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lundi 27 avril 2015

Un homme amoureux, par Karl Ove Knaussgard, éditions Denoël & D'Ailleurs

C'est rare que je laisse aussi peu de temps entre deux bouquins d'une même série. C'est même rare que je me tape une série. Mais on dirait bien que je lirai encore Knaussgard, bien qu'au bout de ce deuxième tome, je n'ai toujours aucune explication rationnelle à donner sur le pourquoi de mon amour pour ces livres. Mais pourtant, tiens, si un troisième était traduit en français, je le commencerais dès maintenant.

La première scène nous remet dans le bain de La mort d'un père, le premier livre où cet écrivain norvégien se raconte. Il arrive de vacances avec se petite famille, soit trois enfants en bas âge, et sa compagne. Ils font une halte dans un genre de foire estivale de bord d'autoroute. Il fait chaud, ils sont fatigués, les enfants s'énervent à rien, elle est irritable et lui qui décrit tout ça, se demande ce qu'il fait là, pourquoi il s'est embarqué là-dedans, si c'est vraiment ça, sa vie. Avec lui, on n'en peut plus. Il dit tout haut ce que d'aucuns ont tellement l'impression de penser tout bas. Puis, un peu plus loin, il prend une de ses filles dans ses bras et lui dit qu'elle est ce qui compte le plus au monde pour lui. Paf! Revirement. Et on est encore avec lui parce que bon, hein, quand même, comment ne pas aimer une enfant innocente?

Knaussgard est tellement réaliste que même ses sautes d'humeur sont faciles à suivre. Sa narration de sa vie de famille, de celle des gens de son entourage, des milieux littéraires dont on ne connaît à peu près personne, tout francophones que nous sommes, tout ça coule de source. Knaussgard est une caméra de surveillance pour lui-même. Il se voit très clairement, et ce qu'il nous montre n'a pas de secrets, absolument aucun. On connaît, parce que ça nous ressemble.

Le reste des quelque 800 pages d'Un homme... tourne autour des années où l'auteur a fait la connaissance de Linda, celle qui deviendra la mère de ses enfants. À travers les yeux de son amoureux, on en viendra tellement à connaître cette femme qu'on l'adorera aussi souvent qu'elle nous tapera fortement sur les nerfs. Et que dire de ses parents à elle...

"Mais c'est du voyeurisme, la transcription d'une téléréalité" direz-vous. Eh bien non. Au premier livre, j'avais cette impression, mais plus maintenant. Knaussgard raconte bel et bien une histoire, et c'est là toute sa force. Il fait de sa vie, qu'il ne cesse de qualifier de banale, d'ordinaire, voir parfois de ratée, une sacrée bonne histoire. Lire Knaussgard, c'est se rendre que tout est racontable, et aussi et surtout, que la réalité est "regardable". Knaussgard ne maquille rien. C'est le pourfendeur des faux-semblants et de la tyrannie du bonheur à tout prix. Pas que tout soit morne et triste dans la Suède du Norvégien, pas du tout. Il y a parfois de grands moments de bonheur et d'hilarité. Mais il n'y a aucun squelette dans les placards ni rien de caché sous les tapis et de lire ça, franchement, ça fait un bien immense.

Hyper-réaliste à certains passages, Un homme... contient par exemple la description d'un accouchement qui s'étend bien sur une trentaine de pages. C'est, à mon sens, une des meilleures que je n'aie jamais lues. Et ce n'est là qu'un exemple tiré d'une quantité de scènes beaucoup plus "vie quotidienne" où on se trouve fasciné... d'être fasciné. Pour ma part, en tout cas, lire Knaussgard m'apaise, mais non, je ne le recommanderais pas à n'importe qui. Je crois qu'il faut avoir une bonne part de contemplatif en soi pour apprécier de regarder un miroir aussi longtemps...

Mon seul bémol est tout autre et peut-être spécifique à mon coin de planète. Vrai que le bouquin fait presque 800 pages, mais faut-il vraiment le vendre aussi cher? J'hésite entre "honteux" et "triste", sachant qu'au prix où je me le suis procuré, quantité de lecteurs potentiels passeront, ou attendront tout bonnement de le retrouver dans une librairie de livres usagés. Bon, d'accord, rien n'est gratuit, mais quand même...

