C'est l'histoire de la personne que vous avez le plus détestée depuis que vous êtes en âge de rencontrer des gens. Vous l'avez peut-être croisé deux minutes, une partie d'une journée, ou dans le contexte du travail, allez savoir. C'est un personnage absolument détestable: pas beau, négligé, arrogant, il vous donnera l'impression de tout savoir. Si vous êtes une femme, il vous draguera assez salement. Nerveux, il vous donnera une impression de "ne pas être très clair". Si on vous en parle, c'est inévitablement en mal. Personne n'en veut.
C'est ce personnage qui se raconte dans la Bête à sa mère. Il se décrit, vous raconte sa vie et vous dit ce qu'il en pense, de sa vie, des gens, de vous, et ce n'est absolument pas banal.
Outre ses frasques de larcins en tous genres, de fuites et de petites violences ordinaires, on découvre, et c'est là où réside le principal tour de force, ce que le bonhomme a en tête. À force de le connaître, on en vient à constater que le garçon, bien qu'il agisse comme tel, n'est pas totalement con. Curieux, il emmagasine l'information comme peut-être un geek aurait pu le faire dans un contexte de développement normal. En fait, on constate que le gars aurait pu avoir du talent, qu'il lit, qu'il sait reconnaître quelqu'un qui ne sait pas écrire et qu'il est, finalement, un talent gaspillé.
En fait, ce livre se joue dans les premières pages, où le personnage raconte son enfance, qu'il a passé de famille d'accueil en famille d'accueil dès l'âge de cinq ans. Le garçon s'est fait tout seul, selon ses principes et ses interprétations à lui, et ça donne ce que ça donne: un être en mode survie qui n'a aucun respect pour rien mais qui sait se débrouiller, et ce, à tout prix.
Goudreault est un travailleur social. Ça se voit. On imagine facilement que son personnage regroupe un peu de plusieurs des gens qu'il a côtoyé. C'est sans doute dans cette expérience de rencontres qu'il a puisé les deux traits particuliers du personnage de son livre qui feront le titre: les bêtes, la mère. Il fait d'abord une habile démonstration qu'il est toujours satisfaisant de s'attaquer à plus petit que soi, d'où la relation singulière de son personnage avec les animaux de compagnie. Tantôt tenté de les dominer, tantôt exaspéré par l'attention qu'ils reçoivent, une attention que lui n'a jamais reçu, il en fera ses boucs émissaires, et ils prendront une certaine place dans sa vie à un moment donné. Par le fait même, l'auteur en fera aussi autant de miroirs dans lesquels on voit son personnage, sauvage, mal élevé mais aussi et surtout, abandonné. Parce que sa grande quête, c'est aussi de retrouver sa mère. Cette obsession le mènera au plus bas et lui donnera aussi une raison de vivre.
La Bête à sa mère, c'est Tarzan réinventé. David Goudreault y fait la magistrale démonstration de ce qu'un humain laissé seul face à lui-même peut devenir dans un monde qui, quel qu'il soit, sera toujours pour lui une véritable jungle, où la seule chose à faire, et ce coûte que coûte, c'est de survivre. Et tout ça, il faut le souligner, n'est pas vulgaire. On pourrait s'y attendre, avec un tel personnage. Mais non. C'est cru comme histoire, oui, mais la narration ne s'embourbe pas dans les sacres et les disgrâces verbales. Pas besoin. Les aventures du pauvre gars parlent par elles mêmes. La forme (l'écriture) n'a rien de spectaculaire mais le fond (l'histoire) est magistrale.
Amoureux d'histoires d'amour, d'amitiés fleuries et de licornes s'abstenir. Amateur de réalité augmentée, vous serez gâtés. On parle ici, d'un nouveau grand auteur.
jeudi 11 janvier 2018
lundi 8 janvier 2018
Le sous-majordome, par Patrick Dewitt, éditions Alto
L'auteur des Frères Sisters revient nous confirmer que ça spécialité, c'est l'ambiance étrange. Très théâtral, ce Sous-majordome mélange des dialogues à la Beckett dans un décor à la Kafka avec une histoire à la Lewis Caroll.
On parle ici d'une histoire très dense. C'est qu'il s'en passera des choses dans la vie du petit Lucien, parti assez jeune de son village pour aller travailler au château d'un riche baron, dans un autre village assez éloigné pour qu'il lui faille s'y rendre en train. On est fixés dès les premières pages sur le type de personnages qu'on y rencontrera. Comme une Alice dans un pays pas vraiment merveilleux mais vraiment étrange, Lucien nous semblera bien souvent le seul être "normal". Sa mère, même, craint un peu, et contribue à faire débuter le livre sur les chapeaux de roue. Puis, vient le voyage en train, avec d'autres personnages, et suivent les rencontres du majordome, du baron, de villageois et de bien d'autres êtres étranges.
Les descriptions des endroits et des gens m'ont souvent ramené aux ambiances de films aux personnages bédéèsques, comme le Delicatessen de Caro et Jeunet, par exemple. Ces personnages sont forts même dans leur modestie. Tranchants, sans fioritures, chacun a d'abord l'air destiné à ne jouer qu'un seul rôle, le sien, dans sa propre bulle, sans trop d'empathie pour les autres. Pourtant, à force de rencontres, l'empathie et même l'amour feront surface pour Lucien. Le roman en devient alors un d'apprentissage, non seulement des choses de l'amour, mais aussi de la vie, du sens qu'elle peut avoir pour chacun, et dieu sait que le manque de sens est justement ce qui en marque plusieurs...
