteur principal dont la vie personnelle est plutôt difficile, l'apport bienvenue de quelques collègues et voilà, le squelette est habillé.

Le contexte historique est ici prétexte à des scènes de guerre qui ajoutent à l'ambiance glauque sans toutefois ne rien apporter de neuf à l'histoire. Je m'en serais passé, mais encore là, l'amateur d'enquêtes appréciera sans doute de telles explications supplémentaires.

Bien ficelé, un peu frois, mais bien écrit et traduit, Tous les silences est un bon divertissement, mais qui n'a pas réussi à convertir le lecteur septique de polars que je suis.

vendredi 27 juin 2025

Tout le monde aime Clara, par Daniel Foenkinos, éditions Gallimard

C'est l'histoire de gens dont la vie est ordinaire, et qui se trouvent à vivre quelque chose d'extraordinaire. Comment assumer une vie qui change ou qui va changer? L'angoisse qu'on ressent mène-t-elle nécessairement au pire? Faut-il attendre devant la peur du changement ou se lancer dedans? Et s'il faut se lancer, quand le faire?

C'est ce que j'ai retenu de ma première histoire signée David Foenkinos, une histoire qui ressemble à une fable. Les résumés qu'on fait de ce livre se limitent à l'histoire du personnage cité en titre, et à mon sens, ce n'est là qu'une partie de l'histoire, parce qu'il y a vraiment plusieurs choses qui se passent dans ces quelque 200 pages: des fatalités, des banalités, des drames, dont un en particulier, et des éveils. On ressent plusieurs émotions.

J'y suis d'abord entré tranquillement, puis j'ai été capté parce que très ému. Après, paf!, l'auteur m'a fait tomber dans quelque chose que je n'avais pas vu venir et j'ai frôlé l'immense déception. Mais avec brio, un personnage que je croyais secondaire est venu brasser les cartes et a capté mon intérêt pour la dernière partie du livre.

La fin m'a laissé assez bouche bée. Une seule expression me venait à l'esprit pour la définir: eau de rose. Mais attention, il s'agit de la vraie eau de rose, de l'eau pure cueillie sur une vraie rose, pas la cheap qu'on achète en pharmacie. C'est une fin sans catastrophe ou sans calme après la tempête, comme dans la plupart des romans. On vit quelque chose de beau, qui laisse une impression de bien être, et c'est agréablement désabilisant. D'où mon interprétation très personnelle de "l'eau de rose".

Ben oui, j'avais jamais lu David Foenkinos. Je ne sais pas ce qui m'a emmené à lire ce livre-là, mais je crois être entré dans son monde par une porte secrète qui me portera à lire autre chose de cet auteur. Tout le monde aime Clara est un livre différent qui, sans vous tourner sens dessus-dessous, vous donne de belles heures de lecture.

Si ses histoires ont toutes cette même aura, j'achète David Foenkinos.