mercredi 12 février 2020

Les abysses, par Biz, éditions Leméac

Le hasard m'a fait lire deux livres de suite où le personnage principal est en prison. Avec Jean-Paul Dubois, on était à la prison de Bordeaux, à Montréal. Avec Les abysses, on se retrouve à Port-Cartier, sur la Côte-Nord. Il faut dire que le crime présumé du personnage créé par Biz est autrement plus lourd que celui du Goncourt 2019. Et il y a plus: pas de Montréal ici. On est à Baie-Comeau, et par extension, sur la Côte-Nord, une région québécoise trop peu connue. Vous vouliez changer de décor? Biz vous en donne l'occasion. Et pas juste un peu.

Comme pour les dernières choses que j'ai lues de lui, Biz nous entraîne dans les profondeurs de l'âme humaine et du désarroi avec des personnages qui n'ont pourtant rien de menaçant. Ici, une jeune fille vit avec son père à Baie-Comeau, la mère étant décédée à la naissance de l'enfant. Bien sur, les deux ne l'ont pas eu facile, mais leur vie a, jusqu'ici, été somme toute ordinaire. Mais qu'est-ce qui a pu mener le père dans un pénitencier à sécurité maximum? Sa fille, rendue seule et dont la vie dépérit à force d'avoir à endurer les conséquences de ce qui lui a enlevé son père, va lui rendre visite de temps à autre en prison. Elle aussi le voit dépérir. Les deux vont mal. Autour d'eux, la société d'une petite ville suis son cours avec tout ce que ça implique de vivre en région... ce qui aura inévitablement un impact sur ce qu'il leur reste à vivre, comme sur ce qu'ils ont vécu, d'ailleurs.


À peu près au milieu du livre, on retourne dans le passé pour vivre ce qui les a mené là. Avec un des personnages en prison, on devine assez aisément qu'on aura affaire à un drame. À ce drame, Biz ajoute une enquête policière. Sans prendre toute la place, cette enquête occupera un espace du récit que j'ai moins aimé, parce que plus classique avec ses policiers classiquement sagaces et les concours de circonstances qui meublent toujours une enquête policière. Là n'est pas la force du livre.

Les abysses de Biz, c'est d'abord un environnement, comme d'ailleurs tout ce qu'il décrit. Cet auteur a justement le talent de décrire. Ses mots sont efficaces, tranchés. Québécois jusqu'aux tréfonds, Biz a un total contrôle sur l'environnement qu'il décrit. Sa documentation est vivante et pas seulement didactique. On sent que s'il nous parle d'un endroit, c'est qu'il l'a vécu en même temps que de l'avoir senti. Quant à sa nationalité et tout ce que ça concerne de politique et de social, il y a toujours une petite référence à tout ça dans ses récits, référence parfois subtile, qui fait la signature du personnage public qu'est devenu cet auteur intelligent.

Si on sourit en lisant Biz, c'est par la vérité criante de ses personnages qui nous ramènent souvent à des faits qu'on a souvent vécu. Il n'est pas donné à tous les auteurs de savoir décrire le réel. Biz le fait bien.

Plus je lis Biz, plus je l'aime, même si je sais qu'il ne plaira pas à tous. Son écriture est très crue. Ici, avec Les abysses, le fond auquel il touche, c'est celui des choses les plus simples, des gens qui nous entourent, du monde apparemment immobile qui peut déraper. Comme nous, d'ailleurs. On a l'air de rien, comme ça, mais on a tous, autant que nous sommes, le potentiel pour se retrouver dans les abysses comme aux plus hauts sommets. L'éventualité de se retrouver à l'aune ou l'autre de ses extrémités est effrayante, et c'est ce qu'il nous raconte ici.

dimanche 2 février 2020

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, par Jean-Paul Dubois, éditions de l'Olivier

J'ai lu la presque entièreté de ce livre en me demandant si je me trompais. Ce questionnement est devenu intéressant lorsque je me suis rendu compte qu'il m'avait permis de me terminer le livre.

