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mardi 17 février 2015

La mort d'un père, par Karl Ove Knaussgard, éditions Denoël & D'Ailleurs

D'abord, j'ai eu l'impression de lire un récit. Ensuite, j'ai plutôt crû à une bio. Je commençais à croire à un autre écrivain qui se racontait, jusqu'à ce que j'aie plutôt la presque conviction d'être en train de lire la version écrite d'un genre de télé-réalité étalé sur plusieurs années. Si on m'avait parlé de ce livre de cette façon, jamais je ne l'aurais ouvert. Moi? Contribuer à l'exhibitionnisme volontaire d'un auteur, fut-il inconnu, en le lisant? Pfff. Et pourtant, j'ai lu ce livre assis sur le bout de ma chaise. Je crois qu'on parle ici de quelque chose de très, mais alors là, très distinctif. Et c'est bon. Très bon.

D'abord, ce Norvégien vivant en Suède raconte sa nouvelle vie de père. C'est dur. Ça l'empêche de se vouer autant qu'il le voudrait à l'écriture. Bon. Mais encore... Tiens, ça le fait penser à d'autres malaises vécus dans l'enfance. Retour dans les années 70 en Norvège avec la chronique d'une petite famille ordinaire, les parents plus ou moins présents, le père pas trop enclin à la communication, bref, tableau connu. Et pourtant, là encore, j'étais fasciné.

À lire Knaussgard, on se demande si c'est par phénomène d'identification qu'on embarque autant. Me voyais-je en lui, moi ou des proches? Bien sur, lire la vie ordinaire d'Européens du Nord dans les années 70, et bientôt 80, a ceci de fascinant qu'un Québécois comme moi peut faire plusieurs ressemblances. Il faut dire qu'en plus de se raconter, le gars prend aussi la peine de bien décrire ses décors, tous, avec pertinence, et force détails qui nous font sourire. Bien écrit? J'irais pas jusque là. Pas mauvais non plus. En fait, il est certain, voir assuré, que l'excellente traduction de Marie-Pierre Fiquet y est pour quelque chose parce que...

Intrigué par l'intérêt que je portais à ce livre (vraiment!), j'ai osé quelques recherches sur l'auteur, jusqu'à ce que je tombe sur cet article. Son titre: "J'ai créé un monstre que je ne contrôle plus". Knaussgard y dit avoir raconté là de vraies bribes de sa vie. À peu près tous les personnages et les événements sont réels. Or, ceux-là lui en veulent, et il semble qu'ils ne se sont pas gênés pour le lui dire. On le comprendra, ça a fait l'événement en Norvège. Mais voilà, on dit de ce livre qu'il, dans sa version originale en Norvégien, est mal écrit, plutôt mal ficelé, du genre "premier jet". D'où l'importance de la traduction... Et pourtant... Un deuxième tôme suit La mort d'un père. Traduits, les deux bouquins font un tabac à travers l'Europe. Aux États-Unis, on faisait la file pour obtenir une dédicace de lui. Alors c'est quoi, une rock star littéraire? Je ne crois pas.
Le titre de ce livre n'est pas anodin. Dans la seconde partie du livre, Knaussgard raconte l'épisode du décès de son père, survenu assez tôt, alors que l'auteur était dans la fin-vingtaine. Cette mort est dure. Le mort l'était aussi et le fils le vit tout aussi durement. Mais voilà, après nous avoir raconté le plus simplement du monde son enfance, ses angoisses d'enfant, ses peurs, ses joies, ses doutes, bref, après nous avoir amadoué, il nous captive encore plus en nous faisant vivre avec lui quelque chose qu'on ne vit que rarement d'aussi près en littérature: la peine. Et la peine, ça nous mène à toutes sortes d'endroits, ça nous donne toutes sortes d'idées, de peurs, de suppositions, de malaises et ça aussi, Knaussgard les raconte. Et c'est très habile. Grand gueule? Oui, Méchant? Je ne sais pas. Bon écrivain? Oui, définitivement.

Écrire sans aucun filtre, sans même se censurer soi-même est rare. Peut-être Karl Ove Knaussgard est-il en train de briser quelques tabous. Bon, qu'il nous dise qu'il "hait ce qu'il a écrit", alors là... relativisons. Que les remords l'assaillent, on peut le comprendre à la lecture de son livre, puisqu'on dirait que c'est l'histoire de toute sa vie. Alors, que ça se continue comme ça, ma foi... En tout cas, moi je continue. C'est certain, je lis le deuxième.

lundi 27 avril 2015

Un homme amoureux, par Karl Ove Knaussgard, éditions Denoël & D'Ailleurs

C'est rare que je laisse aussi peu de temps entre deux bouquins d'une même série. C'est même rare que je me tape une série. Mais on dirait bien que je lirai encore Knaussgard, bien qu'au bout de ce deuxième tome, je n'ai toujours aucune explication rationnelle à donner sur le pourquoi de mon amour pour ces livres. Mais pourtant, tiens, si un troisième était traduit en français, je le commencerais dès maintenant.