Le Sous-majordome est truffé de scènes délirantes en des lieux vraiment très singuliers. Le château à lui seul vaut son pesant d'or, mais aussi un autre endroit, situé dans la campagne environnante, où se passeront d'autres scènes autour desquelles tournera tout le livre. Souvent étourdissant parce que bouillonnant de rebondissements, on sort de ce livre en se disant qu'il aurait pu en constituer 2 ou 3 tellement l'histoire ou le caractère de chaque personnage est riche.
Ce livre contient toutefois un important bémol puisque plusieurs de ses pages, particulièrement vers la fin, contiennent de grossières erreurs d'éditions. Mots dédoublés, manquants ou phrases carrément illisibles laissent parfois supposer une révision mal faite ou une date de tombée un peu exigeante pour le traducteur ou le réviseur. Ceci n'empêche pas la lecture du livre, mais l'évidence de ces erreurs laissent un peu perplexe. En espérant que l'éditeur n'ait pas simplement décidé de laisser passer, que ce n'était pas si grave. Oui, ce l'est. Et c'est dommage aussi, car il s'agit ici d'un excellent texte qu'on a un peu barbouillé.
Reste que le Sous-majordome confirme le talent de Patrick Dewitt, qui est en train de faire sa marque avec un style unique. On en veut encore des comme ça... mais bien traduit, et révisé!
On parle ici d'une histoire très dense. C'est qu'il s'en passera des choses dans la vie du petit Lucien, parti assez jeune de son village pour aller travailler au château d'un riche baron, dans un autre village assez éloigné pour qu'il lui faille s'y rendre en train. On est fixés dès les premières pages sur le type de personnages qu'on y rencontrera. Comme une Alice dans un pays pas vraiment merveilleux mais vraiment étrange, Lucien nous semblera bien souvent le seul être "normal". Sa mère, même, craint un peu, et contribue à faire débuter le livre sur les chapeaux de roue. Puis, vient le voyage en train, avec d'autres personnages, et suivent les rencontres du majordome, du baron, de villageois et de bien d'autres êtres étranges.
Les descriptions des endroits et des gens m'ont souvent ramené aux ambiances de films aux personnages bédéèsques, comme le Delicatessen de Caro et Jeunet, par exemple. Ces personnages sont forts même dans leur modestie. Tranchants, sans fioritures, chacun a d'abord l'air destiné à ne jouer qu'un seul rôle, le sien, dans sa propre bulle, sans trop d'empathie pour les autres. Pourtant, à force de rencontres, l'empathie et même l'amour feront surface pour Lucien. Le roman en devient alors un d'apprentissage, non seulement des choses de l'amour, mais aussi de la vie, du sens qu'elle peut avoir pour chacun, et dieu sait que le manque de sens est justement ce qui en marque plusieurs...
Le Sous-majordome est truffé de scènes délirantes en des lieux vraiment très singuliers. Le château à lui seul vaut son pesant d'or, mais aussi un autre endroit, situé dans la campagne environnante, où se passeront d'autres scènes autour desquelles tournera tout le livre. Souvent étourdissant parce que bouillonnant de rebondissements, on sort de ce livre en se disant qu'il aurait pu en constituer 2 ou 3 tellement l'histoire ou le caractère de chaque personnage est riche.
Ce livre contient toutefois un important bémol puisque plusieurs de ses pages, particulièrement vers la fin, contiennent de grossières erreurs d'éditions. Mots dédoublés, manquants ou phrases carrément illisibles laissent parfois supposer une révision mal faite ou une date de tombée un peu exigeante pour le traducteur ou le réviseur. Ceci n'empêche pas la lecture du livre, mais l'évidence de ces erreurs laissent un peu perplexe. En espérant que l'éditeur n'ait pas simplement décidé de laisser passer, que ce n'était pas si grave. Oui, ce l'est. Et c'est dommage aussi, car il s'agit ici d'un excellent texte qu'on a un peu barbouillé.
Reste que le Sous-majordome confirme le talent de Patrick Dewitt, qui est en train de faire sa marque avec un style unique. On en veut encore des comme ça... mais bien traduit, et révisé!
mercredi 3 janvier 2018
Les producteurs, par Antoine Bello, éditions Gallimard
C'est une société dont les membres, disséminés à travers le monde, contribuent à élaborer des fausses nouvelles qui, une fois lancées dans l'actualité, contribueront à rendre le monde meilleur. Troisième d'une série de trois, cet ouvrage a tout un côté visionnaire. Campé dans l'actualité des dernières années (mais attention, pas de la dernière année, les amateurs de Trump seront déçus...), cette histoire intelligente a tout pour faire réfléchir.
On y suit le personnage principal dans l'évolution de certains "dossiers" de l'organisation, dont il devient un des dirigeants. Il y est entre autres question de la montée et de la chute de Sarah Palin comme candidate à la vice-présidence américaine, de la marée noire du Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique et d'autres récits inventés et couverts par les médias, dont un en particulier, dont l'ambition est particulièrement remarquable.