"C'est un Goncourt, me disais-je. Alors pourquoi plus je le lis, moins je l'aime?" Je crois avoir compris une fois le livre terminé. Voici pourquoi.

L'histoire ici racontée se passe en majeure partie au Québec. L'écrivain français raconte l'émigration d'un Français qui traversera l'Atlantique pour retrouver son père, qui a suivi le même chemin avant lui. L'expat en question s'enracinera aisément dans sa terre d'accueil. On remarque là les atomes crochus que l'auteur nourrit envers ce bout de terre où, dit-on, il passe beaucoup de temps.

Mais tout ça se terminera plutôt mal parce que le narrateur raconte son histoire de la prison de Bordeaux, à Montréal, où il purge sa peine. Ce livre est donc le récit de ce séjour en prison en même temps que celui de la vie du narrateur où on passera de Toulouse à Montréal via le Danemark et Thetford Mines, au Québec. Un famille franco-danoise, une conjointe amérindienne (bien que l'auteur en parle plutôt comme une indienne), des personnages québécois avec ces noms de rues de Montréal (Lorimier, DuLaurier) et d'autres anglos-canadiens avec des noms exotiques construiront le récit.

Bon. Voilà pour l'essentiel de l'histoire. Quand à la façon dont c'est raconté...

J'ai mis plus de temps qu'à l'habitude entre le moment où j'ai terminé ce livre et mon article de blogue où j'en parle. Je me suis dit qu'avec le temps, je me remettrais de ma première impression, que j'aurais oublié les clichés enjolivés par l'écriture fine de Jean-Paul Dubois. J'ai pensé qu'avec le temps, un sentiment désagréable que je n'avais pas vécu depuis longtemps tant en littérature qu'en toute autre forme de rapports, s'évaporerait. Ce sentiment, c'est celui de se faire raconter des généralités bancales par un Européen débarqué chez-vous comme dans une ancienne colonie, cette petite condescendance cousue de fil blanc qui vous fait vous demander si on se moque de vous ou si votre interlocuteur est tout bonnement naïf, bref, ce malaise, cette déception... ben voilà, tout est dit.

Le narrateur de Jean-Paul Dubois est en prison au Québec. Il partage sa cellule avec un Hell's Angels amateur de motos. Au Québec, ce personnage est bien connu. C'est le truand par excellence, l'incarnation du hors-la-loi, du tueur, de tout ça. Or, lui donner la parole dans une langue qui n'est pas la sienne, comme le fait Dubois, fait décrocher tout lecteur ayant déjà vu défiler ce type de personnage sur son écran de télé ou dans son journal quotidien. Pour un lecteur Européen, comme parallèle, essayez d'imaginer un film comme la Haine ou Les misérables avec un casting s'exprimant avec un phrasé de Neuilly... Bon oui, bien sur, il y a quelques expressions "typiques" ici et là et puis ouais, fallait que tous les lecteurs comprennent, bien entendu...

Mais ce seul personnage est bien peu si on pense à tous ces éléments préfabriqués qui ont réussi à éblouir le jury du prix Goncourt 2019. Que la conjointe du narrateur soit amérindienne, bon, ok, pourquoi pas. Ç'auait pu être un pesonnage riche, fort. Mais vu du côté ouest de l'Atlantique, on se demande un peu pourquoi Dubois parle "d"indiens" lorsqu'il parle du peuple de ce personnage. Est-ce intentionnel ou simplement une image qui colle encore aux fameux grands espaces que le livre traversera régulièrement en hydravion? Ah, les grands espaces canadiens... Tiens, parlant d'espace, allons à Thetford Mines, où se déroule une partie de l'histoire. On est à la fin des années 70, début 80. Un épisode marquant de l'Histoire de cette partie du monde passe d'ailleurs par là en trois coups de cuillère à pot, bref en un ou deux paragraphes. Bon, disons que ce n'est pas là la spécialité de l'auteur. Dubois excelle plutôt dans les descriptions d'un orgue électronique, d'un moteur d'avion ou de l'architecture d'un édifice patrimonial. Bon, c'est vrai que sa description d'une église de Thetford Mines ressemble étrangement à celle du Répertoire du patrimoine culturel du Québec, mais bon... coïncidence, il faut croire.