La première scène nous remet dans le bain de La mort d'un père, le premier livre où cet écrivain norvégien se raconte. Il arrive de vacances avec se petite famille, soit trois enfants en bas âge, et sa compagne. Ils font une halte dans un genre de foire estivale de bord d'autoroute. Il fait chaud, ils sont fatigués, les enfants s'énervent à rien, elle est irritable et lui qui décrit tout ça, se demande ce qu'il fait là, pourquoi il s'est embarqué là-dedans, si c'est vraiment ça, sa vie. Avec lui, on n'en peut plus. Il dit tout haut ce que d'aucuns ont tellement l'impression de penser tout bas. Puis, un peu plus loin, il prend une de ses filles dans ses bras et lui dit qu'elle est ce qui compte le plus au monde pour lui. Paf! Revirement. Et on est encore avec lui parce que bon, hein, quand même, comment ne pas aimer une enfant innocente?

Knaussgard est tellement réaliste que même ses sautes d'humeur sont faciles à suivre. Sa narration de sa vie de famille, de celle des gens de son entourage, des milieux littéraires dont on ne connaît à peu près personne, tout francophones que nous sommes, tout ça coule de source. Knaussgard est une caméra de surveillance pour lui-même. Il se voit très clairement, et ce qu'il nous montre n'a pas de secrets, absolument aucun. On connaît, parce que ça nous ressemble.

Le reste des quelque 800 pages d'Un homme... tourne autour des années où l'auteur a fait la connaissance de Linda, celle qui deviendra la mère de ses enfants. À travers les yeux de son amoureux, on en viendra tellement à connaître cette femme qu'on l'adorera aussi souvent qu'elle nous tapera fortement sur les nerfs. Et que dire de ses parents à elle...

"Mais c'est du voyeurisme, la transcription d'une téléréalité" direz-vous. Eh bien non. Au premier livre, j'avais cette impression, mais plus maintenant. Knaussgard raconte bel et bien une histoire, et c'est là toute sa force. Il fait de sa vie, qu'il ne cesse de qualifier de banale, d'ordinaire, voir parfois de ratée, une sacrée bonne histoire. Lire Knaussgard, c'est se rendre que tout est racontable, et aussi et surtout, que la réalité est "regardable". Knaussgard ne maquille rien. C'est le pourfendeur des faux-semblants et de la tyrannie du bonheur à tout prix. Pas que tout soit morne et triste dans la Suède du Norvégien, pas du tout. Il y a parfois de grands moments de bonheur et d'hilarité. Mais il n'y a aucun squelette dans les placards ni rien de caché sous les tapis et de lire ça, franchement, ça fait un bien immense.

Hyper-réaliste à certains passages, Un homme... contient par exemple la description d'un accouchement qui s'étend bien sur une trentaine de pages. C'est, à mon sens, une des meilleures que je n'aie jamais lues. Et ce n'est là qu'un exemple tiré d'une quantité de scènes beaucoup plus "vie quotidienne" où on se trouve fasciné... d'être fasciné. Pour ma part, en tout cas, lire Knaussgard m'apaise, mais non, je ne le recommanderais pas à n'importe qui. Je crois qu'il faut avoir une bonne part de contemplatif en soi pour apprécier de regarder un miroir aussi longtemps...

Mon seul bémol est tout autre et peut-être spécifique à mon coin de planète. Vrai que le bouquin fait presque 800 pages, mais faut-il vraiment le vendre aussi cher? J'hésite entre "honteux" et "triste", sachant qu'au prix où je me le suis procuré, quantité de lecteurs potentiels passeront, ou attendront tout bonnement de le retrouver dans une librairie de livres usagés. Bon, d'accord, rien n'est gratuit, mais quand même...

Reste qu'Un homme amoureux n'a rien de l'eau de rose que suggère son titre. Et si vous ne l'avez pas déjà lu, commencez par La mort d'un père. Si vous avec aimé, mettez la main dès que possible sur sa suite. Du bonbon.

jeudi 9 mai 2013

Maus, par Art Spiegelman, éditions Flammarion

Ce blogue contient peu de classiques. Enfin... je parle de "classique" au sens de "qui a déjà fait sa marque" ou "dont la renommée n'est plus à faire". C'est une chaude recommandation d'un membre de mon entourage qui m'a fait lire ces deux recueils, Maus I et II, sans quoi, le septique un peu fatigué des histoires de shoah, thème maintes et maintes et maintes et maintes fois abordé en littérature, la plupart du temps du temps pour le meilleur, mais trop souvent pour le pire, aurait passé par dessus sans en demander son reste.

C'est le traitement du dessin qui m'a attiré. Dans cette histoire où un survivant des camps de la mort raconte son histoire, les Juifs sont des souris. Chaque autre peuple aura sa caractéristique animale propre. Peu de place pour les mélanges, ça va de soi. Spiegelman résout cette question par une interprétation personnelle. Ainsi, une Française qui n'est pas née juive sera souris. Il y a de quoi: c'est la compagne de vie du narrateur et auteur de cet ouvrage.

En plus de raconter l'histoire de son père, Spiegelman présente en parallèle l'histoire de la narration de ce récit d'un père à son fils. Aussi voyage-t-on régulièrement d'une époque à l'autre. Tout ça est très bien fait, sans perdre le lecteur, bien au contraire...