Reste qu'Un homme amoureux n'a rien de l'eau de rose que suggère son titre. Et si vous ne l'avez pas déjà lu, commencez par La mort d'un père. Si vous avec aimé, mettez la main dès que possible sur sa suite. Du bonbon.

mardi 7 mai 2013

Le coeur de l'homme, par Jon Kalman Stefansson, éditions Gallimard

"... les mots produisent certains effets sur les gens, tu devrais le savoir, surtout lorsqu'ils sont écrits, en réalité ils entrent au plus profond de toi et ne te laissent plus aucun répit, c'est difficile, et pendant ce temps-là on doit continuer de vivre sa vie comme si de rien n'était."

Voilà, je crois que tout est dit. J'ai cru bon retenir cette portion de texte parce qu'elle résume non seulement l'état du lecteur amoureux des mots de Jon Kalman Stefansson, mais aussi l'essence même de ce que sont les trois livres qui racontent les aventures du personnage principal appelé "le gamin". S'il frôlera la mort régulièrement, il la côtoiera tout autant, ce qui lui fera d'autant plus apprécier la vie. On le verra devenir ce qu'on voudrait qu'il devienne. On lui souhaitera de pouvoir pousser tout ça plus loin, son talent, son amour. Mais la mer est encore là, jusqu'à la dernière page...

Cette épopée se passe dans l'Islande des premiers bateaux à vapeur. Dans le premier livre, un homme trouvait la mort à cause d'une distraction causée par une lecture. Cet homme était un pêcheur en haute mer, comme d'ailleurs la plupart des personnages. Ces contradictions apparentes donnent une idée des romans de Jon Kalman: dans des décors durs, vivent des âmes douces. Ne jamais se fier aux apparences.

Dans Le coeur de l'homme, le troisième d'Une trilogie, le second opus étant la tristesse des anges, un capitaine fort et fier périra dans son bateau avec son chat, son amante veillera à s'affranchir des jugements de la société qui l'entoure, et le gamin sera confronté à deux types de vagues: celles de la mer glaciales, et celles de la société bien pensante. Des scènes fortes se succèdent ici aussi, mais au contraire des deux livres précédents, l'action se déroulera cette fois en majeure partie dans un village, en un milieu qu'on pourrait qualifier "d'urbain".

Cet auteur décrit d'une façon onirique les paysages les plus déserts, rend diserts les êtres les plus renfrognés. Il décrit un monde fascinant, souvent terrifiant, dont on ne sait s'il tend vers le bonheur ou le malheur. Cette écriture est respectueuse du lecteur parce qu'intelligente et franche. On a beau frôler la poésie, on peut quand même être compréhensible. Je sais, c'est un peu fort d'écrire ça, mais vous lisez ici le commentaire d'un lecteur avide de beaux mots et de bonnes histoires pour qui la poésie pure n'a que rarement opérée. J'associe souvent poésie avec art contemporain. J'y vois souvent des énigmes que seule de rares initiés parviennent à déchiffrer. Or, on dirait que l'amalgame de descriptions que je m'avance à décrire comme "poétiques" avec l'atmosphère d'un roman à l'histoire on ne peut plus concrète et tangible, eh bien ça fonctionne. Jon Kalman est de la famille des Barrico, Saramago, Kundera, Fosse: ces auteurs racontent en peignant. Chacun de leurs mots, chacune de leurs couleurs sont francs eet franches. Les romans de l'Islandais se déroulent dans un pays rude que ses mots transforment en terres parfaites pour des histoires de quêtes de bonheur, de la vie, de sa vie. Pas besoin de me demander si j'apprécie...

"Rien n'est difficile lorsqu'on est libre", dira une des personnages du Coeur de l'homme. Sa seule quête vaut à elle seule le livre, et pourtant, elle n'en constitue qu'une petite partie. Plusieurs autres sont à découvrir.

Si vous avez déjà lus Entre ciel et terre ainsi que La tristesse des anges, installez vous confortablement et partez en voyage avec Le coeur de l'homme. Et si vous ne connaissez pas encore Jon Kalman Stefansson, sachez seulement que sa seule lecture aurait pu, à elle seule, justifier la tenue de ce blogue.

Et encore, à souligner, l'exceptionnelle et juste et remarquable qualité de la traduction d'Éric Boury, sans qui ces superbes histoires ne seraient pas parvenues jusqu'à nous. Quel superbe travail.