Ces "faiseurs d'histoires" utilisent les médias sociaux et traditionnels pour faire circuler leurs scénarios, dont ils contrôlent l'interprétation. L'idée est fascinante. On a là, en fait, des genres de nouveaux super-héros, mais geeks et discrets plutôt que musclés et ostentatoires. Fouillé parce que bien documentée, l'histoire des Producteurs est presque trop belle pour arriver... et c'est ce qui m'est entré en tête, sans ne plus en sortir, à partir de la réalisation du scénario final, qui deviendra l'aboutissement de la trilogie. Dommage, mais pourtant...
Et pourtant, ça plait. Les trois livres d'Antoine Bello sont traduits en plusieurs langues. Écrits sobrement, ils contiennent juste assez d'intrigues amoureuses pour ajouter le sucre nécessaire à un produit à succès. Pas que ce soit trop, non, mais il y a là comme un passage obligé où les deux personnages principaux, un homme et une femme, en viennent à se flirter. Pour ma part, c'est décevant parce que trop prévisible, ce qui n'est pourtant pas le cas du reste de l'intrigue.
Rédigé à la manière d'un scénario de film, Les Producteurs contient plusieurs dialogues, souvent savoureux, avec de belles pointes d'ironie. En fait, l'invention même de cette histoire constitue en elle-même une fameuse ironie sur notre monde de communications, de détournement d'opinions, et d'opinions tout court. Big Brother n'est pas loin, mais dans ce cas-ci, il a le beau rôle.
Un bon divertissement, truffé de bonnes occasions de réfléchir sur la place qu'occupent les médias dans notre vie.
On y suit le personnage principal dans l'évolution de certains "dossiers" de l'organisation, dont il devient un des dirigeants. Il y est entre autres question de la montée et de la chute de Sarah Palin comme candidate à la vice-présidence américaine, de la marée noire du Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique et d'autres récits inventés et couverts par les médias, dont un en particulier, dont l'ambition est particulièrement remarquable.
Ces "faiseurs d'histoires" utilisent les médias sociaux et traditionnels pour faire circuler leurs scénarios, dont ils contrôlent l'interprétation. L'idée est fascinante. On a là, en fait, des genres de nouveaux super-héros, mais geeks et discrets plutôt que musclés et ostentatoires. Fouillé parce que bien documentée, l'histoire des Producteurs est presque trop belle pour arriver... et c'est ce qui m'est entré en tête, sans ne plus en sortir, à partir de la réalisation du scénario final, qui deviendra l'aboutissement de la trilogie. Dommage, mais pourtant...
Et pourtant, ça plait. Les trois livres d'Antoine Bello sont traduits en plusieurs langues. Écrits sobrement, ils contiennent juste assez d'intrigues amoureuses pour ajouter le sucre nécessaire à un produit à succès. Pas que ce soit trop, non, mais il y a là comme un passage obligé où les deux personnages principaux, un homme et une femme, en viennent à se flirter. Pour ma part, c'est décevant parce que trop prévisible, ce qui n'est pourtant pas le cas du reste de l'intrigue.
Rédigé à la manière d'un scénario de film, Les Producteurs contient plusieurs dialogues, souvent savoureux, avec de belles pointes d'ironie. En fait, l'invention même de cette histoire constitue en elle-même une fameuse ironie sur notre monde de communications, de détournement d'opinions, et d'opinions tout court. Big Brother n'est pas loin, mais dans ce cas-ci, il a le beau rôle.
Un bon divertissement, truffé de bonnes occasions de réfléchir sur la place qu'occupent les médias dans notre vie.
lundi 4 décembre 2017
Les inquiétudes, par Jean-Simon Desrochers, éditions Les Herbes rouges
Lorsqu'ils parlent de ses romans, la plupart des chroniqueurs parlent de "romans chorals". Les histoires parallèles de multiples personnages réunis par un même thème demeurent la spécialité de Jean-Simon Desrochers. Le lire, c'est un peu comme regarder une websérie en rafale, avec des épisodes courts. Ça change constamment. On ne s'ennuie jamais.
Ça c'est la forme. Ça demeure, à mon sens, irréprochable. Le talent que j'ai découvert avec La canicule des pauvres, en 2010, demeure.
Maintenant, il y a aussi le fond.
Comme dans ses romans précédents, Desrochers peint des personnages qui, pour la plupart, la jouent dure. Ici, le thème commun est un quartier où, comme prémisse de départ, un enfant est porté disparu. Comme dans La canicule..., on se situe dans l'est de Montréal. D'ailleurs, à un certain moment donné, apparaissent des personnages de La canicule des pauvres. Pour qui l'a lu, le moment est jouissif. On retrouve de vieux amis et on ne peut que s'en réjouir. Qui n'a pas lu ce précédent roman ne sera toutefois pas perdu. En tout cas, pas à cause de ça.