La force de l'oeuvre de Spiegelman est de réussir à raconter une histoire passé et de démontrer en même temps ce qu'il en reste au temps présent. La mémoire joue ici un rôle central, pas qu'elle soit glorifiée, mais elle s'impose. Certaines choses ne s'oublient pas, ne disparaissent pas. Certaines choses nous font, nous forment, pour le reste de notre vie et c'est souvent ça le drame. En fait, les Maus nous font comprendre une grande part de l'âme d'un peuple. Sans que les générations actuelles aient vécues le drame historique d'il y a quelque 70 ans, il n'en demeure pas moins qu'elles en subissent encore peut-être les conséquences, bonnes comme mauvaises. Tel est le constat du narrateur, exaspéré par les comportements d'un père du genre maniaco-obsessif qui a vécu sans doute les pires affres, mais pris lui aussi avec ses doutes, ses tiraillements. Il comprend et supporte à la fois ce père difficile à comprendre et à supporter.



Que cette histoire soit racontée avec des dessins et des phylactères ne la rend pas plus facile pour autant. À tout le moins stimule-t-elle plus, pour ne pas dire "mieux", notre imaginaire. L'anthropomorphisme ajoute aux sentiments qu'on éprouve à l'égard des personnages. Et chaque animal se ressemble. Mis à part ses vêtements et accessoires, chaque souris ressemble à aux autres. Aussi on se rend compte que finalement, c'est bel et bien un peuplequ'on raconte, et non des individus. Le dessin n'est pas spécialement beau. Pas qu'il soit laid, mais c'est sans artifice, quoi qu'on s'attache vite aux petites bêtes dont l'auteur sait nous rendre les tréfonds de l'âme par d'habiles coups de crayon. Les images les plus dures (et certaines le sont particulièrement) passent-elles mieux de cette façon? C'est possible. Elles ne laissent pas indifférent pour autant. Ainsi, à un certain moment donné, les personnages prendront "tête humaine" et porteront des masques d'animaux. À nous, lecteur, de s'en faire une interprétation.

En bref, tout, dans Maus, est matière à réflexion, parce que plus que l'histoire d'un simple fait historique, il nous fait penser à ce qui advient après, à ce qui arrive maintenant, et à ce qui pourrait bien arriver ensuite.

Très, très fort. Un classique, quoi.

lundi 24 juin 2019

Aux confins du monde, par Karl Ove Knausgaard, éditions Folio (Poche)

C'est peut-être la quatrième fois où je me demande comment ça s'fait que je suis en train de lire du Knausgaard. Et cette fois plus que toutes les autres, j'ai bien failli décréter que ce serait la dernière fois. Mais bon, il en reste deux autres...

Ça s'peut. On verra.

Dans ce quatrième tome de l'histoire de sa vie, le Norvégien raconte les épisodes entre 16 et 18 ans. On commence par les 18 ans, alors qu'il part pour un premier job sérieux: il ira enseigner pour un an dans l'extrême nord de la Norvège. D'où le titre. Bon, maintenant, si vous vous imaginez "les confins du monde" comme un endroit digne de Jules Verne ou d'Edgard Alan Poe, par exemple, vous serez déçus. On est dans les années 80. Le village où il se retrouve est on ne plus "normal", bien que l'environnement soit exceptionnel, plein de mer et de rochers. Faut donner à Knausgaard que si sa relation avec les humains est assez discutable, celle avec son environnement est nettement meilleure. Il rend les décors agréables, à défaut de se présenter comme tel.

À cet âge tendre, le jeune adulte qu'il est est en apprentissage d'un métier, oui, mais lui reste une chose à apprendre encore, et on ne parle pas de n'importe quoi... Son obsession: coucher avec une fille. La première moitié du livre tourne à peu près autour de ça. Si c'est d'abord normal, puis drôle, ça devient ensuite lourd. Or, voilà, je crois qu'une fois encore, il l'a fait exprès. Parfois, c'est franchement con. Iln nous tape sur les nerfs avec ses histoires. Alors que j'allais lâcher le livre et l'auteur avec, arrive une seconde époque, celle de ses 16 ans. Ses parents ont divorcé et sa vie est séparée entre ses deux parents. Comme on l'a compris dans ses autres livres, sa relation avec son père sera trouble. Remarié, ce dernier deviendra même père d'un nouveau poupon. Or, le bonheur n'est (toujours) pas au rendez-vous, et ses garçons en subissent les frais. De l'autre côté, il y a la mère, discrète, enfin libre, compréhensive. Et il y a aussi la société norvégienne, les années 80, la musique à fond la caisse, les beuveries pour célébrer la fin des classes. Me voilà rembarqué dans ses histoires...

Au-delà de la Norvège, Knausgaard raconte aussi, et surtout, une génération. En ce sens, il rejoint ceux de la sienne, de génération. J'en suis, et j'avoue comprendre ce que d'aucuns trouveront insipides, inutile ou vide. Or, le succès de Knausgaard, c'est ça: raconter de l'inutile au détail le plus fin. Ça reste d'une vacuité hallucinante et d'un intérêt indéniable. Sacré Knausgaard.

Ceci dit, continuer au pas? Restent deux livres. Je verrai. Comme ce quatrième, je mettrai probablement la main dessus "par hasard", en passant devant le rayon des K d'une librairie. D'ici là, si vous n'avez jamais rien lu de pipeul parce que vous ne vous reconnaissez absolument pas là-dedans, osez lire La mort d'un père, son premier, et vous verrez que vous aussi, vous risquez d'embarquer.

mardi 25 septembre 2018

Jeune homme, par Karl Ove Knaussgard, éditions Folio (Poche)

Knaussgard est sans doute le seul auteur dont je me demande encore pourquoi je le lis. Et pourtant, ce troisième livre de sa série Mon combat ne sera pas mon dernier. Je lirai le quatrième, parce qu'à mon avis, ce troisième était encore meilleur... non, c'est plutôt que j'ai préféré ce troisième aux deux précédents.

