samedi 21 mars 2026

La maison vide, par Laurent Mauvignier, éditions de Minuit

Fallait le faire. En tout cas ça ne ressemble à rien. C'est un roman d'anticipation à l'envers: plutôt que d'imaginer ce que pourrait être le futur proche, Mauvignier suppose ce qu'aurait pu être le passé récent d'une branche de sa famille. Il raconte lentement, comme on peut le faire d'un souvenir lointain, avec des approximations qu'on associe à des émotions plus qu'à des faits. C'est très habile, parfois exigeant, mais souvent bouleversant. À la fin, en tout cas, j'ai dû prendre deux ou trois grandes respirations pour me contenir. Ça m'apprendra à terminer un roman du genre dans un bus public...

Ce livre est très typique des éditions de Minuit parce que l'histoire est racontée différemment. L'auteur s'immice dans son récit, faisant référence aux bribes d'anecdotes recueillies au fil de ses conversations avec des membres de sa famille. Il nous précise que ce quil raconte est sa propre interprétation. et quand on sait comment les tragédies racontées se sont soldées dans son temps à lui, avec son père, on est encore plus touché.

Avec cette histoire familiale, Mauvignier raconte aussi la place de la femme dans la France de la première moitié du vingtième siècle. C'est très "rentre dedans", amère, voir même acide. Je suis Nord-Américain, je sais que ça s'est vécu difficilement de mon côté du monde, dans d'autres contextes. Mais avec cette histoire, je comprends encore plus le machisme et je vous confirme que c'est vraiment pas drôle.

Enfin, l'auteur présente aussi magnifiquement l'incidence des deux grandes guerres du dernier siècle sur les classes populaires. La région concernée n'a pas reçue de pluie de bombes, mais les conséquences des départs de gars vers le front, de leurs retours ou pas, ont été bien souvent désastreuses pour celles qui sont restées.

Je ne sais pas si ce roman me marquera. Il m'a parfois demandé des efforts, mais j'en garde une impression forte, quelque chose qui ressemble à ma lecture des Bienveillantes de Jonathan Littel, il y a quelques années: de la fascination et du gros malaise. En tout cas, La maison vide, c'est vraiment une expérience.

samedi 7 février 2026

Passages, par Alex Landragin, éditions Alto

La vie d'un peuple inconnu du Pacifique sud, un épisode de la vie de Charles Beaudelaire, un tour du monde dans un grand voilier, la vie à Paris dans les jours qui ont précédé l'invasion allemande en 1940 et plus encore dans le même récit, tout ça lié par un acte plus ou moins magique qui traverse le temps. À première vue, on est loin des goûts de lecteur de romans que je suis. Pourtant, j'ai parcourru cet ovni littéraire assez avidement merci.

Au début, j'ai cru à quelque chose comme un Livre dont vous êtes le héros, que j'ai lus dans mon adolescence. Mais non, bien qu'il y ait quelque chose de weird à offrir deux modes de lecture du livre. J'ai opté pour le non-traditionnel, ce qui était une bonne idée, mais je suis certain que l'autre façon de le lire fonctionne aussi.

Passages, c'est de l'aventure à fond la caisse, un conte fantastique qui puise dans des épisodes historiques avec des personnages connus, mais réinventés. C'est audacieux, et c'est ce qui m'a attiré. Pour une fois, j'ai été loin des histoires assez torturées (mais excellentes!) que j'ai lues ces derniers temps. Et ça valait le coup.

Seule chose... bon, c'est moi, j'en suis certain. Je ne me permets pas assez de nouveautés du genre. mais bon, voilà... je suis pas certain d'avoir compris la fin. Je veux dire que s'il y avait une métaphore, ça m'a échappé. S'il y avait une énigme: je ne l'ai pas vue ni résolue. Tout ce que j'ai vu, c'est le talent de conteur d'Alex Landragin et un récit hyper documenté que je recommanderais à une personne qui lit peu, mais qui aime plonger dans une histoire à multiples rebondissements de temps en temps. C'est un livre un peu comme un jeu de société: mystérieux et captivant.

Recommandé pour qui a de l'audace.

jeudi 22 janvier 2026

Les orphelines, par Sophie Bienvenu, éditions du Cheval d'août

Encore une fois, Sophie Bienvenu crée un personnage beau dans son imperfection. Et cette fois encore, c'est au-delà de la simple beauté. C'est un portrait d'humain dans le détail, qui nous montre que les personnes en apparence les plus simples sont souvent les plus complexes. Et ça, c'est fascinant, surtout si c'est Sophie Bienvenu qui le raconte.

Celle qui prend la parole dans Les orphelines raconte sa vie à une personne qui vient de croiser la sienne par une circonstance tragique. En racontant sa vie, la narratrice fait des liens avec celle de son interlocutrice. En exposant ainsi l'adversité vécue par l'une et l'autre, on comprend que les deux possèdent la même force, celle qui les fera passer à travers cette ultime tragédie.