La signature Jean-Simon Desrochers, c'est aussi beaucoup de sexe. Beaucoup. Et comme tout ce qu'il écrit, ça se tient, c'est pertinent, et surtout c'est différent d'une scène à l'autre. Très différent, du torride au plus glaçant, et ici plus que jamais. Loin du roman érotique, on sourit parfois à ces scènes et à d'autres, eh bien, j'ai déposé mon livre un peu. Parce qu'avec Les inquiétudes, un auteur aura réussi à me choquer. Je pense qu'il faut le faire. C'est en soit une réussite. Et c'est, à ma grande surprise, en matière de scène sexuelle que j'ai frappé mon mur.
Je crois que pour être choqué, il faut d'abord être surpris par quelque chose de nouveau. Ici, j'ai lu des scènes dont je n'avais jamais rien lu de tel avant. Et pourtant j'ai beaucoup lu, il me semble. Or voilà, l'auteur va loin dans l'horreur. On ne parle pas ici de fantastique ni de tripes et boyaux, enfin, pas trop, mais plutôt dans les tabous. Il nous les jette en pleine face, sans trop qu'on ne les voit venir. Vraiment, il faut le faire. Bien écrit, ça passe, mais une fois choqué, on redevient difficilement indulgent. C'est ce qui m'est arrivé. Après avoir été sérieusement dérangé (je ne décrirai pas les scènes en question, ça serait trop en dire du livre), j'ai lu le reste du livre avec appréhension, craignant de revivre un sentiment désagréable. Or oui, ça revient parfois, cette violence crue mais pas gratuite pour autant. Et pourtant, il y a d'autres scènes qui sont bien loin de là dans Les inquiétudes. Bien sur, le titre l'indique, ça ne va pas trop bien pour les habitants des environs, mais il y en a qui vivent d'heureuses découvertes, une rédemption, un amour, même. C'est là où la multitude des tableaux fait son effet on change d'air au fil des pages, fort heureusement, parce que parfois, ça sent vraiment pas très bon...
Pour le reste, j'ai remarqué de petites choses comme le fait que de ses personnages, plusieurs sont reliés au monde des médias. On croise en effet une animatrice télé, un ex-animateur de radio, une journaliste. Pas de critique sociale ici, enfin, pas sur ce milieu en particulier. Une seule constatation: eux, comme les autres, vivent des vies ordinaires.
Alors voilà, les Inquiétudes est le premier d'une série de deux livres, la série ayant pour titre : L'année noire. Le deuxième livre est déjà sorti. Si ça avait été le cas en 2010 après la sortie de la Canicule des pauvres, je me serais jeté sur une deuxième partie alors que cette fois, je vais attendre. Combien de temps? Je l'ignore. Et pourquoi? Parce que même si Jean-Simon Desrochers écrit des livres unique dans un style unique, cette fois, il a poussé mon bouchon trop loin. Dans le domaine du sordide, j'ai atteint ma limite. Je ne lui en veut pas. Enfin, c'est dommage parce que je l'aimais beaucoup. Mais bon, j'imagine que lui et son éditeur assument qu'en sortant d'un tel livre, on risque de ne pas avoir nécessairement envie d'y retourner. Mais si vous avez aimé ses autres livres, franchement, vous devriez aussi essayer celui-là.
Maintenant, il y a aussi le fond.
Comme dans ses romans précédents, Desrochers peint des personnages qui, pour la plupart, la jouent dure. Ici, le thème commun est un quartier où, comme prémisse de départ, un enfant est porté disparu. Comme dans La canicule..., on se situe dans l'est de Montréal. D'ailleurs, à un certain moment donné, apparaissent des personnages de La canicule des pauvres. Pour qui l'a lu, le moment est jouissif. On retrouve de vieux amis et on ne peut que s'en réjouir. Qui n'a pas lu ce précédent roman ne sera toutefois pas perdu. En tout cas, pas à cause de ça.
La signature Jean-Simon Desrochers, c'est aussi beaucoup de sexe. Beaucoup. Et comme tout ce qu'il écrit, ça se tient, c'est pertinent, et surtout c'est différent d'une scène à l'autre. Très différent, du torride au plus glaçant, et ici plus que jamais. Loin du roman érotique, on sourit parfois à ces scènes et à d'autres, eh bien, j'ai déposé mon livre un peu. Parce qu'avec Les inquiétudes, un auteur aura réussi à me choquer. Je pense qu'il faut le faire. C'est en soit une réussite. Et c'est, à ma grande surprise, en matière de scène sexuelle que j'ai frappé mon mur.
Je crois que pour être choqué, il faut d'abord être surpris par quelque chose de nouveau. Ici, j'ai lu des scènes dont je n'avais jamais rien lu de tel avant. Et pourtant j'ai beaucoup lu, il me semble. Or voilà, l'auteur va loin dans l'horreur. On ne parle pas ici de fantastique ni de tripes et boyaux, enfin, pas trop, mais plutôt dans les tabous. Il nous les jette en pleine face, sans trop qu'on ne les voit venir. Vraiment, il faut le faire. Bien écrit, ça passe, mais une fois choqué, on redevient difficilement indulgent. C'est ce qui m'est arrivé. Après avoir été sérieusement dérangé (je ne décrirai pas les scènes en question, ça serait trop en dire du livre), j'ai lu le reste du livre avec appréhension, craignant de revivre un sentiment désagréable. Or oui, ça revient parfois, cette violence crue mais pas gratuite pour autant. Et pourtant, il y a d'autres scènes qui sont bien loin de là dans Les inquiétudes. Bien sur, le titre l'indique, ça ne va pas trop bien pour les habitants des environs, mais il y en a qui vivent d'heureuses découvertes, une rédemption, un amour, même. C'est là où la multitude des tableaux fait son effet on change d'air au fil des pages, fort heureusement, parce que parfois, ça sent vraiment pas très bon...
