dimanche 11 avril 2021
On Earth We're Briefly Gorgeous, par Ocean Vuong, éditions Penguin Press
Celui qui se raconte dans ce livre est né au Viet-Nam et a immigré aux USA à sa toute jeune enfance avec sa famille. Il grandira dans un appartement avec sa mère et sa grand-mère, à Hartford, au Connecticut. Les événements quil raconte se passent principalement pendant son adolescence et sa vie de jeune adulte au début des années 2000.
Ce garçon écrit à sa mère en racontant leur vie commune. Il lu parle de sa vie à lui, jeune garçon d'origine asiatique vivant avec deux femmes marquées par une vie passée dans un pays en guerre. Il parle aussi des bouts de leurs vies que ces femmes lui ont racontées. Ces épisodes sont racontées en fragments, au fil des souvenirs du narrateur, toujours en s'adressant à son unique interlocutrice, bien qu'il sache qu'elle ne le lira jamais.
Qu'il est impressionnant de lire un auteur qui comprenne les sentiments humains. Ils sont mes préférés. Raconter une scène est une chose, mais la raconter comme si on l'avait vécue en est une autre. C'est là où se distingue un auteur comme Ocean Vuong. Vivre, c'est d'avoir un présent, un passé, des intentions. Il faut avoir une connaissance fine de la psyché pour voir dans la violence la conséquence d'événements passés. Il faut avoir l'esprit tout aussi ouvert pour voir dans la peine le début de l'espoir, la fin de la douleur. Ce livre, c'est tout ça.
Les vies racontées sont dures. Certaines scènes vous marquent, d'autres vous choquent. De la vie d'une travailleurs dans un salon de manucure, dans les effluves de produits chimiques et la condescendance des clients, à celle de jeunes ados dont la vie se termine en overdose de fentanyl, Vuong dresse un portrait d'un pays dont on n'entend à peu près jamais parler. Et c'est sans compter la violence conjugale qu'a vécu sa mère, et de ses premiers amours à lui, jeune gars de 14 ou 15 ans, avec un autre garçon, un Américain, et tout ce que ça implique comme questionnement, tout ce que ça amène comme découverte, comme peurs. Enfin, de la vie d'immigrant il tirera des anecdotes, des portraits, mais sans tomber dans le misérabilisme, sans demander votre compassion. Là comme ailleurs, on y devine une grande peine.
Ce livre raconte la peine comme d'autres parlent de l'amour ou du courage, et pour parvenir à nous en parler sans nous décourager, Vuong utilise des images mentales qu'il nous offre comme autant de petites images colorées qu'on pourrait coller sur un tableau noir. C'est comme s'il nous prenait dans ses bras pour s'excuser de nous avoir bousculé sur la page précédente. C'est vraiment très fort, très habile, mais surtout très crédible.
La peine, c'est plus grand que le regret, plus fort que la tristesse, et si ça peut se transmettre, ça ne dure pas. C'est ce qu'on comprend d'une scène puissante et très belle que l'auteur tire de son imaginaire pour nous résumer les histoires qu'il vient de nous raconter. Pour vous donner une idée, on y commence avec des bisons qui courent se jeter en bas d'une falaise et on termine par des papillons monarques qui s'envolent pour poursuivre leur chemin.
Ce livre ne ressemble à rien d'autre que j'aie lu jusqu'ici et j'en veux encore. Ces nouveaux auteurs américains ne cessent de m'étonner. Ce sont des voix trop peu connues d'une culture qu'on connaît trop mal. S'il vous fallait ne lire qu'un seul de ces nouveaux auteurs, lisez Ocean Vuong. Même les blasés seront surpris.
mercredi 31 mars 2021
Les avenues, par Jean-François Sénéchal, éditions Leméac Jeunesse
Il fallait beaucoup de tact et sans doute d'audace pour écrire sur ce sujet. Chris et Chloé vivent, on le devine, avec une déficience légère. Ils en sont conscients. La vie qu'il nous raconte dans ce contexte est ordinaire, remplie de petits bonheurs sincères, sans grandes attentes envers la vie, sauf peut-être celle du retour de sa mère, ou à tout le moins, de quelques signes de vie de sa part.
Or, voir la vie du point de vue d'un tel personnage nous fait voir le monde sous un autre angle. Pour Chris, les choses simples sont rassurantes, les moindres contrariétés sont sources d'angoisse. Ses sentiments sont hyper développés envers ceux qui l'entourent et qui l'aiment, et on s'étonne de sa presque indifférence devant des situations inconnues qui nous auraient bien fait chavirer. Pour lui, tout est blanc ou noir. Il n'y a pas vraiment de zones grises.
