samedi 5 septembre 2026

Le mur, par Christian Guay-Poliquin, éditions La Peuplade

Oui, c'est aussi bon qu'on le dit. Cet auteur a une façon très particulière de capter notre attention. Mais n'en demeurent pas moins un ou deux petits malaises...

Christian Guay-Poliquin est en voie de devenir un spécialiste du décor. Je me souviens parfaitement des décors mentaux que je m'étais créés avec le Poids de la neige et le Fil des kilomètres. Ce sera la même chose avec celui-là. Sa façon de décrire une ambiance est d'une efficacité rare. En positionnant ses histoires dans un futur proche, on se retrouve en terrain connu, mais avec quelque chose de latent, de lourd, de fragile, quelque chose qui force le monde à ralentir. Sans être glauque, tout est risqué, difficile. Les personnages de Guay-Poliquin travaillent fort pour arriver à leurs fins.

Il n'y a pas de clichés dans les livres de cet auteur, mais des espèces d'anti-héros sur lesquels l'auteur met habilement la lumière. Ici, le personnage principal est superbe. C'est une femme exerçant un métier manuel qui attire notre sympatie. Déterminée, énergique (peut-être un peu trop, mais c'est pas vraiment énervant), elle est entourée de personnages différents les uns des autres qui, tous autant qu'ils sont, se confondent bien au superbe décor planté par l'auteur. Sérieux, j'enverrais Christian Guay-Poliquin en reportage à travers le monde pour lire ses descriptions des endroits qu'il visite. Je suis certain qu'on se sentirait comme si on était avec lui.

Côté malaises, deux choses. Bon, je veux pas étaler ma culture, mais un genre de monument de la littérature française a déjà écrit un roman du même titre. Non, c'était pas pareil, mais quand même... Et y'a aussi que... ben... on le sait tous, hein, que c'est déjà arrivé, une ville divisée par un mur? Et que c'était y'a pas si longtemps, avec les tentatives de le traverser, les tragédies, etc. On n'en parle pas dans nos critiques du livre, mais on le sait tous, n'est-ce pas? Et on imagine que l'auteur et l'éditeur le savaient aussi, hein? Rassurez-moi. Je veux juste être certain que l'auteur savait qu'il réinventait quelque chose. Si c'est le cas, en tout cas, c'est bien fait.

dimanche 30 août 2026

Les belles promesses, par Pierre Lemaitre, éditions Calmann-Lévy

Mission accomplie! J'aurai lu tous les tômes de la fabuleuse traversée du 20e siècle de Pierre Lemaitre. C'est certain que si vous n'avez rien lu de lui avant, Les belles promesses vous paraîtra peut-être étrange. Et si vous avez passé à travers les aventures de la famille Pelletier précédemment, vous en verrez ici l'aboutissement.

Fabuleux conteur, Lemaitre, c'est d'abord un rythme. Zéro longueurs avec lui. Aucun temps mort, et exit la poésie. Cet auteur vous fait lire rapidement. On perçoit le spécialiste du polar sans que ça en soit un. Les rebondissements se succèdent, on éclate de rire, on est totalement exaspéré et on vit quelques frayeurs.

Avc cette série, Lemaitre aura créé des personnages incroyables. Que dire de l'inégalable Geneviève et de son tout aussi singulier époux, Jean. Dans ce dernier tôme, ils prennent toute la place, même qu'on regrette un peu que les autres soient plutôt mis de côté, hormis François, le frère de Jean.

Et il y a aussi l'époque. On est dans les années 1960 à Paris, au moment de la constrution du boulevard périphérique. La ville est un chantier de construction, tout va vite... comme Pierre Lemaitre. Le bitume mais aussi le paysage agricole constitueont les décors les plus fréquents. Ici, les décors sont secondaires. Toute la place est prise par les personnages, aussi puissants (dans le sens d'incroyables) les uns que les autres.

Bon, Peut-être que ça se termine un peu rapidement, aussi. C'est comme si on sentait que l'auteur regrettait de mettre fin à tout ça. C'est un genre de fin classique, oui, mais qui a quand même le mérite de contenir sa part de rocambolesque. On termine le livre avec le sourire en se disant "ah ben oui, c'est bien ça. Ça devait arriver".

Amateurs de l'auteur, ne boudez pas votre plaisir et allez jusqu'au bout. Et pour ceux qui ne connaîtraient pas Pierre Lemaitre et qui auraient le gout d'une bonne série bourrée d'action et de rebondissements, commencez par Au revoir là-haut. Vous ne vous ennuirez pas.

dimanche 16 août 2026

Blancheur, de Jon Fosse, éditions Christian Bourgois

Il faut un auteur hors du commun pour vous emmener aussi loin en seulement 70 pages.