Ce que raconte la narratrice est une vie marquée principalement par la forte présence de sa mère. Pour elle comme pour sa fille, rien ne sera jamais facile. Ce sont des vies marquées par la débrouille, un sens des responsabilités minimum, mais une intensité émotive toujours au maximum. S'en suivent tous les abus qu'on puisse imaginer. Ces femmes sont d'abord fragiles. Mais malgré les coups du destin, chacune a vécu ses moments forts, avec des amours tonitruants, toujours vécus dans une vérité qu'on leur envie. Parce que les personnages de Sophie Bienvenu sont vrais. On est à des miliers de kilomètres des fakes ou des gens manipulés par les conventions. Ici, réfléchir se fait après coup, lorsqu'on évalue les conséquences de ses actes.

J'aime lire cette autrice parce que l'imagine facilement écouter quelqu'un, s'intéresser à une histoire. Décrire aussi bien des personnages implique une grande écoute. C'est bon de lire Sophie BIenvenu, mais ça doit être complètement trippant de lui raconter quelque chose. Je me l'imagine du type "bon public". En tout cas, moi, je suis le sien, son bon public. Définitivement!

samedi 3 janvier 2026

Poudreuse, par Sophie Roux-Lalonde, éditions L'Instant même

C'est l'histoire d'un jeune de milieu urbain dans la vingtaine qui se retrouve à la rue, et qui dilue son mal-être dans la consommation de drogues dures. Jusqu'ici, rien de nouveau. Le thême est courant. Mais cette histoire se distingue de tout ce que vous avez pu lire à ce sujet de deux façons.

La distinction tient d'abord dans l'angle par lequel on suit le personnage. L'autrice nous fait entrer dans la tête d'une personne fragile. Sans base solide, le gars s'accroche à une relation en particulier. Il s'y accroche tellement qu'il perdra pied au premier manque d'attention, et les conséquences seront lourdes. Les mains de deux personnes lui seront ensuite tendues. Saura-t-il remonter la pente? Vu de cet angle, tout semble difficile. Ne pouvant compter sur lui-même, on verra combien les autres se transformeront en bouées de sauvetage. Cette histoire traîte beaucoup plus des relations entre les êtres que des êtres eux-mêmes.

Une autre distinction est la sensibilité extrême qu'on ressent pour ce personnage. Comme certains qui le côtoireont, on voudrait nous aussi le prendre dans nos bras. Sa fragilité est vraiment bien décrite par Sophie Roux-Lalonde. Certaines scènes nous virent à l'envers. Attention, c'est pas vraiment à lire dans les transports collectifs. J'ai parfois dû arrêter ma lecture pour ne pas avoir l'air de passer un dur moment. Pourtant, l'émotion ressentie était belle parce que puissante. La voix de Roux-Lalonde porte droit au coeur du lecteur, d'une façon vraiment particulière.

Ce scénario d'avait pas besoin d'être compliqué ou trop élaboré, le style et le ton prenant toute la place. Même si, à la fin, on se dit qu'une telle histoire est inévitablement inventée, on reste avec un sentiment positif envers le personnage, malgré sa vie difficile et ses douleurs. Bref, on a développé beaucoup d'empathie, et c'est tout à l'honneur de l'autrice.

Beau premier livre pour Sophie Roux-Lalonde. J'aI hâte de lire son prochain.

lundi 29 décembre 2025

DJ Bambi, par Audur Ava Olafsdottir, éditions Zulma

Parler d'identité est monnaie courante dans la littérature de notre époque, surtout si on pense aux multiples autofictions qui traitent d'enjeux personnels. En plus de l'immigration, du transfuge de classe ou d'histoires familiales,le sujet de l'identité de genre est souvent porté par celles et ceux qui le vivent ou le requestionnent. Audur Ava prend le pari d'en parler autrement en créant un personnage de fiction. De mon point de vue d'homme cisgenre, c'est très réussi.

DJ Bambi se raconte, c'est bien là le défi, parce que pour elle, il n'y a rien à raconter. Pourtant, cette personne de 60 ans qui commence à peine à se débarasser du faux-semblant qui la faisait s'identifier au genre qui n'était pas le sien est amenée à se raconter à une autrice qui désire écrire un livre sur elle. L'autrice la trouve courageuse et accomplie, mais la principale intéressée n'en est pas là. Ce n'est pas le genre de personne qui s'autofictionnera. Tout ce qu'elle veut, c'est être elle-même, et que son entourage la prenne comme elle est. Évidemment, ce ne sera pas si simple, sauf peut-être pour son frère jumeau.

DJ Bambi est d'une tendresse qui fait du bien. Bien sur, ça comprend beaucoup de désarroi et d'incompréhensions, mais au-delà de ces difficultés, il y a des moments lumineux, et même si la lumière est faible, c'est autour de ces moments qu'est bâtie cette histoire. Chaques types de relations sont abordées: conjugale, filiale, fraternelle, amicale. Il est intéressant de voir desquelles le personnage principal tirera les pépites les plus précieuses.