Pour le reste, j'ai remarqué de petites choses comme le fait que de ses personnages, plusieurs sont reliés au monde des médias. On croise en effet une animatrice télé, un ex-animateur de radio, une journaliste. Pas de critique sociale ici, enfin, pas sur ce milieu en particulier. Une seule constatation: eux, comme les autres, vivent des vies ordinaires.
Alors voilà, les Inquiétudes est le premier d'une série de deux livres, la série ayant pour titre : L'année noire. Le deuxième livre est déjà sorti. Si ça avait été le cas en 2010 après la sortie de la Canicule des pauvres, je me serais jeté sur une deuxième partie alors que cette fois, je vais attendre. Combien de temps? Je l'ignore. Et pourquoi? Parce que même si Jean-Simon Desrochers écrit des livres unique dans un style unique, cette fois, il a poussé mon bouchon trop loin. Dans le domaine du sordide, j'ai atteint ma limite. Je ne lui en veut pas. Enfin, c'est dommage parce que je l'aimais beaucoup. Mais bon, j'imagine que lui et son éditeur assument qu'en sortant d'un tel livre, on risque de ne pas avoir nécessairement envie d'y retourner. Mais si vous avez aimé ses autres livres, franchement, vous devriez aussi essayer celui-là.
jeudi 12 octobre 2017
À la mesure de l'univers, par Jon Kalman Stefansson, éditions Gallimard
Retour en Islande, mais de la plus belle façon que j'aie trouvée: avec Jon Kalman Stefansson. Suite de D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds, À la mesure de l'univers poursuit le lent parcours d'Ari, éditeur islandais exilé au Danemark qui revient chez-lui voir son père mourant.
Ari est à Keflavik, une petite ville qu'il décrit comme un vrai trou, un endroit qui ne vaut rien.
En parallèle à son histoire, il y a celle de Jakob, son père, plus particulièrement l'histoire de sa rencontre avec la mère d'Ari et de l'époque qui suivra. Jakob se décrit comme un vrai couillon.
Puis, il y a l'histoire de Margret, la grand-mère d'Ari, mère de Jakob, qui a évolué entre les amours et les déceptions les plus profondes. Comme ceux qui la suivront, Margret est pleine de remords.
Stefansson tisse ces trois fils ensemble pour dresser un tableau où les plus belles scènes d'amour au quotidien côtoient la mort et la violence qui l'entoure parfois, ou l'autre violence, celle de l'absence et des regrets. Écrit par Stefansson, tous ces tableaux déjà vus prennent une toute autre perspective. Cet auteur a le don de donner la place la poésie en nous la faisant comprendre. Pour qui, comme moi, ne lit pas de poésie, je retrouve dans les descriptions de Stefansson des émotions, des sentiments forts, qui viennent de loin. On passerait 50 pages dans un désert avec lui qu'il réussirait à nous le faire trouver beau. Quelle incroyable écriture.
Comme dans son dernier livre, celui-ci est aussi rempli de musique. On passe de Manuel de Falla interprété par Pablo Casals à REO Speedwagon et ça se termine majestueusement avec Elvis. Si, comme moi, vous prendrez la peine d'écouter quelques unes de ces pièces pendant votre lecture, vous frôlerez l'expérience 3D.
Présenté comme une chronique familiale, À la mesure... donne aussi un portrait d'une époque qui se cherche. À travers les personnages qui se transmettent leurs défauts comme leurs tares, on se demande, comme eux, si nous menons notre vie comme il fallait qu'elle soit. Qui, de nous ou d'autres, on fait ce que nous sommes devenus?
J'ai terminé ce livre avec un profond sentiment d'injustice. Je trouve en effet injuste que Jon Kalman Stefansson ne soit pas plus connu. Ce gars est de la la trempe d'un Garcia Marques ou d'un Milan Kundera. Une écriture aussi belle et accessible est rare. Tellement de gens apprécieraient.
Ari est à Keflavik, une petite ville qu'il décrit comme un vrai trou, un endroit qui ne vaut rien.
En parallèle à son histoire, il y a celle de Jakob, son père, plus particulièrement l'histoire de sa rencontre avec la mère d'Ari et de l'époque qui suivra. Jakob se décrit comme un vrai couillon.
Puis, il y a l'histoire de Margret, la grand-mère d'Ari, mère de Jakob, qui a évolué entre les amours et les déceptions les plus profondes. Comme ceux qui la suivront, Margret est pleine de remords.
Stefansson tisse ces trois fils ensemble pour dresser un tableau où les plus belles scènes d'amour au quotidien côtoient la mort et la violence qui l'entoure parfois, ou l'autre violence, celle de l'absence et des regrets. Écrit par Stefansson, tous ces tableaux déjà vus prennent une toute autre perspective. Cet auteur a le don de donner la place la poésie en nous la faisant comprendre. Pour qui, comme moi, ne lit pas de poésie, je retrouve dans les descriptions de Stefansson des émotions, des sentiments forts, qui viennent de loin. On passerait 50 pages dans un désert avec lui qu'il réussirait à nous le faire trouver beau. Quelle incroyable écriture.