Quel personnage attachant. L'auteur lui donne une parole franche mais dépouvue de toute malice. Si ses réactions sont sanguines à certaines occasions, on comprend vite toute la charge émotive qui le pousse à réagir de la sorte. Et si on le voit touché par quelque chose d'anodin, on comprend aussi, au fur et à mesure de son histoire, que son système de jugement de valeurs est différent du nôtre.
Sénéchal nous apprend très habilement ce que c'est que d'être différent. Chris raconte des scènes d'intimidation vécues pendant son enfance, sa relation trouble avec sa mère désemparée, laissée seule à elle même avec un enfant qu'elle ne comprend pas. Mais il nous montre aussi la force de la solidarité. Chris et Chloé sont bien entourés et les personnages secondaires qui gravitent autour d'eux sont aussi attachants, et, il faut le dire, intéressants que le narrateur. Du papa de Chris à la mère de Chloé en passant par des intervenants ou des voisins d'une résidence pour personnes vivant avec des handicaps comme les leurs, on découvre un monde dont on entend très peu parler.
Les avenues est écrit avec sensibilité, mais aussi beaucoup de franchise. La place des personnes handicapées, leur sexualité, l'importance de services de soutien, les défis d'une mère célibataire sont autant de thèmes qui le rendent tout aussi recommendable pour un adulte que pour un adolescent. C'est une histoire écrite avec acuité et lucidité, qui, on le comprend, a sans doute demandé à son auteur de la recherche et beaucoup d'empathie. Les dialgues, entre autres choses, sont souvent savoureux. Tiens, j'aimerais bien lire un roman "pour adulte", c'est à dire adressé à un public large, de Jean-François Sénéchal. J'aimerais retrouver son imaginaire et ses mots dans un autre contexte.
Je suis heureux d'avoir eu l'opportunité de lire Les avenues, qui m'a beaucoup touché. Recommendez-le à de jeunes lecteurs, mais faites-vous plaisir en le lisant avant... ou après.
mardi 16 mars 2021
La mémoire est une corde de bois d'allumage, par Benoit Pinette, éditions La Peuplade Poésie
Mais j'ai fait un bon choix pour commencer à lire de la poésie. Chapeau bas à mon instinct.
Benoit Pinette est connu au Québec sous son nom de chanteur: Tire le coyote. Qui est captivé par sa voix le devient vite par les textes de ses chansons. C'est plein d'images de choses qu'on connaît pour parler de choses qu'on dit peu. Bref, c'est par ses chansons que j'ai osé me lancer dans ses textes pris seuls. Attention, il ne s'agit pas de textes de ses chansons.
Ce recueil en trois parties traverse trois périodes de vie et trois atmosphères. Bon ici, il me faut préciser: j'avance dans cette description comme dans une forêt vierge. Je n'ai aucune référence, aucun comparatif. Ce résumé est celui d'un lecteur de romans qui lit un recueil de poésie en entier pour la première fois. Tenez-vous le pour dit.
Ceci dit... j'ai adoré ça. En le feuilletant, j'ai constaté que chaque page contenait quelques vers, seulement quelques courtes phrases. Bref, je craignais la prose poétique. Je sais pas si je suis prêt...
Si le début du livre est dur, âpre, douloureux, même, la fin est lumineuse. L'auteur nous allume justemenet comme un feu de foyer, d'abord avec lenteur, en nous soufflant dessus, pour qu'à la fin on s'embrase.
On commence dans une enfance pleine d'angoisses, de peurs, puis, avec lui, on retrouve le calme. De peu d'amour, on passe à beaucoup. Et le plus beau, dans tout ça, c'est que grâce au peu de mots, on le ressent plus qu'on le lit. Si le roman nous décrit une sensation, la poésie nous la suggère, et c'est ce qui m'amènera à d'autres recueils. On lit plus doucement aussi, on respire entre deux pages, on en dévore trois ou quatre, puis on s'arrête. Puis on recommence.
Ouais bon, est-ce que ce sera toujours comme ça? Je sais pas. Faudra vraiment lire d'autres auteurs. Mais merci Benoit Pinette. Tu as emmené quelqu'un à lire de la poésie.