On dirait que je me demande si le livre est bon. C'est bel et bien le cas. En lisant Knaussgard, je suis littéralement un chien dans une allée de quilles. Au risque de me répéter, je n'ai aucune raison d'aimer cette série de livres et si on ne m'avait pas offert le premier, je n'aurait jamais rien lu de lui, surtout à voir tout ce qu'on dit sur lui.

Le Norvégien Knaussgard est très connu en Scandinavie pour cette série où il raconte sa vie. Or il ne s'agit pas d'une biographie. On dirait plutôt le script d'une télé-réalité. Moi qui n'ait jamais écouté que de petits extraits par-ci par-là de ce type d'émission, j'en ai assez vu pour savoir que le genre est à 10 000 lieues de ce qui puisse me divertir. Bon, un livre ne peut pas raconter le temps réel, bien entendu, mais voilà, Knaussgard a trouvé la formule qui s'en rapproche le mieux. Le style est simplissime, la traduction est correcte. Le décor est simplissime, les personnages sont corrects. Rien n'est éloquent, rien ne s'emporte, mais rien ne descend non plus. On lit Knaussgard comme on écoute une logorrhée interminable mais fascinante. Cette personne, fort bien avisée, qui m'avait remis La mort d'un père, son premier livre, m'avait dit de lui qu'il écrivait de la drogue. C'est exactement ça, on point de divertir un blogueur aussi prétentieux (?) que moi.

Après avoir parlé de la relation avec son père, puis de celle avec sa conjointe, l'auteur aborde maintenant son enfance, entre 8 et 13 ans environ. Ici, l'entourage prend toute son importance les enfants du quartier, la famille nucléaire, les grands-parents. Son histoire comprend toutes les fascinations et les peurs du monde des enfants, soit autant de sentiments qu'on a tous éprouvés, quelque soit notre histoire personnelle. Qui plus est, son contexte d'enfant élevé dans une petite ville du Nord (de la planète) dans les années 70-80 a tout pour rejoindre celui qui vous lisez présentement. Outre ses relations avec les autres, Knaussgard aborde aussi de très belle façon sa relation avec son environnement. Il sait vous décrire un petit lundi matin triste dans une cuisine familiale qu'un vendredi soir plein de promesse dans une chambre de pré-ado, tout comme l'odeur et la couleur d'un sentier, d'un couloir d'école ou de la maison de grands-parents. Un peu plus et je vous lâche l'expressions "écriture réconfortante". Or attention, Knaussgard n'a aucun filtre ni aucune notion de politiquement correcte. On pourra aussi lui reprocher quelques énumérations de personnages connus de son pays, ou de villes, de régions qui nous sont inconnues. Bien que rares, ces énumérations peuvent sembler lourdes. Pourtant, elles ajoutent au caractère authentique de l'écriture. En fait, cet auteur écrit comme une personne connue vous raconterait un événement plutôt anodin avec juste assez de détails pour qu'il sache capter votre attention du début à la fin.

Réel phénomène, Karl Ove Knaussgard a l'immense mérite de me sortir de ma zone de confort... pour m'en faire découvrir une nouvelle. Ça devrait m'inquiéter, mais non, je n'achèterai pas de magazine people pour autant. Ses livres sont bien meilleurs que ça.

samedi 12 février 2011

Rosa Candida, par Audur Ava Olafsdottir, éditions Zulma


Je sais pas pour vous, mais j'ai, avec les livres, le même type de rapport qu'avec les gens. Par exemple, on peut passer plusieurs heures, voir plusieurs jours avec quelqu'un avant qu'il ne s'efface et que rien ne reste de lui ou d'elle. Oublié. Parfois on le recroise ou on en entend parler et on se dit "Ah oui, je l'ai déjà croisé", sans plus.

Pour d'autres, une rencontre au hasard ou le plus souvent par personne interposée vous fait réaliser après ne serait-ce que deux minutes passées avec cette personne qu'elle vous suivra toujours, que vous ne la perdrez pas. Sans savoir pourquoi, cette personne s'imprime quelque part en vous et fait dès lors partie de ce que vous êtes, peu importe la durée du temps que vous aurez passé avec elle. Ainsi en est-il de Rosa Candida.

Présentée par mon libraire (encore un fois), cette deuxième incartade dans le monde de la littérature islandaise avait tout pour me rappeler Entre ciel et terre de Jon Kalman Stefasson. Pas besoin de dire combien mes attentes étaient élevées. Ce dernier titre m'habite encore très puissamment.

Or voilà, autant le livre de Stefasson tournait autour de la mort, autant ce dernier, de Olafsdottir, éclate de vie. Aussi, j'ai reçu le premier tiers du livre un peu comme un coup de mauvais magazine qu'on aura roulé pour vous donner une claque derrière la tête. Pas que ça fait mal, mais ce n'est pas nécessairement agréable, d'autant plus que le magazine en question semble un peu niais. Au fil des pages, ce que j'ai d'abord pris pour ma transformation en midinette s'est métamorphosé en un grand sourire: je m'étais fait avoir. Un livre, causant de fleurs, d'amours de jeune adulte et d'émancipation des parents, bref, de tout ce qui d'ordinaire me taperait sur les nerfs, était en train de m'émouvoir, oui oui, le mot est dit, "émouvoir" à presque chaque page.