Comme dans son dernier livre, celui-ci est aussi rempli de musique. On passe de Manuel de Falla interprété par Pablo Casals à REO Speedwagon et ça se termine majestueusement avec Elvis. Si, comme moi, vous prendrez la peine d'écouter quelques unes de ces pièces pendant votre lecture, vous frôlerez l'expérience 3D.
Présenté comme une chronique familiale, À la mesure... donne aussi un portrait d'une époque qui se cherche. À travers les personnages qui se transmettent leurs défauts comme leurs tares, on se demande, comme eux, si nous menons notre vie comme il fallait qu'elle soit. Qui, de nous ou d'autres, on fait ce que nous sommes devenus?
J'ai terminé ce livre avec un profond sentiment d'injustice. Je trouve en effet injuste que Jon Kalman Stefansson ne soit pas plus connu. Ce gars est de la la trempe d'un Garcia Marques ou d'un Milan Kundera. Une écriture aussi belle et accessible est rare. Tellement de gens apprécieraient.
dimanche 3 septembre 2017
Snjor, de Ragnar Jonasson, éditions Points
Ce n'est pas la première fois où je commence en disant que le roman policier est vraiment un monde à part. Conventionnel, le polar classique comme celui-ci contient des référents qui, j'imagine, réconfortent le fan du genre. Ici, l'enquêteur est un jeune apprenti-policier de 25 ans. Je note une originalité dans le fait qu'il ne mène pas une vie personnelle pathétique, embuée par l'alcool ou quelque dépendance du genre. Non. Celui-là mène une vie rangée avec sa copine. Mais voilà, ça se dérèglera un peu parce que pour ce livre, le gars en question ira travailler loin de chez-lui (Reykjavik), dans une bourgade éloignée du nord de l'Islande. Sa copine ne le suit pas. Leur liaison deviendra téléphonique avec tous les questionnements que ça apporte.
Voilà pour la vie personnelle de l'enquêteur.
Quand à l'enquête, on sera fixé assez rapidement avec deux décès apparemment non-reliés dans la-dite petite bourgade où tout le monde se connaît. Tous les personnages deviendront rapidement suspects. Là encore, le cadre bien défini du roman policier est respecté. L'originalité réside dans l'atmosphère: c'est l'hiver, il neige sans discontinuer et le personnage, seul parce que ne connaissant personne dans son nouveau lieu de travail, sentira le monde se refermer sur lui, jusqu'à étouffer. L'angoisse qui l'assaille remplace l'habituelle peur ou le danger. S'il est un malaise, dans Snjor, il réside définitivement dans l'angoisse.
Quant au reste, c'est bien écrit et bien traduit. L'intrigue est efficace, on ne s'ennuie pas. Si les personnages sont peut-être un peu clichés, on en vient à bien les connaître grâce à de bonnes descriptions psychologiques. Le lieu est exploité à fond dans sa géographie et un peu dans son histoire, mais malheureusement, on ne fait aucune référence au titre. Les férus de langues scandinaves verront peut-être un lien avec le personnage principal si on prononce le mot d'une certaine façon, mais rien, dans le livre, ne peut confirmer ces dires, et c'est bien dommage. En fait, on se demande un peu comment l'éditeur en est venu à choisir ce titre.
On décrit Ragnar Jonasson comme une découverte dans le monde du roman policier. Tant mieux. C'est donc dire que les amateurs de ce genre littéraire y trouveront leur compte. Pour ma part, j'ai passé un bon moment, oui, mais sans grande émotion. Je ne mets pas la faute au livre. C'est juste que moi, le roman policier...
Voilà pour la vie personnelle de l'enquêteur.
Quand à l'enquête, on sera fixé assez rapidement avec deux décès apparemment non-reliés dans la-dite petite bourgade où tout le monde se connaît. Tous les personnages deviendront rapidement suspects. Là encore, le cadre bien défini du roman policier est respecté. L'originalité réside dans l'atmosphère: c'est l'hiver, il neige sans discontinuer et le personnage, seul parce que ne connaissant personne dans son nouveau lieu de travail, sentira le monde se refermer sur lui, jusqu'à étouffer. L'angoisse qui l'assaille remplace l'habituelle peur ou le danger. S'il est un malaise, dans Snjor, il réside définitivement dans l'angoisse.
Quant au reste, c'est bien écrit et bien traduit. L'intrigue est efficace, on ne s'ennuie pas. Si les personnages sont peut-être un peu clichés, on en vient à bien les connaître grâce à de bonnes descriptions psychologiques. Le lieu est exploité à fond dans sa géographie et un peu dans son histoire, mais malheureusement, on ne fait aucune référence au titre. Les férus de langues scandinaves verront peut-être un lien avec le personnage principal si on prononce le mot d'une certaine façon, mais rien, dans le livre, ne peut confirmer ces dires, et c'est bien dommage. En fait, on se demande un peu comment l'éditeur en est venu à choisir ce titre.