Terminons ça en beauté avec une de mes chansons préférées de Tire le coyote. Si vos ne le connaissez pas encore, ça vous donnera une idée. Si vous aimez la chanson... vivement les autres, et le livre!
samedi 13 mars 2021
Le dernier enfant, de Philippe Besson, éditions Julliard
C'est le privilège du blogueur de faire un lien entre les mots de Jean Ferrat et le roman de Philippe Besson, où il n'est nullement question de la chanson ci-haut citée. Ce sont seulement ces mots qui me viennent en tête à la fin de ce roman dont je ne sais trop que penser. Le dernier enfant se lit tout seul, facilement, parce que l'histoire est racontée avec limpidité et efficacité. Mais j'ai ressenti un tel malaise...
Celle quon raconte voit son petit dernier quitter la maison. Les parents vont aider fiston à emménager dans son petit studio, puis ils partent, lui disent au revoir, et reviennent à la maison. Elle, la mère, n'en revient pas d'elle même: elle s'effondre.
Jusqu'ici tout va bien. C'est un récit universel, on le sait. Toute mère a vécu ça, tout enfant a fait vivre ça à sa mère (enfin... sauf les Tanguy...) Cette femme s'apperçcoit que sa raison de vivre vient de la quitter. Alors, à quoi bon vivre maintenant? C'est là où nait mon questionnement.
Comme toute époque de la vie, celle-ci mérite pourtant d'être racontée. C'est un déchirement pour certains, le début de quelque chose pour d'autres. On a vu des mères touchées, mais qui s'en remettent parce que leur vie continue, elles ne sont pas que mères. On en a vu d'autres se désintégrer, plus on moins lentement parce qu'ayant mis tous leurs oeufs dans le panier de la maternité. Les deus modèles sont prétextes aux plus grandes histoires.
Celle-ci est très forte. Le déchirement est brutal pour la mère, qui vit ça sans que ça paraisse trop, tout en finesse, comme une mère sait faire pour ne pas blesser quiconque, comme elle a toujours fait. Besson entre dans la tête de ce personnage d'une façon étonnante. On dirait que c'est lui qui a vécu ce drame. Mais...
Provenant d'un milieu on ne peut plus "classe moyenne", cette famille n'a rien pour attirer l'attention. La mère travaille dans un commerce, ce qui est secondaire, pour elle. Autrement, elle fait les courses, la cuisine, le ménage, s'occupe des enfaits avec bonheur. Elle se sait un peu "trop", mais elle assume. Elle est bien là-dedans. Et son mari? Bah, son mari... Il est gentil, pas violent, me parle pas beaucoup, n'exprime pas ses sentiments, mais c'est un bon bougre. Ils vivent en banlieue, leur pelouse est impec, les haies sont bien taillées, l'intérieur est propre... bon voilà, moi, pour tout vous dire, ces trucs là m'énèrvent.
Parce qu'il y a matière à cliché, c'est indéniable. Si la peine est profonde, le vernis, lui, est trop lisse. Besson peint ici des personnages tellement classiques qu'on pourrait les décrire nous mêmes. Oui, ces gens existent... encore. Mais sont-ils nombreux? Sont-ils de cette époque? Sont-ils heureux?
Bref, je suis agacé et impressionné en même temps. Les sentiments décrits sont si précis qu'on les ressent sans aucun filtre, ils entrent droit au coeur. Ceci dit, à force, j'en suis venu à trouver leurs traits un peu trop gros, sans nuances. Mais bon, et si c'était vrai, comme dirait l'autre...
Besson est un grand chroniqueur de cette époque. Les autres livres de lui que j'ai lui m'ont parfois jeté par terre tellement ils dépeignaient précisément des personnages ou des situations qu'on s'efforce de ne pas voir. C'est peut-être ce qu'il vient de faire encore ici. C'est ambigüe. Peut-être dénonce-t-il un modèle de femme pour qui on ne peut rien, qui s'auto-détruit à la fin de la fonction "mère au foyer". Peut-être, aussi, honore-t-il le même modèle en nous faisant ressentir toute sa douleur.
Suis-je condescendant en disant que j'ai trouvé la fin prévisible? Il faut le lire pour le savoir, car ça en vaut la peine. Philippe besson est une valeur sure. Ses livres sont captivants. Faudrait juste que je sache jusqu'à quel point il a aimé son personnage, celui de la mère du Dernier enfant.