Pourvu qu'il y en ait d'autres, avec ou sans "le gamin".

samedi 24 octobre 2009

Piazza d'Italia, par Antonio Tabucchi, Éditions Folio


J'ai toujours eu un penchant pour les livres à images, ceux écrits par des peintres du verbe, des auteurs dont les formulations tiennent des plus fameux coups de pinceaux. Alors imaginez une tisserande de filets de pèche qui "tissait des filets de distraction", de son amoureux "qui la regardait avec adolescence", imaginez un vol de fenètres pour fuir les temps troubles qui s'en viennent, des fenètres qui ne veulent pas voir.

Antonio Tabucchi peint plus encore qu''il écrit. Cet homme perçoit le monde autrement, du fond du coeur. Cette histoire d'une famille à travers trois générations aurait pu s'étendre sur plusieurs centaines de pages, mais non. Tabucchi en a fait un portrait plutôt qu'un récit. Portrait de famille à travers celui de l'Italie naissante de Garibaldi jusqu'après la deuxième guerre, Piazza d'Italia emmène le lecteur à Borgo, petite ville traversée par le temps, par des personnages parfois felliniens, parfois hyper-réalistes, universels dans leur vision des gens et des événements.

L'écriture d'Antonio Tabucchi berce. Je ne saurais en dire quelque mal qui soit. J'oserai une petite comparaison avec Baricco en ce que tous les deux savent mettre en scène l'événement le plus anodin en magnifiant la perception d'un personnage. Qu'une cloche fonde sous l'effet d'un brasier, elle aura fondu de malheur. Qu'un homme attende cinquante années pour que la femme qu'il aime concède à lui accorder sa main: on comprendra. Mettre en scène des images autour des personnages et des décors les plus banals relève du grand art. Tabucchi le fait sans peine. Ses descriptions sont essentielles sans pour autant être interminables.

D'abord paru en 1975, Piazza d'Italia a le bonheur de se retrouver sur les tablettes sous un nouveau format. Belle initiative qui donne l'envie folle de re découvrir l'oeuvre de Tabucchi. J'avais déjà été charmé par "Tristano meurt". Cette fois, je suis accro.

mardi 19 mai 2015

Les barbares, pas Alessandro Baricco, éditions Gallimard

Oui, oui je sais: un autre nouveau Baricco est sorti récemment. Je le lirai, la question ne se pose même pas. Je le garde pour plus tard, en vacances, l'esprit libre et tranquille. D'Ici là, quelques mots de cet essai de mon Italien (pour ne pas dire: écrivain...) préféré que j'ai découvert par hasard, cet hiver, à ma librairie préférée. Son sous-titre met la puce à l'oreille: Essai sur la mutation. Hein?

Non, Baricco ne donne pas dans la science-fiction. Bien au contraire, la mutation dont il nous parle est celle qui est en train de s'effectuer. Je, vous, nous, selon Baricco somment tous des mutants. Et pour devenir quoi? Des barbares, enfin, pareils à ceux que nous considérons comme tels. Donc des barbares... Mais les barbares, me direz-vous, ça détruit tout, ça n'a pas de manières, peu de considérations pour ce qui existe! Ben voilà. On va tous y passer, dit Baricco, et on a tous déjà au moins un bras, sinon plus, dans la moulinette. Notre civilisation change, partout, pour tous. Il n'est pas ici question de nations ni de race ni même de Q.I ou de particularités physique, mais plutôt d'éducation, de connaissances et de culture. J'avoue que ça choque.

Au début, l'auteur Italien donne trois exemples très... italiens, soit les mondes du vin, du foot, et de la littérature. Pour chacun, il démontre une transformation qui dans la pratique, qui dans l'exécution, qui dans la considération, a transformé des façons de consommer, de jouer, de lire. J'avoue que ces tours de passe-passe intellectuels ne sont pas évidents. Mais voilà, c'est écrit par Alessandro Baricco, qui s'adresse à nous directement, sur le ton du copain qui partage un demi-litre de rouge avec nous sur une terrasse. Ne serait-ce que pour ça, j'ai persisté.