Un mec de 22 ans quitte son Islande natale. À cette âge-là, on n'a jamais une très haute opinion de son pays ni de sa famille. Sans les détester, ils nous tapent. Tel est le cas de son père, déjà vieux et un peu ringard. Sa mère est décédée accidentellement et son frère souffre de maladie mentale. Pas jojo, d'autant plus que le mec en question se retrouve père après avoir passé, comme il le dira souvent, une demi-nuit avec une fille. L'enfant naîtra, la fille l'élèvera tout seul, le garçon connaîtra sa fille puis, il partira pour travailler comme horticulteur dans un jardin autrefois réputé pour ses roses. En passant, jamais le pays visité ne sera nommé. On le devinera et l'interprétera comme on le veut: quelle élégance de l'auteure!

Or voilà, la mère de l'enfant lui demande de garder la petite l'espace d'un mois. Il accepte, et elle débarquera dans la nouvelle vie qu'il essayait de se construire. Je ne vous dit pas la suite, mais laissez-moi vous en énumérer quelques qualités: lumière, naïveté, sagesse, et lumière encore. Sans doute inspiré par des heures et des heures de soleil nordique, Rosa Candida saura ravir les plus grognons. La traduction est impec parce que limpide. On ne bute sur rien et sa lecture coule de source. J'irais jusqu'à le recommander à qui file un mauvais coton, histoire de lire quelque chose de beau, simple et franchement, oui, lumineux. Une belle histoire sur la vie, sur la découverte de ce que l'on est, intrinsèquement, lorsqu'on arrête de tout se cacher soi-même.

Vivement l'Islande, vivement Audur Ava Olfasdottir, et dites, ces auteurs islandais, traduit-on toutes leurs oeuvres ou seulement leurs meilleures? C'est à se demander. Jusqu'ici, je constate qu'il y aurait de la place à en avoir beaucoup plus. Traducteurs de l'islandais au français, vous faites là un beau métier. Continuez!

jeudi 12 octobre 2017

À la mesure de l'univers, par Jon Kalman Stefansson, éditions Gallimard

Retour en Islande, mais de la plus belle façon que j'aie trouvée: avec Jon Kalman Stefansson. Suite de D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds, À la mesure de l'univers poursuit le lent parcours d'Ari, éditeur islandais exilé au Danemark qui revient chez-lui voir son père mourant.

Ari est à Keflavik, une petite ville qu'il décrit comme un vrai trou, un endroit qui ne vaut rien.

En parallèle à son histoire, il y a celle de Jakob, son père, plus particulièrement l'histoire de sa rencontre avec la mère d'Ari et de l'époque qui suivra. Jakob se décrit comme un vrai couillon.

Puis, il y a l'histoire de Margret, la grand-mère d'Ari, mère de Jakob, qui a évolué entre les amours et les déceptions les plus profondes. Comme ceux qui la suivront, Margret est pleine de remords.

Stefansson tisse ces trois fils ensemble pour dresser un tableau où les plus belles scènes d'amour au quotidien côtoient la mort et la violence qui l'entoure parfois, ou l'autre violence, celle de l'absence et des regrets. Écrit par Stefansson, tous ces tableaux déjà vus prennent une toute autre perspective. Cet auteur a le don de donner la place la poésie en nous la faisant comprendre. Pour qui, comme moi, ne lit pas de poésie, je retrouve dans les descriptions de Stefansson des émotions, des sentiments forts, qui viennent de loin. On passerait 50 pages dans un désert avec lui qu'il réussirait à nous le faire trouver beau. Quelle incroyable écriture.

Comme dans son dernier livre, celui-ci est aussi rempli de musique. On passe de Manuel de Falla interprété par Pablo Casals à REO Speedwagon et ça se termine majestueusement avec Elvis. Si, comme moi, vous prendrez la peine d'écouter quelques unes de ces pièces pendant votre lecture, vous frôlerez l'expérience 3D.

Présenté comme une chronique familiale, À la mesure... donne aussi un portrait d'une époque qui se cherche. À travers les personnages qui se transmettent leurs défauts comme leurs tares, on se demande, comme eux, si nous menons notre vie comme il fallait qu'elle soit. Qui, de nous ou d'autres, on fait ce que nous sommes devenus?

J'ai terminé ce livre avec un profond sentiment d'injustice. Je trouve en effet injuste que Jon Kalman Stefansson ne soit pas plus connu. Ce gars est de la la trempe d'un Garcia Marques ou d'un Milan Kundera. Une écriture aussi belle et accessible est rare. Tellement de gens apprécieraient.

dimanche 18 septembre 2016

Zero K, par Don De Lillo, éditions Scribner

Un homme descend d'un avion. Le vol a été long et comprenait plusieurs escales. Sans trop savoir où, sur la planète, il a atterri, il se retrouve dans un bâtiment ultra-moderne, un complexe vaste, hyper-techno mais sobre et pur où se retrouvent son père, le commanditaire de ce voyage, et sa conjointe mourante. L'endroit accueille des gens en fin de vie, mais dont la vie se terminera pas. On y exploite un processus de cryogénisation censé faire renaître dans de meilleurs jours et sous de meilleures auspices.