Et le Danemark. Même là, y'a quelque chose du même ingrédient... Le père du narrateur est Danois. Alors pour coller à l'esprit de l'auteur, sa ville d'origine est... tout au bout du Danemark, là où y'a pas plus danois. Regardez bien sur la carte du pays, allez tout au nord, c'est Skagen. Ben voilà, ÇA, c'est danois, non? Eh bien notre personnage vient tout droit de là! Bon. Vous me direz que j'exagère, mais pris dans le contexte des autres coins tournés rondement de cet ouvrage, celui-là m'a tout autant exaspéré.

Une importante tempête de verglas? Ah oui, c'est très canadien, ça. Il faut du froid. Alors voilà, on en a une, une tempête de verglas, dans ce livre, à la suite de laquelle d'importantes coupures de courant auront de graves conséquences sur les habitants et les bâtiments. Ça tombe bien, parce que le Québec a justement vécu la même chose à la fin des années 90. Bon, ici, ça se passe une dizaine d'années plus tard, mais c'est pas grave. Le jury du Goncourt doit pas connaître cet autre épisode tragique de ce pays si pittoresque... C'est un détail...

Je pourrais en dire plus, d'un livre finement écrit par un écrivain brillant qui m'a pourtant donné l'impression d'un ouvrage bâclé et truffé de facilités charmantes pour un public déjà fan de l'auteur. Il y a là soit beaucoup de naïveté, soit une incompréhension choquante qui me laissent toutes deux pantois. Les injustices vécues par les personnages, leurs luttes, je les ai bien vues, mais niet, nada, rien: je n'ai pas été touché. Quelle tristesse.

Je n'ai pas envie de recommander cette oeuvre de Jean-Paul Dubois et ne comprends pas qu'on lui ai attribué le prix le plus prestigieux du monde littéraire francophone. Oui, certains passages, principalement ceux vécus dans la France des fameuses années autour de 1968, sont captivants, mais au final, on a aussi une flopée de petites imprécisions sur d'autres parties de l'histoire qui m'ont outrageusement agacé. Mis ensemble, ces bémols discréditent toute l'oeuvre. C'est vraiment très, énormément, immensément décevant.

jeudi 2 janvier 2020

MIss Islande, par Ava Audur Olafsdottir, éditions Zulma

Chaque fois je me demande si je devrais encore lire Ava Audir Olafsdottir, qu'elle finira bien par écrire quelque chose d'ordinaire. Eh bien c'est pas pour cette fois. C'est même à se demander si elle a déjà écrit quelque chose d'aussi beau avant.

Pourtant, j'avoue que le titre n'avait rien pour me plaire. J'imaginais quelque chose de mièvre et de pathétique comme les concours de miss. Ava Audur nous emmène à l'exact opposé, dans une histoire campée dans les années 60, une époque où la brume qui recouvrait encore le monde commençait tout juste à se lever. Ce livre raconte les premiers rayons de soleil qui l'ont percé.

Hekla est une jolie fille qui quitte son petit village pour aller vivre en ville. Oui, ça se passe en Islande, parce que oui, l'autrice est islandaise. Mais ça pourrait se passer à Montréal, Lyon, New York ou chez-vous, ne voyez surtout pas un effet de style sur le lieu.