Parce qu'il faut comprendre pourquoi l'auteur nous parle de tout ça. Il n'est pas du tout question pour lui de faire la démonstration de son érudition et aussi et surtout, il ne s'agit pas non plus d'un coup de gueule. Bon, certain, on retrouve parfois une certaine ironie. Imaginez seulement: l'auteur est Italien, il nous parle de culture,et c'est écrit dans les années 2000. Or vous vous souvenez de qui dirigeait l'Italie il y a quelques années? Avouez que votre vision de la culture italienne en a pris pour son rhume. Eh bien imaginez aussi ce que ça a pu être pour une auteur comme Baricco. Ça a donné Les Barbares, un livre où un homme intelligent nous met devant un fait accompli: le monde change et on ne peut rien y faire même si ça ne nous plait pas. C'est une roue qui tourne. Baricco vous fera d'abord habilement la démonstration, plusieurs fois d'ailleurs, qu'on n'en est pas à un premier changement du genre. Ensuite, il ira jusqu'à réussir à vous montrer que oui, des piliers tomberont et des classiques prendront la poussière mais que malgré tout, de bonnes choses se feront, encore et toujours comme ça a toujours été le cas depuis que le monde est monde, et comme ça le sera toujours.

Manifeste plein d'espoir, Baricco, nous parle avec ses mots fleuris de choses sur lesquelles on pourrait pleurer, tout en nous incitant à transformer notre peine en anticipation. Et si, nous aussi, on avait notre place quelque part entre Berlusconi et Beethoven?

Pour les curieux, les penseurs et les amoureux de Baricco.

mardi 16 juillet 2013

Chronique d'hiver, de Paul Auster, éditions Actes Sud

J'ai lu ce livre alors que j'étais en voyage. Il y aurait beaucoup à dire sur les livres qu'on lit en vacances, en voyage, ou à tout autre moment déterminé et déterminant de notre vie. Sans contredits, l'ambiance, l'atmosphère dans lequel baigne le lecteur laisse son empreinte sur la lecture. C'est sans doute pour cette raison que je parlerai ici de la lecture lumineuse et touchante d'un livre prétentieux à juste titre.

La prétention tient au style. Je ne me rappelle pas avoir jamais lu un livre entier écrit au "tu". Une lettre, un texte court, oui, mais une telle chronique, jamais. Au début, on tique un peu, voir beaucoup. L'auteur se parle à lui-même. Paul Auster se raconte à lui-même. Il se regarde même tellement qu'il en utilise son corps comme véhicule par lequel il explique différents moments de sa vie. Comme s'il décrivait ce qu'il voyait devant son miroir. Fallait être culotté. Se parler à soi-même pourrait pourtant tenir du plus pur égocentrisme. Si tel est le cas, et ce l'est bel eh bien, c'est tout à fait réussi. À force de pages et d'anecdotes racontées sur tous les tons, des plus touchants aux plus comiques, Auster nous fait nous taire. On fait taire ces petites voix qui nous font nous demander pourquoi il raconte de cette façon, et on embarque comme on le ferait sur le bateau des sirènes, charmé. Quel tour de force!

Je constate que Paul Auster est un des auteurs dont je possède la plus grande quantité de livres. Et pourtant, ce que je vais affirmer là est épouvantable: j'en ai oublié la plupart. Je regarde les titres et pour plusieurs, je ne me rappelle pas tellement l'histoire. Attention, ceux qui sont restés sont pourtant gravés très profondément. Ainsi en va-t-il de Tombouctou, de la Triolgie new-yorkaise, et plus récemment de Sunset Park. Chronique d'hiver me restera longtemps parce que de tous les livres de Paul Auster, celui-là est plus vrai que tous les autres. Sa vie, sans être remarquable, a vu se succéder des épisodes couvertes par son regard sensible et ça, juste ça, mérite qu'il nous les raconte, ces épisodes du décès de sa mère, de ses premiers émois amoureux, de ses accidents, et de tout ce qui le touche, lui, l'homme observateur qu'est Paul Auster.

Son corps, Auster l'utilise donc comme prétexte pour raconter des époques, des anecdotes. Il utilisera aussi ses différentes adresses par lesquelles il nous dressera des portraits d'ambiance d'un endroit, d'une époque ou d'un sentiment. Vraiment, cette façon de se raconter est fascinante. J'ai souvent été ému, fortement ému, pas tant par le résultat d'une action que par son interprétation par son auteur. Lucide, sincère, on n'assiste pas là à un plaidoyer de déculpabilisation ou à quelque portrait lénifiant de sa propre personne. Non. Le mec assume ses forces autant que ses faiblesses. Américain jusqu'au bout, mais Juif, et maintenant New-Yorkais, le personnage séduit, parfois choque, mais au bout du compte, on, en tout cas, moi, je, j'aimerais bien prendre un verre ou deux avec lui, histoire de refaire le monde en sa compagnie.