Faut-il pleurer, faut-il en rire? Pour ma part, je n'ai pas trop le coeur à vous dire...
dimanche 7 mars 2021
L'ami arménien, par Andrei Makine, éditions Grasset
Bien que décrit comme "roman" par l'éditeur, on devine ici un récit. Makine raconte l'épisode d'une amitié de fin d'enfance, alors qu'il vivait encore dans une grande ville russe. Le narateur, orphelin d'environ 13-14 ans, se lie d'amitié avec un jeune gars de son âge originaire d'Arménie, une partie lointaine de l'immense URSS d'alors. Cet ami vit avec les membres d'une petite communauté de la même origine que lui, installés temporairement dans cette grande ville de la lointaine Sibérie pour épauler des membres de leur famille qui y sont emprisonnés, en attente de procès.
Mais ce n'est pas une raison pour se faire un ami lorsqu'on a 13 ans. L'orphelin russe aime d'abord le caractère étrange de son ami, sa maturité, son stoïcisme devant les inévitables intimidateurs à l'école. Puis, c'est la découverte des gens qui l'entourent, de leur monde et de son histoire.
L'ami arménien raconte la découverte du monde, de l'autre, de la différence. L'adolescent narrateur est orphelin. Le garçon étrange qui deviendra son ami est atteint d'une étrange maladie et vit dans un quartier peu fréquentable et laid. C'est justement en entrant dans l'espace habité par cette communauté étrangère que l'orphelin découvrira des atmosphères inconnus, des attentions envers lui, une curiosité, de l'écoute. Il découvrira aussi un pan de l'Histoire relié au passé trouble des Arméniens. Il faut du doigté pour raconter l'horreur d'un génocide en quelques paragraphes. Andrei Makine y parvient le plus sobrement, mais efficacement du monde.
Le narrateur découvrira donc la cruauté, celle du monde, de l'époque. On pourrait parler de "cruauté systémique". Reste que c'est écrit par Andrei Makine, un auteur à l'écriture souple, fluide, et sans prétention. En terminant L'ami arménien, on est touché. C'est un livre court, mais très enveloppant dont on aurait aimé parler avec l'auteur. En attendant, vous avec ici une bonne entrevue d'une vingtaine de minutes d'Andrei Makine qui nous parle de l'Ami arménien, un beau livre que vous lirez avec plaisir.
mardi 23 février 2021
Faire les sucres, de Fanny Britt, éditions Le Cheval d'août
En vacances dans la très huppée île américaine de Martha's Vineyard avec sa copine, un célèbre et très en vogue chef médiatisé québécois aura un accident de surf qui brisera la jambe d'une habitante de l'île qui, elle, vient d'un milieu très modeste. Le touriste s'en sortira intact physiquement, mais démoli psychologiquement. Quant à la victime, ce sera plutôt le contraire.
La force de ce roman est de montrer le plus simplement du monde le caratère fragile de toute chose. On se croit heureux et au dessus de tout comme la vedette de la télé, et la vie nous rentre dedans au point qu'on ait l'impression de perdre tout le beau contrôle qu'on avait avant. Pour la femme du couple, c'est à peu près la même chose, mais avec des conséquences autres. Son amant était un roc immuable, un amour inconstable, et elle le verra se désintégrer devant elle, ce qui aura l'heur de la faire se remettre en question elle aussi. Elle le perd, lui, mais se trouvera-t-elle, elle?
Avec ces deux là, on a d'abord une petite impression d'une autre histoire de la misère des riches. Ils sont beaux et sympas, mais la vie leur fait vivre une épreuve, et oh, c'est pas drôle pour eux, non, pas du tout. Mais voilà que surgit, parfois, intempestivement au fil des pages, ce troisième personnage pour qui la vie était déjà pas facile. Alors si on ajoute un événement comme celui-là, un accident qui risque de vous couter toute votre vie en frais de soins hospitaliers, parce qu'on est aux States après tout, est-ce que de s'appitoyer sur son sort sera une façon de s'en sortir? Pas sur...
Disons-le, le destin de chacun des personnages n'est pas bien rose. On les voit tous sombrer. Les portraits décrits par Fanny Britt sont clairs, limpides, transparents. On les comprend, on a un peu mal pour chacun. Puis arrive la scène de la fin, d'une force nucléaire, même si presque personne ne bouge, où l'autrice nous fait entrer dans la tête du troisième personnage pour regarder les deux autres avec de nouveaux yeux. C'est court, mais intense et si efficace qu'on tire inévitablement une nouvelle conclusion sur ce qu'on vient de lire. Avoir l'air heureux, c'est peut-être juste avoir réussi à obtenir égoïstement tout ce qu'on voulait. Vivre simplement, c'est peut-être se contenter de ce qu'on a sans rien demander en retour.