Dans le bus, Hekla n'est pas déjà rendue en ville qu'elle se fait offrir de participer au concours de Miss Islande par un fervent protagoniste de l'événement, amateur de belles femmes. Mais voilà, Hekla n'en a rien à foutre. Elle, ce qu'elle veut, c'est écrire, ce qui est déjà pas mal weird en soi parce que que de ça non plus, personne n'en a rien à foutre. Sauf peut-être...

En ville, Hekla connait deux personnes. Une vit dans son petit appart à attendre son mari et à élever sa petite fille. L'autre vit dans une chambre entre deux voyages en bateau parce qu'il est marin, un métier qui ne lui apporte que des misères parce que son rêve est de devenir couturier. Ces deux personnages sont des amis d'enfance de Hekla. Ils ont le même âge, les mêmes espoirs, les mêmes angoisses mais surtout la même envie de devenir ce qu'ils sont, de faire ce qu'ils veulent. Les deux sont malheureux et voient dans Hekla une force, un vent contraire qui leur fait du bien. L'amie féminine se voit recluse à vie, et mère de plusieurs enfants malgré elle. Lui se voit comme le pire des humains parce qu'il se sait homosexuel. Et entre eux, avec eux, il y a Hekla qui poursuit sa vie contre vents et marées, à force de petits boulots mal payés et de remarques salaces sur son physique.

Et je ne saurais oublier son père, resté dans son coin de pays, loin, mais plein d'une foi rare pour sa fille, une foi en l'autre qu'on appelle "confiance", quelque chose d'aussi rare que précieux.

Il serait tentant de raconter ce qui se passe ensuite. Essayons seulement de vous faire ressentir combien Miss Islande est lumineux. À un moment donné, un des personnages se retrouve en Europe, bien au sud de l'Islande, où il (ou elle) constatera que là-bas, "il fait nuit à tous les jours". Note personnelle: amateur de l'Islande, j'ai toujours trouvé particulier qu'on me dise "qu'il doit être difficile d'aller là, écoute, y fait nuit la moitié de l'année". Personne ne m'a jamais laissé supposer que l'autre moitié de l'année, il faisait seulement jour... C'est justement ça, Miss Islande: la lumière qui perce la nuit.

Mention spéciale, pour une ixième fois sur ce blogue, à Éric Boury, traducteur de l'Islandais, pour la beauté de la langue. Quant à Ava Audur Olafsdottir, espérons-la encore aussi inspirée pour ces livres à venir. De toute évidence, cette autrice sait voir les couleurs dans les tableaux lex plus gris, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs.

Encore!

mardi 10 décembre 2019

There There, par Tommy Orange, éditions McClelland & Stewart (Penguin Random House)

Ce livre écrit en anglais a été traduit sous le titre "Ici n'est plus ici" aux éditions Albin Michel.

Il y avait un petit moment où je n'avais pas refermé un livre avec une telle émotion, celle du manque d'air, de la victime du jab en plein estomac. Et pourtant, la puissance de ce livre raconte l'impuissance. Mais il raconte aussi la meilleure façon pour s'en sortir: la fierté.

Avant les chapitres de There There, on a un petit lexique où chaque personnage est décrit en un paragraphe. Ça semble bizarre, mais c'est élégant, sympathique. Çs nous met dans le ton. Puis ça commence.

On est à Oakland. Dans chaque chapitre, un habitant différent de la ville se raconte. En fait ça, dépend; pour certain, l'histoire est au "je", pour d'autre, à la troisième personne, et même pour une autre, au "tu". Chaque histoire est différente mais chacun ont en commun de vivre dans cette ville, et même d'y être né pour la plupart, mais aussi d'avoir une origine amérindienne. Sur ce dernier point, pour certains, c'est clair et important, mais pour d'autres, c'est moins clair et pas vraiment important.