Seul bémol: la traduction de certains termes. J'ai lu cet ouvrage en français sans penser à me le procurer en anglais, comme je le fais souvent pour les auteurs Américains. C'est dire combien, pour moi, Auster figure plutôt parmi les latins, les Européens. Et pourtant... Et pourtant, oui, il décrit les États-Unis des soixante dernières années et on se retrouve parfois avec des termes de football américain, de baseball ou même de vie quotidienne (Québécois, essayez de sympathiser avec un "bouillon de poule aux vermicelles", juste pour voir...) déformés. Je sais que certains régionalismes ont à voir avec l'environnement immédiat. Il y a toutefois matière à se poser des questions lorsqu'on sait qu'un peuple francophone, qui habite l'Amérique depuis plus de 400 ans qui s'est approprié dans sa langue quantité de termes issus du quotidien de cette partie du monde, ne mérite pas la considération de traducteurs d'outre-mer lorsque vient le temps d'adapter ces mêmes termes à un public francophone de tous les horizons. Moi, vous savez, un quarterback et une base de baseball, franchement, ça me sidère encore de lire ça dans un ouvrage en français. Mais n'ayez crainte. Quelque soit votre accent, Chronique d'hiver vous mènera par le bout du nez par le pouvoir des mots, de celui de raconter et de captiver, de divertir. Voilà de la belle, très belle littérature.

lundi 30 septembre 2019

Récolter la tempête, par Benoît Côté, éditions Le tryptique

Un adolescent, à Saint-Hyacinthe, au Québec, à la fin des années 1990. Si l'adolescence est trouble, cette époque de l'histoire du Québec l'est aussi, et le lieu est au coeur d'épisodes marquants, tant pour pour personnage principal que pour le Québec. Entre les tribulations d'un jeune homme qui découvre la vie et les désillusions d'un peuple pour qui il ne semble plus se passer grand chose, Récolter la tempête est un autre roman d'apprentissage de la vie, raconté sur un ton parfois cynique parfois sérieux, bref, un genre qu'on a déjà lu en littérature québécoise.

Mais attention! L'originalité réside dans l'écriture, où dialogues et narration se distinguent par des qualités différentes mais vraiment remarquables. Donc, plutôt que par le fond, ce bouquin se démarque par la forme, et je crois reconnaître là une distinction vraiment singulière.

Non, c'est pas la première fois où un gars raconte ses premières jobs, sa première blonde, ses premiers ébats amoureux, où il est questions de gangs d'amis, de relations troubles avec les parents, de façonnage de sa personnalité, de trop d'alcool, de mal amour. On aime ou pas cette catégorie de romans, mais qu'on le veuille ou non, il y a toujours un endroit où on s'y reconnaît un peu, et c'est sans doute pour ça qu'on le lit et qu'on aime... ou pas. Dans ce cas précis, c'est d'abord par la narration que j'ai eu un premier soubresaut, parce que Benoît Côté pratique le difficile exercice d'écrire ses dialogues en langue parlée. À titre de lecteurs, on le sait: le processus n'est pas toujours heureux, voir souvent casse-gueule parce qu'incomplet ou mal rendu. Ici, les premiers dialogues peuvent en effet surprendre, mais on se rend rapidement compte que c'est réussi. La langue parlée n'est pas seulement accessoire. Elle crée carrément l'ambiance de tout le livre, et c'est réussi, tellement qu'on a parfois l'impression de lire un script de film ou de série télé.

Bon, précisons: il sera difficile à qui connaît pas ou peu les expressions québécoises, de lire Récolter la tempête. Les apostrophes pullulent comme autant de pirouettes faites avec les mots, mais sans tomber dans le "pittoresque". Je le répète: c'est très bien fait. Et outre les dialogues il y a les parties narratives. C'est là où se confirme le talent de l'auteur. Côté écrit bien, ses métaphores sont très belles, ses descriptions justes, ses sentiments, vrais et bien rendus. On est souvent touchés, entre deux dialogues de personnages savoureux.

L'histoire ici racontée trouve son originalité à la fin du livre, bien que... En 1997, à Saint-Hyacinthe, on était en plein coeur de la crise du verglas. C'est ce que vivront les personnages ados de Récolter la tempête. Cette l'atmosphère de fin du monde, de fin de quelque chose, à tout le moins, n'est pas sans rappeler celle de la Déesse des mouches à feux, de Geneviève Petersen, où des ados saguenéens vivaient plutôt les inondations dites du "déluge du Saguenay".