Ce père est un homme d'affaire pour qui tout a réussi. L'idée de perdre sa compagne de vie, belle-mère du narrateur, est pour lui impossible, d'où le recours à ce procédé. C'est son fils qui raconte comment lui et son père se sont retrouvé à cet endroit. Il essaie de comprendre. Entre son père et lui, ça n'a jamais été simple, ne serait-ce que par ce qui s'est passé pour sa mère, première femme de son père, qui l'a laissé tomber il y a plusieurs années. A côté de son père, le fils se sent perdu, voire diminué, sans ambition. Son père était immense, il a toujours décidé de ce qui lui arriverait... jusque dans la mort...
C'est le retour du Don De Lillo de White Noize. Il décrit ici, par une métaphore vraiment efficace, le désir de contrôle, le pouvoir inutile de l'argent, la superficialité qu'il entraine. Dans le complexe "mortuaire", se succèdent des personnages franchement fascinants qui, à peu près tous, donnent une impression de malaise vraiment puissante. Parce qu'il est aussi question du rapport de cette société de l'argent avec le religieux, bref, avec tout ce qui représente le contrôle.

L'atmosphère st digne du film Gattaca. Futuriste mais pas trop, on est parachuté dans un monde tellement parfait qu'on en a le vertige et qu'on désire s'en sortir, parce qu'on y étouffe. Le désire de contrôle affronte la liberté, le premier empêche l'autre, et le personnage principal est en plein centre de cette confrontation. C'est le choc des générations, mais aussi celui de deux mondes, le sien et celui de son père. J'y vois aussi une critique brillante de la société américaine actuelle.

Dur, lent, très intérieur, brillant, ce livre de De Lillo saura ravir ses fans, et fera découvrir un grand auteur à ceux qui ne le connaissent pas encore. Zero K n'est pas encore traduit en français.

dimanche 17 février 2008

Baisers de cinéma, par Éric Fottorino, Éditions Gallimard


Un gars a été élevé par son père, sa mère ayant disparu à sa naissance. Le gars cherche sa mère et son père l'énerve. Jusqu'ici, c'est classique. Mais voilà. Le père en question était photographe de grandes stars féminines françaises du cinéma de la Nouvelle Vague. Aussi, son père lui ayant laissé entendre que sa mère pouvait se trouver dans le lot, le mec charche sa mère... en visionnant de vieux films du temps. Puis apparaît cette fille étrange, mariée et mère, qui deviendra son amante dès le jour où son père est mort.
Tout ça se passe à Paris. Des rues, des quartiers, des petits cafés et des restos, en voulez-vous, en voilà. On s'y roule, ça sent Paris du début jusqu'à la fin. En fait, Baisers de cinéma est à Paris ce que tous nos rêves tirant des clichés les plus purs nous ont transmis sur cette ville. Et c'est efficace. Bie sur, y faut aimer. On pense beaucoup là dedans, à commencer par le narrateur, personnage qui, s'il était de ce mondde plutôt que dans un roman, n'aurait pas survécu à toute la brutalité du monde. Candide, volontaire et parfois naïf, le narrateur de Baisers de cinéma pourrait exaspérer mais son environnement, ses décors, en fait, sont si sympatiques qu'on l'assimile rapidement à ces derniers.
J'avoue avoir embarqué dans ce bouquin dès les premières pages. Ces références à la France des années 50 et 60 avaient ceci de Vieille-France qui m'a fait voyager sufisamement pour me retenir. Puis, l'histoire du personnage principal s'est étalée et sans décrocher, j'ai laissé aller sans pour autant m'asseoir au bout de mon siège pour le lire.
Reste que c'est un bon bouquin. Dans la lignée des Jean-Paul Dubois ou Jean Échenoz, Fottorino a le verbe et la description faciles et indiscutablement intéressantes. Aussi, bien que l'histoire soit hyper-romancée, ça se lit bien. En fait, j'aurais aimé lire Baisers de cinéma en vacances, à Paris, justement.
Bref, si vous avez envie de quelque chose de profond: abstenez-vous. Mais attention, il ne s'agit pas là non plus d'un bouquin léger. Pas du tout. En fait, on parle ici d'un livre, qui, comme quelqu'un qui passe et attire notre attention, nous fait passer un bon moment, mais s'oubliera sans doute facilement, sans laisser de traces, ni moche ni tenace.

samedi 21 mai 2022

Anéantir, par Michel Houellebecq, éditions Flammarion

Ceux qui se laissent rebuter par le titre ne méritent pas ce livre. On est loin de la vision heavy metal d'un monde balayé par un armaggedon. Tellement pas. Anéantir contient plusieurs livres, une histoire, des occasions pour rire, des provocations exaspérantes et un talent rare de raconteur.

Parce qu'il s'agit de fiction. On aura beau tout dire et penser de Houellebecq, on ne pourra pas lui reprocher de nous enguirlander avec de l'auto-fiction qui parle de lui. Pas du tout. Ici encore, il prend un petit pas d'avance sur le temps pour nous montrer notre époque. Et ça marche.

On est en 2027. Paul est le proche conseiller d'un ministre important du gouvernement français. Malgré sa position enviable, Paul, qui est quand même tiré de la tête de Michel Houellebecq, se trouve donc minable, ordinaire, sans envergure. Il admire les forts, juge les plus faibles, bref, c'est un anti-héros.

La première moitié du livre est formidable. Ça parle de Paul, de son couple qui s'étiole, de son job qui ne le motive que peu, et de sa famille qui, tiens, revient dans sa vie. Son père a un ACV, que faire avec lui?