Un autre point que tous ont en commun, c'est que la vie n'est pas simple. Oakland s'embourgeoise alors que pour eux, la vie est compliquée: familles reconstitués, petits boulots, déménagements fréquents. C'est jamais vraiment simple. Pour la plupart, il y a un sentiment de "Mais qu'est-ce qui m'est arrivé?" ou de "Pourquoi je suis si mal?". Dans l'ordinaire de vies ordinaires, on sent un mal être soit profond, soit en surface, mais constant. Pour certains, c'est si évident que l'exutoire le plus commun, l'alcool, semblera le seul remède. Pour d'autres, une envie de réaliser quelque chose, de créer, prendra le dessus. Un besoin d'affirmer quelque chose, de montrer quelque chose.

Dans une scène, un personnage décrit avec précision l'état second qu'apporte l'alcool, cet oubli artificiel qui devient, au fil de sa vie, comme un but à atteindre, comme une seule issue. Tout ça sans trop savoir ce qui l'a mené là. Un autre personnage raconte comment est sa vie avec le syndrome d'alcoolisme foetal, et une autre encore, comment et pourquoi elle a dû donner son enfant en adoption. Il y a là beaucoup de drames, oui, mais décrits avec une tendresse telle qu'elle devient puissante et qu'elle vous fait vous attacher même à ceux pour qui la vie n'est vraiment pas d'aider celles des autres. Parce qu'à force de recevoir des coups, on en vient à savoir comment en donner...

Chaque personnage converge vers un événement qui fera culminer le livre pour sa finale dont je ne peux que vous dire, pour ne rien dévoiler, qu'elle vous ramène au fait qu'il s'agit bien d'un roman américain, qu'il y a de ces choses qui n'échappent pas à cette culture, soit-elle WASP ou amérindienne. Cette fin vous laissera pantois, mais certainement pas indifférent, comme tout ce livre, différent mais actuel du simple fait qu'il raconte des citoyens amérindiens vivant et nés en ville au 21e siècle.

L'écriture de Tommy Orange est d'une clarté qui fait du bien, tellement qu'elle adoucit la propos de ce qu'elle raconte. C'est rare. Rare aussi de sentir un tel amour de ses personnages, quels qu'ils soient.

Tommy Orange nous emmène à des kilomètres de la mondialisation et des extrémismes nationalistes en nous parlant du rapport à soi et de son environnement. On aura beau se prétendre citoyen du monde, on est toujours unique et particulier. On aura beau se prétendre unique et particulier, on fait quand même partie du monde. C'est ça, There There. Quelle réussite. J'en suis encore ému juste à regarder une photo de l'auteur. J'espère que vous ressentirez la même chose.



Oakland est en train de prendre un côté mythique, ou à tout le moins référentiel de l'Histoire récente des USA. J'en veux pour preuve ce premier livre de Tommy Orange, mais aussi l'excellent Telegraph Avenue, de Michael Chabon, qui m'est resté en tête longtemps, et que je recommande à qui veut s'imprégner davantage de l'ambiance de ce coin encore inconnu d'un pays malheureusement trop connu.

mardi 12 novembre 2019

La vie au-dehors, par Geneviève Boudreau, éditions du Boréal

Ce recueil de courtes nouvelles a pour décor le monde rural québécois. Chaque nouvelle est courte et contient un savant mélange de tendresse et de cruauté, à l'image un peu cliché qu'on se fait parfois des habitants de ces régions: sans zones grises, tout noir ou tout blanc.

La tendresse de Geneviève Boudreau provient d'abord de son style. Ses mots sont simples et beau, choisis, ses images sont souvent superbes. Certaines nouvelles portent le nom de "Portrait". Chacune contient une description qui tient sur deux ou trois pages: une chambre, une grange, un village. Ce sont autant de courts textes où l'objet devient le sujet" C'est totalement réussi, et le plus souvent tendre, plein d'images riches.

Les autres nouvelles mettent souvent en scène des membres d'une même famille. Un enfant, une mère, un père, tous différents, et toujours dans un contexte rural: exploitation agricole, résidences isolées, lisière de la forêt sont partout. Les animaux aussi, mais pas seulement ceux de la ferme comme un taureau ou des vaches, mais aussi une tortue, une salamandre, un chat. Et c'est souvent par là où arrive la cruauté.