On décrit Ragnar Jonasson comme une découverte dans le monde du roman policier. Tant mieux. C'est donc dire que les amateurs de ce genre littéraire y trouveront leur compte. Pour ma part, j'ai passé un bon moment, oui, mais sans grande émotion. Je ne mets pas la faute au livre. C'est juste que moi, le roman policier...
lundi 21 août 2017
N'essuie jamais de larmes sans gants, par Jonas Gardell, éditions Gaïa
Vous connaissez sûrement un scénario qui commence avec un groupe de gens, généralement entre 1 et 10. À la fin, un ou deux de ceux-ci survivront. Qui seront-ils? Des Dix petits nègres à Alien, on tombe la plupart du temps dans l'action, ou à tout le moins, l'enquête. Avec ce livre, si la prémisse de base est la même, le contour est tout à fait différent. On parle plutôt de relations parents-enfants, entre amis, et amoureuses. Il n'y a pas de meurtre, et si la violence est extrême, elle ne se fait qu'avec des mots. Secoué, vous le serez. En fait le mot est faible. J'ai attendu deux bonnes semaines avant d'être capable d'en parler, ne serait-ce que sur ce blogue.
On sait donc dès les premières pages à quoi on fera face. Un jeune d'homme de 26 ans est sur son lit de mort et son amoureux est à son chevet. On est à la fin des années 80, à Stockholm. Autour d'eux, gravite un petit groupe d'amis. Ils sont sept. Qui survivra?
J'ai, comme vous sans doute, beaucoup lu sur la 2e Guerre mondiale et la Shoah. Je trace ici un parallèle sur les tragédies que ces événements ont représenté pour l'Humanité. L'épidémie de sida a été, et est toujours, jusqu'à un certain point, équivalent à la Shoah. Plus récent dans l'Histoire, on en a jusqu'ici moins parlé que de la Shoah. Si le sida est présent dans certains livres, rarement occupera-t-il autant de place qu'ici. En fait, "N'essuie jamais de larmes..." est littéralement le roman qui explique cette épidémie.
Au début du livre, j'ai cru à une chronique d'où l'auteur sortirait son propre personnage, mais tel n'est pas le cas. J'ose deviner qu'il s'agit plutôt de récits entendus par lui, vécus par d'autres. Ils sont Suédois, oui, mais ils auraient bien pu être Québécois, ou Français.
La plupart des personnages vivaient dans de petites communautés loin de la grande ville. Puis, vient cette réalité de leur existence qui devient intenable. Il leur faut être eux-mêmes et cesser de se mentir et de mentir aux autres. Il faut dire qu'ils sont d'une époque où on parle déjà d'homosexualité, qu'on sait que "ça existe" parce que certains ont déjà pavé la voie en s'ouvrant publiquement. Outre les Harvey Milk, chaque nation a eu ses leaders. Ils ont ouvert une première porte. Puis sont arrivés les autres, cette génération née dans les années 60, encore prise dans plusieurs carcans sociaux, mais inspirée par un vent d'ouverture d'esprit. Mais voilà, arrive une épidémie qui touche, pour l'instant cette seule communauté dont ils se réclament. Suivront les commentaires des médias, les réactions du public, la violence des mots et des non-dits. Honneur, fierté sont au programme mais aussi, et surtout, amour, L'amour filial, surtout, mais aussi celui de la vie, de l'autre, et même l'amour de l'amour. Quel qu'il soit, en manquer fait toujours mal, mais dans certaines circonstances comme celle-là, son manque fait encore plus mal.
Bref, on le devine, plusieurs y laisseront leur vie avant 30 ans. L'auteur raconte tout ça dans le détail, tant par ce qu'on voit que ce qu'on dit ou pense. Il s'agit du genre de livre avec lequel il faut parfois prendre une pause. L'idée de le lire dans un endroit public est mauvaise. L'apporter en vacances aussi. Il ne gâchera pas votre journée, ni le moment où vous le lisez, mais il teintera votre imaginaire de quelque chose que vous n'auriez pas souhaiter vivre.
Dur jusque dans son titre, ce livre ne peut laisser personne indifférent. À sa lecture, j'ai parfois eu terriblement peur que son auteur tombe dans le misérabilisme. Certains passages décrits avec un certain tragique qui n'était pas nécessaire, mais plus on avance dans le livre, plus on comprend son auteur de s'être laissé aller. Parce que peut-être comme lui, vous aurez la bizarre sensation de lire quelque chose qui aurait bien pu vous arriver si..., ou encore, de se rendre compte de quelque chose que vous aviez, jusqu'ici, plus ou moins volontairement réussi à éviter, pour toutes les raisons que vous voulez... Disons que si ces gens ont souffert, ce n'est pas nécessairement la douleur physique qui a été la pire. Il y a là une solitude la plus lourde qu'on ne vous aura jamais décrite. Et ça aussi ça nous ramène beaucoup à nous et à notre époque...
Je note enfin une particularité du livre: il n'y a pas de linéarité temporelle. On se transporte parfois, d'un paragraphe à l'autre à 15 ans plus tôt, puis, pouf, on est 5 ans plus tard, puis on revient en arrière. Or, ce n'est pas difficile à lire. Ces divagations dans le temps rapellent ces moments où on est tellement fatigué que plusieurs pensées nous viennent en même temps. On devine aisément que ce fut le lot de plusieurs des personnages de ce livre à la fin de leur vie, et voilà, on est totalement bouleversé.