Puis vient la deuxième partie du livre où de personnelle, l'histoire prend une tournure socio-politique. Il y a des élections présidentielles et mondialement, ça brasse. Plusieurs personnages passent, aucun ne vous laissent indifférents, chacun fait sa marque, et Paul poursuit sa vie jusqu'à ce qu'arrivent les 100 dernières pages.

Ces dernières pages sont sublimes. Ce livre se termine en effet par un hommage au désir dans une tendresse indéfinissable, et c'est ici où Houellebecq surprendra le plus grand nombre. Eros et Thanatos se chevauchent de la plus belle façon qui soit. Parce que de sexe, il est question, et aussi de la mort, mais tous deux sont abordés finement, sans malaise, avec une lumière crue mais douce. C'est là où on reconnait un grand auteur.

Avec Anéantir, j'ai ri des descriptions de situations et de personnages, j'ai levé les yeux au ciel devant la description de rêves de Paul, à mon sens complètement exaspérantes, mais mises là pour me pincer, pour se moquer un peu de moi. Alors j'ai persévéré parce que si une page de Houellebecq vous énerve, 10-20 autres ensuite vous captivent. L'homme sait écrire, çca c'est indéniable.

Pour ma part, je m'incline. À elles seules, les 100 dernières pages valent tout le livre, mais l'ensemble est une peinture fictive et éclairée de notre époque. Qu'on soit d'accord ou pas avec sa vision du monde, Michel Houellebecq sait nous divertir. Il ne m'a pas choqué, juste brassé, et ma foi, ça m'a fait le plus grand bien. Vous ne l'avez jamais lu? Commencez avec ce livre-ci, et oubliez toutes les critiques. Ça vaut la peine.

Anéantir est une réussite totale.

vendredi 25 décembre 2020

Les spectres de la terre brisée, par S. Craig Zahler, éditions Gallmeister

Les deux soeurs de clan Plugford se sont fait enlever par de dangereux malfrats mexicains. Son père et ses frères quittent leur ranch du Texas avec quelques engagés, dont un as du révolver, pour aller les délivrer.

Dit comme ça, on dirait un gentil western diffusé à la télé pendant l'après-midi. Pourtant, c'est pas du tout ça. C'est un western, ça oui, mais la gentillesse est remplacée par des meurtres à la dizaine, et plus encore, avec force boyaux, tripes et séances de torture. La table est mise.

Parce que les cow-boys du Texas ont à faire avec un bien sinistre personnage, un Espagnol d'Espagne, par surcroit, qui tient une maison de jeu dans un pays étranger, le Mexique. Rien ne va plus. Et les Mexicains collaborent assez peu, sauf si on leur donne de l'argent. Quant aux filles...

Le livre commence d'ailleurs avec une scène de viol, ou plutôt la fin d'un viol où une femme retire un animal mort de ses organes génitaux. Vous en voulez plus? Pas besoin. Imaginez le reste: des cow-boys un peu rustauds, mais pleins de bonnes intentions, un Noir, engagé par la famille, considéré comme un ami, mais qui cuisine, coud, habille et s'occupe de tout pour tout le monde, des filles soit victimes, soit accessoires, des étrangers méchants, un "Indien" taciturne (la traduction n'a pas retenu le terme "amérindien") et même un cow-boy qui a des fantasmes homosexuels. 

Mêlez à tout ce beau monde force coups de fusils, des torturés attachés avec des barbelés, des membres coupés, des cerveaux qui explosent sous les balles et vous avez un grand gâteau à trois ou quatre étages, avec autant de clichés qu'il pourrait y avoir de sucre et de graisse.

Je ne vous gâcherai rien en vous disant que ça se termine par un grand carnage. La scène, interminable, a quand même l'avantage ne nous laisser nous demander qui, des personnages, en sortiront vivants.

À part ça, libre à vous de juger si le style vous plait. 

Quant à moi...

jeudi 5 avril 2018

Couleurs de l'incendie, par Pierre Lemaitre, éditions Albin Michel

J'ai appris que Au revoir là-haut était le premier livre d'une trilogie en lisant le quatrième de couverture de Couleurs de l'incendie. J'ai dû provoquer un son dans la librairie en l'apprenant. Quel, plaisir, il y en aura un troisième!

Le livre s'ouvre en 1927. On est aux funérailles de Marcel Péricourt, le père banquier du cher Édouard d'Au revoir là-haut, décédé sept ans plus tôt dans les circonstances que les lecteurs de ce premier tome extraordinaire connaissent. Le seul héritier de la colossale fortune du banquier est sa fille Madeleine, qui sera le personnage centrale de Couleurs de l'incendie. Héritière peu intéressée par les affaires, Madeleine vivra les affres du temps: on est à l'aube de 1929. Sa fortune sera fortement touchée, et les circonstances qui l'y conduiront seront provoquées pas tant par l'époque elle-même que par les actions torves d'autres beaucoup plus avides de richesse qu'elle.

Madeleine sera donc victime, mais de plus encore que de l'économie chancelante. Comme dans Au revoir là-haut, Couleurs de l'incendie commencera avec un incident épouvantablement tragique qui surviendra pendant les funérailles du patriarche. Vous vous souvenez du début sur les chapeaux de roue du livre précédent? Ça commence pareil avec le deuxième, mais dans un tout autre contexte. Puis, ça se bouscule jusqu'à la fin.