Attention! Non, La vie au-dehors n'a pas à être mis à l'index des supporteurs des droits des animaux. Pas du tout. Cruauté n'est pas nécessairement synonyme de violence. Et s'il y a violence, elle n'est pas gratuite, bien qu'elle nous surgisse souvent en pleine face comme un coup de poing.

La cruauté s'immisce aussi entre humains. Et s'il ne s'agit pas de cruauté, parlons de dureté, de fatalité, et par là j'entends un persistant sentiment d'impuissance devant ce qui est plus grand que soi. N'oublions pas qu'on eproduit souvent ce qu'on a appris...

Alors on se demande si le décor rural n'était pas un peu facile pour ce genres de tableaux où lenteur et calme cachent de sombres travers. Peut-être, mais là n'est pas la question, à mon sens. Il me restera de ma lecture de La vie au-dehors des descriptions trop rares d'un monde qui m'est voisin, mais de plus en plus lointain malgré notre monde de communications omniprésentes. La mondialisation, c'est bien, mais à force de toujours tendre le cou pour regarder ce qui se passe plus loin, on en vient à ne plus porter attention à ce qui se passe juste à côté de nous. C'est un peu ça, avec ce livre. Bon, ce qui se passe n'as pas l'air facile. C'est dur, sans artifices, mais tranquille. Bref, c'est différent.

Il y avait longtemps que je n'avais pas lu un recueil de nouvelles, et je suis content que ça ait été celui-là. Si, comme toujours dans le cas d'un recueil, certains textes m'ont moins marqué que d'autres, aucun ne m'a paru de trop.

Je vous le recommande pour la différence, le dépaysement et la beauté des mots.

lundi 28 octobre 2019

Le charme discret de l'intestin, par Giulia Enders, éditions Actes Sud

En sous-titre: Tout sur un organe mal aimé; Nouvelle édition augmentée.

Cet essai scientifique a, de par sa nature, tout ce qui aurait pu me le rendre repoussant: les essais m'attirent peu, la science, encore moins. C'est bien la science, oui, mais ses explications se rendent rarement jusqu'à moi. Ça m'ennuie un peu. Et pourtant, ce livre est excellent et m'a appris plein de choses. Voilà un exemple probant de vulgarisation scientifique réussie.

Tout est d'abord dans le ton. L'autrice, une jeune gastro-entérologue allemande, nous raconte d'abord sa passion, l'étude du fonctionnement du corps humain, de la digestion des aliments, et plus particulièrement de la fonction des intestins. Bon, j'en vois qui sourcillent ou qui grimacent parce que pour eux, comme pour moi avant d'avoir lu ce livre, intestins rime avec ce qui sort de notre corps et non ce qui y entre. Or voilà, c'est justement le rôle de l'alimentation qui est aussi au coeur de tout ça mais, attention: sans morale, sans recommandations, suggestions de diète, de ci ni de ça. Voilà pourquoi ce livre m'a plu. Il me parle d'une partie de moi que je ne connais pas sans un ton docte ou bien-pensant, et en m'apprenant non seulement des choses sur l'organe en question mais aussi sur tout ce qui lui est relié.

La section sur le lien entre l'intestin et le cerveau est particulièrement intéressante. Humeurs, stress, anxiété sont autant de choses qui seraient étroitement reliées avec cette portion importante du processus digestif. C'est franchement intéressant. On peut même y tirer des conclusions sur des comportements observés tant dans son propre corps que chez les autres.