Notons enfin que la notion d'identité de genre est d'autant plus grande pour ce personnage puisqu'en Islande, cadre de cette histoire, le nom de chacun est tributaire de son genre (avec la terminaison -son pour les hommes, et -dottir pour les femmes).

À mon sens, porter les personnes transgenres dans la fiction est une façon de cesser de les ostraciser. Un roman comme celui-ci permet de les sortir du monde des objets d'études plus ou mons autofictionnels qui en font des personnes extraordinaires. Audur Ava fait dire à son personnage qu'elle est une personne ordinaire... comme tout le monde, en fait, à moins de se considérer soi-même extraordinaire.

Encore une fois, la sensibilité de l'autrice Islandaise fait un excellent travail. Vous aurez du plaisir lire DJ Bambi.

jeudi 6 novembre 2025

Kolkhoze, par Emmanuel Carrère, P.O.L. éditeur

Faut que je l'avoue: Emmanuel Carrère est mon Walt Disney: il me raconte des histoires fantastiques de personnages dont j'aurais aimé vivre les aventures dans des décors oû je ne me retrouverai jamais. Mais voilà, ici comme dans dans plusieurs autres de ses livres, le personnage principal, c'est lui, et il se raconte à travers d'autres vies que la sienne, celles de son entourage. Faut le faire.

Kolkhoze tourne autour de ses parents, des personnages qu'il décrit aussi brillament que Disney peut le faire de princesses et de roturiers. Mais ici, les princes sont des nobles déchus, les princesses sont des intellectuelles et les roturiers sont des wannabes, en commençant par son père, dont la particule dans le nom en prend pour son rhume. Quant à sa mère, l'intellectuellissime Hélène Carrère-d'Encausse, le fils/écrivain en fait quasiment un personnage d'opéra issu d'une lignée à l'histoire ahurissante.

Bref, prenez deux personnes socialement distinctes mais quand même pas flamboyantes racontées par un écrivain qui se trouve ordinaire mais qui racone avec brio, et vous avez un livre aussi hétéroclyte que feel-good. Parce que Carrère se donne le droit de ne glorifier personne. Pour lui, les parents et la lignée qui les précède sont prétextes aux meilleures comme aux pires histoires, et aussi, incidemment, aux meilleurs comme aux pires legs. Il raconte donc son monde sans encensoir, avec lucidité, une auto-dérision souvent très drôle qui nous le rend sympathique, mais aussi un respect qu'il réussit avec nous inculquer.

Et le décor... ah, le décor. C'est Paris, ZE Paris avec les appartements de fonctions, les bureaux des Académies, les restos sur les rues célèbres, bref, si vous vous imaginez la Ville Lumière comme un cliché, sachez que ça existe, et qu'Emmanuel Carrère en fait partie, avec l'enfance dans de petits apparts, les chalets dans les montagnes, les voyages en Ukraine, les vacances en Grèce, etc.

Emmanuel Carrère a tout pour me déplaire et c'est, faut que je l'avoue, un de mes auteurs préférés. C'est pourquoi je le recommande à quiconque a peur de lui: vous ne vous ennuirez pas. Moi, je le lirai encore.

mardi 5 août 2025

La promesse de Juliette, par Mustapha Fahmi, éditions La Peuplade

Je reviens rapidement à un auteur dont la première lecture m'a récemment charmé. Ce deuxième livre confirme que j'aime la façon qu'a Mustapha Fahmi de nous parler de philosophie. C'est simple, avec des exemples tirés d'auteurs dontn il nous vulgarise très bien la pensée même si on ne les connaît pas.

Il est ici question d'amour et d'amitié, de dignité et d'identité. Chaque thème est amené par des réflexions qu'on peut facilement transposer dans nos vies à nous. C'est un exercice agréable et divertissant. On est loin des ouvrages pompeux et lourds auxquels on identifie trop souvent la philosophie.

J'ai toutefois remarqué une petite manie d'auteur qui ne prenait pas autant de place dans l'autre livre que je l'ai lu de lui. À certaines occasions, Fahmi laisse une phrase seule sur une page, comme on le fait d'une citation. C'est certain que l'auteur veut donner un certain impact à une telle phrase/idée en la laissant seule entourée du blanc du reste de la page. Pas mauvais comme procédé, mais inutile à mon sens. Dans un tel essai, comme dans tout livre, d'ailleurs, le lecteur est capable tout seul de s'approprier une phrase, n'importe où dans le livre, pour se l'imprimer en tête ou la noter quelque part.

N'empêche qu'il est bon et réconfortant de lire Mustapha Fahmi, un auteur qui utilise des ouvrages de fiction pour nous ramener dans notre réalité et nous faire nous rendre compte de comment on vit, comment on réagit.

Pour philosopher sans prise de tête.