Coïncidence? Début d'un genre de la littérature québécoise où l'adolescence se termine, ou se détermine, avec les forces de la nature déchainée? Je dis ça sans ironie. Pourquoi pas? Qu'importe. Récolter la tempête révèle un nouvel auteur d'un style qui, sans réinventer quoi que ce soit, rafraîchit beaucoup de choses.

lundi 20 juillet 2020

Le Ghetto intérieur, par Santiago H. Amigorena, éditions P.O.L.

Wincenty émigre à Buenos Aires en 1928. Comme plusieurs juifs polonais mais aussi d'ailleurs en Europe, il fuit un continent où ça commence à se scléroser.
<\br> Parti seul, il a laissé au pays une mère accaparante, un peu typique, un frère et une soeur. Seuls des amis d'enfance l'entourent dans ce nouveau pays. Ils deviennent ses plus proches repères. En Argentine, il devient Vincente, tombe amoureux, fait des enfants, bref tout va.

Arrivent les années 1940. Des lettres de sa mère restée à Varsovie l'informe que ça va beaucoup moins bien de ce côté du monde, qu'elle st sa famille vivent maintenant dans un ghetto. Puis une seconde lettre parlera de la faim, de survie. C'est à partir de là que Vincente se mettra à supposer, à imaginer, à vivre en imagination ce que sa mère peut vivre. I se dira qu'il aurait pu les faire venir avec lui, qu'il n'a rien fait pour eux, tout en espérant qu'ils s'en sortent.

D'Argentine, les nouvelles d'Europe sont sporadiques, mais chaque fois, elles confirment que ce que Vincente est en train d'imaginer... est aussi bel et bien en train d'arriver. Alors il perdra progressivement la raison, lentement, doucement, sous les yeux de ceux qui l'aiment et qui ne peuvent rien faire pour lui.

Le plus tragique dans cette histoire, c'est que l'auteur raconte la vie de son grand père, et par le fait même des conséquences qui on rejailli sur toute la famille, et sur lui. Rarement titre n'aura aussi bien été choisi. On en vient à étouffer avec Vincente. L'auteur entre dans la tête de l'homme de 40 ans qu'a été son grand-père pour raconter son désarroi, son impuissance. On en conclut avec lui qu'il reste la mémoire et que comme les gênes, elle se transmet, qu'on le veuille ou non.

C'est une écriture d'une douce puissance. Amigorena rend le drame historique archi-connu en quelque chose de très actuel. Dans les dernières pages, il décrit combien le drame de Vincente fait maintenant partie de lui, qui n'a pourtant à peu près pas connu son grand père. En ce sens, il démontre magistralement combien l'Histoire définit notre présent.

Le Ghetto intérieur raconte aussi le Buenos Aires de ces années-là, cette autre Amérique où tout a semblé possible pour ceux qui décidaient de s'y installer. Il raconte tout ce que que ça implique de changer de patrie, de vie, d'amours, tout ce qu'on peut endurer en tant qu'humain, et tout ce qu'il nous est et nous sera toujours impossible d'endurer, malgré tout.

Un livre extrêmement puissant.

lundi 21 août 2017

N'essuie jamais de larmes sans gants, par Jonas Gardell, éditions Gaïa

Vous connaissez sûrement un scénario qui commence avec un groupe de gens, généralement entre 1 et 10. À la fin, un ou deux de ceux-ci survivront. Qui seront-ils? Des Dix petits nègres à Alien, on tombe la plupart du temps dans l'action, ou à tout le moins, l'enquête. Avec ce livre, si la prémisse de base est la même, le contour est tout à fait différent. On parle plutôt de relations parents-enfants, entre amis, et amoureuses. Il n'y a pas de meurtre, et si la violence est extrême, elle ne se fait qu'avec des mots. Secoué, vous le serez. En fait le mot est faible. J'ai attendu deux bonnes semaines avant d'être capable d'en parler, ne serait-ce que sur ce blogue.

On sait donc dès les premières pages à quoi on fera face. Un jeune d'homme de 26 ans est sur son lit de mort et son amoureux est à son chevet. On est à la fin des années 80, à Stockholm. Autour d'eux, gravite un petit groupe d'amis. Ils sont sept. Qui survivra?