Autre découverte franchement passionnante: de l'importante des bactéries et de la relation qu'on a développé avec elles. Dans notre monde prétendument propre, on devrait apprendre à relativiser le terme "bactéries". Bien sur il y a les bonnes et les mauvaises, et l'autrice nous aide beaucoup à s'y retrouver, mais il y a aussi celles qui nous aident. Et quant à celles qui nous nuisent, prend-t-on vraiment les bons moyens pour les tasser? Et si on était plus fort en dedans, pour combattre les maux, plutôt que de tout désinfecter à l'extérieur? Y'a pas que ça mais...

Voilà un exemple de ce dont parle cet excellent ouvrage de vulgarisation. Écrit sur un ton hyper sympathique sans pour autant être infantilisant, c'est un ouvrage à la portée de tous. Bien traduit, il contient des illustrations de style bédé qui, bien qu'elles ne soient pas nécessairement toujours utiles, accompagnent bien le texte, et contribuent à dédramatiser un sujet qui aurait bien pu tomber dans le drame, oui, ou pire: les recommandations.

lundi 7 octobre 2019

Toute la lumière que nous ne pouvons voir, par Anthony Doerr, éditions Albin Michel

Nous revoici en pleine 2e guerre mondiale, période inspirante pour la littérature mondiale. Deux histoires sont racontées en parallèle: celle d'un jeune soldat allemand, et celle d'une jeune française. Si les liens entre les deux sont rapidement faciles à faire, le prétexte de leur rencontre finale, qu'on juge inévitable, l'est beaucoup moins. Sous des apparences de thriller, on navigue pourtant en pleine zone romanesque, avec des références historiques, scientifiques et psychologiques. Facile à lire, de facture classique, mais avec une fin efficace. Ne réinvente pas le genre, mais divertit pleinement.

Werner est un petit garçon élevé avec sa soeur dans un orphelinat allemand. Curieux et brillant, il développera une spécialité dans l'électronique, ce qui le mènera vers une école d'élite, puis sur le front pendant la guerre.

Marie-Laure est élevée par son père dans un appartement parisien. Le père, qui travaille dans un musée d'histoire naturelle, s'occupera pleinement de sa petite fille aveugle qui le suivra souvent sur son lieu de travail, où elle développera une connaissance pour la vie marine et les pierres précieuses. Puis vient la guerre. Ils fuient à Saint-Malo, un des derniers bastions de résistance allemands après le Débarquement. La ville sera assiégée et dévastée en août 1944.

Le contexte historique, s'il est hyper connu, devient passionnant lorsqu'il se déroule à Saint-Malo. Bon, on n'est pas à Stalingrad, mais on vit quand même un siège de l'intérieur, ce qui fascine toujours. Car les références historiques, mais aussi géographiques d'Anthony Doerr sont tout à fait intéressantes. Ses décors sont justes, bien décrits, comme d'ailleurs tout le livre, tout aussi bien traduit, précisons-le.

Ma seule réserve, qui concerne le côté un peu cliché des personnages, s'est estompée au fil des pages, alors que l'intrigue se développe. Par "cliché", j'entends d'abord leurs noms respectifs (vous verrez, y'a pas plus Français et Allemand), mais aussi par le côté un peu gros de certains personnages secondaires. On parle d'Allemands vraiment méchants et de Français, ou plutôt de Françaises un peu trop préoccupés par la bouffe et les petits plats, quelque soit le contexte... Mais justement, ça passe. Parce qu'il y a dans ce roman beaucoup de délicatesse. IL y est beaucoup question de la fragilité de certains humains, quels qu'ils soient, et aussi de la fatalité de l'Histoire qui emporte les uns comme un vent d'ouragan, en laissant les autres se réinventer, et par le fait même, continuer le monde. C'est vraiment très beau.

Bien ficelé, intriguant, Tout ce que la lumière... se lit tout seul. Il plaira autant aux amateurs de l'époque (la 2e Guerre), qu'à ceux des histoires truffées de rebondissements, ainsi qu'aux lecteurs pour qui décors et psychologies des personnages comptent autant que les personnages eux-mêmes.

Une belle réussite.