Couleurs de l'incendie est le récit d'une effroyable vengeance. À un moment, Madeleine se dit que l'époque dans la quelle elle vit est cruelle: l'économie de marché prends le dessus, tout est à l'argent, les plus forts sont les plus riches. Aussi, se dit-elle que pour s'en sortir, il lui faudra être cruelle elle aussi. Mais c'est du Pierre Lemaître. Rien n'est sordide, ou à peine, mais tout est spectaculaire.

Car l'écriture de Pierre Lemaitre est spectaculaire. Efficaces, drôles, percutants: les mots choisis par cet auteur hors-pair nous tiennent en haleine. Excellent conteur, c'est aussi un auteur soucieux du contexte historique et des lieux. Et par-dessus tout ça, ajouter des personnages irrésistibles: une infirmière polonaise qui ne parle que polonais, une cantatrice pseudo-italienne, une dame de compagnie parvenue, un adolescent passionné de publicité, et plusieurs autres visages qu'on n'est pas prêts d'oublier en tant que lecteur. Et comme décor: le Paris des années 20 et 30. C'est classique, me direz-vous. Oui, mais c'est absolument efficace, je reviens sur le mot, d'autant plus que Lemaitre réussi aussi à nous montrer cette époque que un calque de la nôtre. À moins que ce soit le contraire? Pensez-y: capitalisme tout-puissant, gouvernements faibles, montée de la droite dure et du fascisme...

Une autre chose rend l'écriture de Pierre Lemaitre remarquable: la constance du combat entre le bien et le mal. C'est partout, tant dans l'époque, l'histoire, que chacun des personnages. Tous, autant qu'ils sont, sont victimes et bourreaux, anges et démons. Quant au fil des événements, il faut avouer que c'est très cinématographique. On ne se surpendra pas qu'Au revoir là-haut ait été adapté au grand écran. Parions que celui-là suivra.

Action sans temps mort, rigueur historique, revirements spectaculaires, on n'est pas là dans l'introspection. Certaines scènes vous tordront pourtant le coeur, donc une, en particulier, dans un train, et d'autres vous feront éclater de rire malgré le tragique des situations rencontrées. C'est ça, Pierre Lemaitre: du tragique, voir même du cruel, mais avec des fleurs autour. Si vous avez aimé Au revoir là-haut, c'est une obligation de se procurer Couleurs de l'incendie. Et si vous ne connaissez encore ni l'un ni l'autre, ne vous demandez même pas si je vous les recommande. ÇA, c'est de la littérature!

lundi 6 décembre 2010

Le sel, par Jean-Baptiste Del Amo, Éditions Gallimard

Après Une éducation libertine, son premier roman, qui m'avait profondément retourné, j'attendais le prochain Del Amo impatiemment. Le peu que j'en avais entendu ou lu semblait confirmer le talent. J'ai donc entrepris cette chronique familiale sur les chapeaux de roues, si l'on puisse en dire autant pour un lecteur.

Un couple à Sète, en France. Il était pêcheur. Il est mort depuis peu. Sa veuve a invité ses trois enfants à dîner. Le prétexte est bon pour se souvenir. Embarquent les souvenirs de la mère, de l'ainée, du second et du benjamin. Le père était dur, la mère, effacée. Tous vivent bien maintenant, mais en a-t-il été de leur enfance? Chacun en a sur le coeur, évidemment. Qui n'en n'a pas contre ses parents, sa famille? Mais voilà, tout n'a pas été dit. Tout est là, dans les non-dits.

Je crois qu'il est possible de lire un livre dans l'appréhension, avec un regard de travers, et de ressentir cet étrange malaise qu'on éprouve, adolescent, à regarder un film d'horreur. On est fasciné, on veut parfois fermer les yeux pour évacuer une scène et pourtant non, On regarde. Le Sel n'a rien de l'horreur mais tout pour vous faire mal. Cette chronique familiale n'est pas commune par son histoire, mais peut très certainement ramener n'importe quel lecteur à ses démons, soient-ils tout petits ou trop présents. Del Amo joue avec les sentiments comme un menuisier manie le marteau. Ce livre est un long crescendo qui commence de façon presque banale pour se terminer dans ce qu'on pourrait appeler "un silence assourdissant". Stupéfiant.

Dans le style, je ne saurais reprocher à Jean-Baptiste Del Amo le choix d'aucun mot. Bien sur, ses descriptions ont parfois un air très balzacien. La mer, ici, prend toutes les couleurs, tous les sons, toutes les odeurs. Je suis rarement un fervent des descriptions longues, mais ici, elles prennent tout leur sens.

Les trois enfants rendus dans la quarantaine de ce bouquin vous poursuivront longtemps. Et leur mère aussi. Quant à l'autre, je n'en parle même pas. Oubliez tous vos clichés du départ et attendez-vous aux révélations les plus fortes de là où vous vous en attendiez le moins.

Ai-je vraiment besoin de dire que je vous le recommande? Mais attention, déconseillé à qui vit un mauvais coton. Ce livre n'est pas noir, mais il contient suffisamment de couleurs pour déstabiliser qui a perdu ne serait-ce qu'un peu l'équilibre.


Note de fin d'article: à partir de maintenant, je tenterai de mettre aussi une photo de l'auteur, histoire de démocratiser un peu des gens dont on ne connaît trop souvent que les noms. On est dans un univers d'images ou on ne l'est pas... enfin. Merci, internet!