J'ai, comme vous sans doute, beaucoup lu sur la 2e Guerre mondiale et la Shoah. Je trace ici un parallèle sur les tragédies que ces événements ont représenté pour l'Humanité. L'épidémie de sida a été, et est toujours, jusqu'à un certain point, équivalent à la Shoah. Plus récent dans l'Histoire, on en a jusqu'ici moins parlé que de la Shoah. Si le sida est présent dans certains livres, rarement occupera-t-il autant de place qu'ici. En fait, "N'essuie jamais de larmes..." est littéralement le roman qui explique cette épidémie.

Au début du livre, j'ai cru à une chronique d'où l'auteur sortirait son propre personnage, mais tel n'est pas le cas. J'ose deviner qu'il s'agit plutôt de récits entendus par lui, vécus par d'autres. Ils sont Suédois, oui, mais ils auraient bien pu être Québécois, ou Français.

La plupart des personnages vivaient dans de petites communautés loin de la grande ville. Puis, vient cette réalité de leur existence qui devient intenable. Il leur faut être eux-mêmes et cesser de se mentir et de mentir aux autres. Il faut dire qu'ils sont d'une époque où on parle déjà d'homosexualité, qu'on sait que "ça existe" parce que certains ont déjà pavé la voie en s'ouvrant publiquement. Outre les Harvey Milk, chaque nation a eu ses leaders. Ils ont ouvert une première porte. Puis sont arrivés les autres, cette génération née dans les années 60, encore prise dans plusieurs carcans sociaux, mais inspirée par un vent d'ouverture d'esprit. Mais voilà, arrive une épidémie qui touche, pour l'instant cette seule communauté dont ils se réclament. Suivront les commentaires des médias, les réactions du public, la violence des mots et des non-dits. Honneur, fierté sont au programme mais aussi, et surtout, amour, L'amour filial, surtout, mais aussi celui de la vie, de l'autre, et même l'amour de l'amour. Quel qu'il soit, en manquer fait toujours mal, mais dans certaines circonstances comme celle-là, son manque fait encore plus mal.

Bref, on le devine, plusieurs y laisseront leur vie avant 30 ans. L'auteur raconte tout ça dans le détail, tant par ce qu'on voit que ce qu'on dit ou pense. Il s'agit du genre de livre avec lequel il faut parfois prendre une pause. L'idée de le lire dans un endroit public est mauvaise. L'apporter en vacances aussi. Il ne gâchera pas votre journée, ni le moment où vous le lisez, mais il teintera votre imaginaire de quelque chose que vous n'auriez pas souhaiter vivre.

Dur jusque dans son titre, ce livre ne peut laisser personne indifférent. À sa lecture, j'ai parfois eu terriblement peur que son auteur tombe dans le misérabilisme. Certains passages décrits avec un certain tragique qui n'était pas nécessaire, mais plus on avance dans le livre, plus on comprend son auteur de s'être laissé aller. Parce que peut-être comme lui, vous aurez la bizarre sensation de lire quelque chose qui aurait bien pu vous arriver si..., ou encore, de se rendre compte de quelque chose que vous aviez, jusqu'ici, plus ou moins volontairement réussi à éviter, pour toutes les raisons que vous voulez... Disons que si ces gens ont souffert, ce n'est pas nécessairement la douleur physique qui a été la pire. Il y a là une solitude la plus lourde qu'on ne vous aura jamais décrite. Et ça aussi ça nous ramène beaucoup à nous et à notre époque...

Je note enfin une particularité du livre: il n'y a pas de linéarité temporelle. On se transporte parfois, d'un paragraphe à l'autre à 15 ans plus tôt, puis, pouf, on est 5 ans plus tard, puis on revient en arrière. Or, ce n'est pas difficile à lire. Ces divagations dans le temps rapellent ces moments où on est tellement fatigué que plusieurs pensées nous viennent en même temps. On devine aisément que ce fut le lot de plusieurs des personnages de ce livre à la fin de leur vie, et voilà, on est totalement bouleversé.

Et pourtant, il faut lire ce livre. Vous n'en lirez pas souvent des comme ça, heureusement, mais ça vous donnera un bon portrait d'une époque et aussi, qui sait, de celle qu'on est peut-être en train de (re)vivre.

Pas besoin d'être gay pour lire une telle histoire. En fait, si vous avez des enfants, j'oserais croire que vous êtes particulièrement le public cible.