Et pourtant, il faut lire ce livre. Vous n'en lirez pas souvent des comme ça, heureusement, mais ça vous donnera un bon portrait d'une époque et aussi, qui sait, de celle qu'on est peut-être en train de (re)vivre.
Pas besoin d'être gay pour lire une telle histoire. En fait, si vous avez des enfants, j'oserais croire que vous êtes particulièrement le public cible.
On sait donc dès les premières pages à quoi on fera face. Un jeune d'homme de 26 ans est sur son lit de mort et son amoureux est à son chevet. On est à la fin des années 80, à Stockholm. Autour d'eux, gravite un petit groupe d'amis. Ils sont sept. Qui survivra?
J'ai, comme vous sans doute, beaucoup lu sur la 2e Guerre mondiale et la Shoah. Je trace ici un parallèle sur les tragédies que ces événements ont représenté pour l'Humanité. L'épidémie de sida a été, et est toujours, jusqu'à un certain point, équivalent à la Shoah. Plus récent dans l'Histoire, on en a jusqu'ici moins parlé que de la Shoah. Si le sida est présent dans certains livres, rarement occupera-t-il autant de place qu'ici. En fait, "N'essuie jamais de larmes..." est littéralement le roman qui explique cette épidémie.
Au début du livre, j'ai cru à une chronique d'où l'auteur sortirait son propre personnage, mais tel n'est pas le cas. J'ose deviner qu'il s'agit plutôt de récits entendus par lui, vécus par d'autres. Ils sont Suédois, oui, mais ils auraient bien pu être Québécois, ou Français.
La plupart des personnages vivaient dans de petites communautés loin de la grande ville. Puis, vient cette réalité de leur existence qui devient intenable. Il leur faut être eux-mêmes et cesser de se mentir et de mentir aux autres. Il faut dire qu'ils sont d'une époque où on parle déjà d'homosexualité, qu'on sait que "ça existe" parce que certains ont déjà pavé la voie en s'ouvrant publiquement. Outre les Harvey Milk, chaque nation a eu ses leaders. Ils ont ouvert une première porte. Puis sont arrivés les autres, cette génération née dans les années 60, encore prise dans plusieurs carcans sociaux, mais inspirée par un vent d'ouverture d'esprit. Mais voilà, arrive une épidémie qui touche, pour l'instant cette seule communauté dont ils se réclament. Suivront les commentaires des médias, les réactions du public, la violence des mots et des non-dits. Honneur, fierté sont au programme mais aussi, et surtout, amour, L'amour filial, surtout, mais aussi celui de la vie, de l'autre, et même l'amour de l'amour. Quel qu'il soit, en manquer fait toujours mal, mais dans certaines circonstances comme celle-là, son manque fait encore plus mal.
Bref, on le devine, plusieurs y laisseront leur vie avant 30 ans. L'auteur raconte tout ça dans le détail, tant par ce qu'on voit que ce qu'on dit ou pense. Il s'agit du genre de livre avec lequel il faut parfois prendre une pause. L'idée de le lire dans un endroit public est mauvaise. L'apporter en vacances aussi. Il ne gâchera pas votre journée, ni le moment où vous le lisez, mais il teintera votre imaginaire de quelque chose que vous n'auriez pas souhaiter vivre.
Dur jusque dans son titre, ce livre ne peut laisser personne indifférent. À sa lecture, j'ai parfois eu terriblement peur que son auteur tombe dans le misérabilisme. Certains passages décrits avec un certain tragique qui n'était pas nécessaire, mais plus on avance dans le livre, plus on comprend son auteur de s'être laissé aller. Parce que peut-être comme lui, vous aurez la bizarre sensation de lire quelque chose qui aurait bien pu vous arriver si..., ou encore, de se rendre compte de quelque chose que vous aviez, jusqu'ici, plus ou moins volontairement réussi à éviter, pour toutes les raisons que vous voulez... Disons que si ces gens ont souffert, ce n'est pas nécessairement la douleur physique qui a été la pire. Il y a là une solitude la plus lourde qu'on ne vous aura jamais décrite. Et ça aussi ça nous ramène beaucoup à nous et à notre époque...
Je note enfin une particularité du livre: il n'y a pas de linéarité temporelle. On se transporte parfois, d'un paragraphe à l'autre à 15 ans plus tôt, puis, pouf, on est 5 ans plus tard, puis on revient en arrière. Or, ce n'est pas difficile à lire. Ces divagations dans le temps rapellent ces moments où on est tellement fatigué que plusieurs pensées nous viennent en même temps. On devine aisément que ce fut le lot de plusieurs des personnages de ce livre à la fin de leur vie, et voilà, on est totalement bouleversé.
Et pourtant, il faut lire ce livre. Vous n'en lirez pas souvent des comme ça, heureusement, mais ça vous donnera un bon portrait d'une époque et aussi, qui sait, de celle qu'on est peut-être en train de (re)vivre.
Pas besoin d'être gay pour lire une telle histoire. En fait, si vous avez des enfants, j'oserais croire que vous êtes particulièrement le public cible.
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