Jon Fosse ouvre la grande porte, la dernière, l'ultime, pour son personnage complètement perdu. Le gars a pris son char, a zigzagué d'un chemin à l'autre jusqu'à s'embourber dans un sentier forestier. Il sort, marche, et se perd.

Ce qui l'a rendu là est supposé par l'auteur. Comme à son habitude, il nous fait entrer dans la tête d'une personne confuse, tourmentée, dont les quelques instants de lucidité sont autant de tremplins pour plonger encore plus profondément dans une obscurité typique des personnages de Fosse. Le soir tombe, mais voilà qu'il se met à neiger, et tout devient blanc, de plus en plus blanc. La confusion se transforme alors en quelque chose d'autre, et quelle que soit la définition qu'on en fasse, c'est très touchant.

Lire Jon Fosse est une expérience dont je ne me lasse pas. Mon seul regret à propos de Blancheur est de ne pas l'avoir lu dans les meilleures dispositions. J'envie qui le lira d'une traite dans un lieu à l'écart, propice à sentir le soir tomber, puis la neige, puis le reste.

Jon Fosse est l'un des meilleurs pour nous traduire dans la réalité le genre de quatrième dimension dans laquelle se retrouvent des personnes que la vie rend fragile. Son ton, qui me fait de plus en plus penser à celui des pièces de Beckett, est d'abord difficile à cerner, mais une fois qu'on a pris le tempo, on est fascinés. Le gars crée des personnages extra-lucides. Ce court livre en est la preuve. Le gars en vient à voir et à ressentir des choses. Et si c'était comme ça que ça se passait, ce fameux moment?

Si vous n'avez jamais lu Jon Fosse, je recommande Blancheur pour vous y initier. Le ton, l'environnement, le personnage: tout y est. Si vous aimez ça, poursuivez votre découverte avec Matin et soir ou Melancholia II. Tiens, faudra que je relise ça un jour, moi.

dimanche 2 août 2026

Le spleen d'Oulan-Bator, par Jean-Frédéric Légaré-Tremblay, Les Presses de l'Université de Montréal éditeur

Ah les récits de voyage, ces exercices le plus souvent égocentriques, toujours trop longs, qui n'intéressent le plus souvent que l'auteur lui-même. Légaré-Tremblay transforme habilement ce qui aurait pu en être un en un récit qui prend la forme d'un aveu: par sa faute, un voyage peut sombrer dans l'ennui. Pas l'ennui de la maison ou de quelqu'un, non, mais celui qu'on pourrait confondre avec le désoeuvrement. Dans la langue de mon côté du monde on pourrait dire: trouver ça plate.

Pourtant la Mongolie, c'est pas rien. Légaré-Tremblay nous le démontre sur quelques pages où il raconte un voyage précédent au même endroit. Mais c'était l'été, et cette fois, il y est en plein hiver, avec un froid lttéralement sibérien et une pollution presqu'invivable à cause des chauffauges au charbon qu'utilisent les habitants de cette grande ville du nord.

On a souvent décrit l'expérience de la solitude, mais rarement celui de l'ennui. L'intérêt dans l'ennui, c'est d'abord de voir comment on est tombé dedans, et ensuite d'observer comment on fait pour s'en sortir. Qu'on le veuille ou non, ça finit souvent par quelques grands auto-coups de pied au cul. Mais quand t'es dans une ville hyper polluée eet qu'il fait en bas de -30C, t'as un peu moins de volonté à partir à l'aventure.

Et pourtant, l'auteur est quand même en Mongolie, un pays méconnu qu'il nous décrit socialement et historiquement à travers ses non-pérégrinations. Le récit de voyage devient une initiation à une partie inconnue du monde, et c'est fort intéressant. Comme quoi raconter un voyage qui n'a pas été ce qu'on s'en attendait crée sans doute le meilleur récit. Jean-Frédéric Légaré-Tremblay le fait habilement, comme on raconte une avarie qui nous est arrivée, en mettant l'accent sur les bons éléments, avec sincérité, et en sachant nous captiver.

C'est peut-être à lire pendant que vous êtes en voyage, justement pur vous faire apprécier le vôtre.

lundi 27 juillet 2026

Les orphelins- Une histoire de Billy the Kid, par Éric Vuillard, éditions Actes Sud

Ce court récit est d'abord un travail de recherche fouillé avec photos et mises en contexte historiques fort bien racontées. L'auteur y porte son propre regard et son interprétation sur l'histoire d'un gars qui n'a pas demandé à ce que son surnom passe à la postérité. Billy the Kid était un petit truand, d'abord anonyme, puis craint, qui a passé sa courte vie à survivre. Éric Vuillard le réhabilite habilement en interprétant la vie du personnage d'un angle différent de celui que lui a donné la Mémoire de sa nation.

Vuillard s'est demandé ce qui se cachait derrière la renommée d'un personne comme ça. Et d'où vient cette renommée? Quelle était la cause d'un mec aussi perdu, si jamais il en avait une?

C'est bon de redécouvrir un personnage historique de cette façon, en se posant des questions, dont la première: Billy the Kid a été le produit de quoi? Si son histoire s'est mal terminée et que son existence été pour le moins abjecte, c'est peut-être justement parce qu'il était le fruit de son environnement.

Ce n'est pas tant le personnage lui-même que ceux qui l'ont entouré que raconte Éric Vuillard, des débuts obscurs de Billy (on ne sait pas trop d'où il vient) jusqu'à sa fin tragique qui est passée à l'histoire. Parsemé de photos d'époque de lieux et de gens, Les Orphelins retrace une histoire triste et épique racontée par un penseur bien documenté. C'est un récit qui bouscule une fiction pour la placer dans la réalité. Disons ue c'est un peu le contraire d'un roman. Ça m'a beaucoup changé de ce que j'ai l'habitude de lire, ce qui est bon. Triste et rentre dedans, mais bon.

mardi 21 juillet 2026

Corps célestes à la lisière du monde, par Jon Kalman Stefansson, éditions Christian Bourgois

C'est l'histoire de quelqu'un qui aime. Simplement. Ce gars-là aime. Et il s'en condamne. On lui en veut. Ce monde est austère et aimer comme ça, ça ne passe pas.

Petur est pasteur dans l'Islande du début du XVIIe siècle. Le gars a bien vécu. Il a eu la chance d'avoir été encouragé à développer ses connaissances. Il a étudié, rencontré des gens pour qui il garde un profond respect et de beaux souvenirs. Sa maitrise de l'écriture lui a permis de rencontrer de grands personnages du pays. Puis, on l'assigne à cette petite communauté du nord du pays comme pasteur.

C'est ce qu'il raconte en écrivant à une personne très chère à qui il doit confier quelque chose d'important. Il traine en effet une réputation peu enviable. Il veut expliquer pourquoi, d'autant plus qu'un événement vient de se produire et qu'il y est relié. Est-ce sa faute? Qui accuser?

C'est l'histoire d'une personne hors normes qui veut entrer dans la norme mais qui se rend bien compte qu'il ne le pourra jamais. Ce gars aime apprendre, un de ses malheurs étant d'aimer les nouvelles idées comme celles d'un certain Galilée ou d'un Copernic. Mais il aime aussi ceux qui l'entourent, leurs natures propres, la robustesse de sa vieille servante, La naïveté de ses deux enfants adoptés, et ces femmes brillantes et allumées qui l'entourent et qui ne le devraient pas. Comme lui, les femmes possèdent une humanité que les autres hommes ne convoitent pas, sauf exceptions. Ceux-là sont étrangers, ou nerds ou d'une sexualité différente. Les autres supportent mal leur existence.

Jon Kalman raconte le rare talent d'être soi malgré tout. Raconté avec aridité, ce récit est loin des emportements, mais certains passages sur la beauté et sur l'amour, de qui ou de quoi que ce soit, sont magistraux. Différent de ses derniers livres, celui-là est dur, parfois apre, souvent violent, mais aussi méditatif et prodigieusement beau.

lundi 29 juin 2026

Les grues volent vers le sud, par Liza Ridzen, éditions La Peuplade

Tout le bien que vous avez lu sur ce livre est vrai. On en sort profondément ému par tous ses personnages: un fils unique en plein désarroi, un ami de toujours, du personnel de la santé humain, un chien fidèle et surtout, un vieux monsieur qui se raconte en parlant à sa femme qui ne le reconnait plus. Il y a beaucoup de monde qu’on voudrait prendre dans nos bras dans ce livre. Tout le monde, en fait. Sans cruauté, ce récit est rempli de maladresses. C’est, d’après moi, ce qui le rend aussi touchant.

Le narrateur raconte plusieurs fins vécues dans sa vie, des départs, des ruptures, et de toutes, sa fin à lui sera la plus déroutante. Il flotte donc sur ce livre une tristesse discrète, douce, mais saine, bercée par le vieillissement, l’esprit qui s’en va et les souvenirs qui restent. L’écriture calme de Liza Ridzen nous fait aussi réaliser qu’une des plus belles choses qu’on puisse offrir à nos personnes âgées, plus que de la compassion ou de l’empathie, c’est du respect.

Ce livre est une totale réussite, cette voix est une vraie force tranquille, douce à la lecture. Chapeau bas pour la traduction de Catherine Renaud. Maintenant, message à Liza Ridzen : vous m’avez donné envie d’avoir des nouvelles d’Hans ou de connaître la vie de Ture. Ce serait si bien. Mais quoi qu’il en soit, revenez-nous!