Ce livre est magistral parce que l'autrice est brillante. J'aime ces créateurs qui comprennent le monde. J'aime les écrivains qui savent nous montrer qu'une personne, un personnage, est le produit de son environnement, fiction ou pas. Fanny Britt sait distinguer les faux bonheurs des vraies peines, et nous montre que tout ce qui est vrai est plus beau que ce qui est factice, même si c'est une peine.
Un grand bravo. Quelle grande autrice!
#lechevaldaout
dimanche 7 février 2021
Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs, par Mathias Enard, éditions Acte Sud
Ce nouveau Mathias Enard met d'abord en scène un jeune étudiant en anthropologie parti dans la campagne française pour "vivre le terrain". Le sujet de sa thèse potant sur la vie en campagne, le Parisien va donc s'installer quelques mois dans un appart loué dans l'ouest de la France. Il rencontre plein de gens du village où il habite, nous les décrit et nous fait les aimer rapidement. Sympa et étonnant, ce premier quart du livre nous change de ce qu'Énard avait habitude de nous servir, quoi que...
Mathias Énard est un érudit. Qui aime le lire garde son Wikipédia près de lui, pas parce qu'on ne comprend rien, non, mais à cause des nombreuses références qui parsèment ses histoires. L'auteur est avide de connaissances, on le sent, et on le devient avec lui. Boussole, son dernier livre, en est la meilleure preuve. Vous dire toutes les découvertes musicales que j'ai faites en le lisant!
Cette fois, les références sont historiques, car dès la fin du premier quart, on est projeté dans le temps par un tableau qu'on devine se passer dans la même région. Fasciné mais déstabilisé, on plonge ensuite dans un autre tableau où les personnages sont d'un autre temps passé, mais là, on fait des liens avec les personnages décrits au début. Pour relier des personnages dans le temps, on pense tout de suite aux liens généalogiques. Oui, il y a de ça, mais pas seulement. Énard a trouvé une autre façon pour nous raconter l'Histoire avec un grand "H" de ce coin de planète. On va d'un siècle à l'autre de tableau en tableau et c'est fascinant, jusqu'à ce que...
Vers le milieu du livre, le titre du livre est prétexte au-dit banquet. Il faut savoir que le maire du village du début est croque-mort. Il est le prétexte au rassemblement d'une centaine de fossoyeurs, croques-orts, gardiens de cimetières et autres professions du genre, venus de toute la France pour participer à une Grande bouffe comme vous en lirez peu. Hommage immense à la gastronomie, Énard vous parlera vins, bouffe, cuisson et tout ce que vous voulez. En même temps, le banquet jouit d'une tradition oratoire qui fait que certains participants se lancent dans des récits qui prendront eux aussi une saveur historique.
C'est là où l'auteur s'est dit que tant qu'à en mettre toute la gomme côté gastronomie, il ferait pareil côté littérature. On devinera rapidement qu'on est au pays de Rabelais et de Gargantua. Alors, Énard, pendant quelques pages, se prendra pour Rabelais. Au début, oui, c'est dans le ton du livre, mais à force, certaines envolées seront parfois longues. On parlera, racontera. On chantera les vieux poètes. On verra même passer ces "bons vieux Gaulois" à un certain moment donné. Bon. Débat de société franco-français s'il en est un... Mais fallait-il vraiment...
Et comme les estomacs des convives, certaines de ces pages deviendront vite un peu trop lourdes, alors on se perd et on regrette les personnages du début du livre.
Mais ils reviennent, à tout le moins le narrateur du début, pour le dernier quart. C'est dans l'oeil de ce personnage qu'on trouvera les plus belles pages sur le coin de pays qu'il découvre et auquel il finira par s'attacher complètement. L'hommage quitte alors l'intellect pour provenir du coeur, et on retrouve le Mathias Énard talentueux qu'on aimait tant. On aurait pu tomber dans le cliché, mais non. On n'est pas ici dans le rabaissement, le petit peuple étroit d'esprit, frustré, qui déplait au citadin instruit. Énard nous montre plutôt les meilleurs fruits du crû.
Encore une fois, Mathias Énard montre l'ampleur de son talent, peut-être avec un peu trop d'ardeur, c'est bien dommage, mais quand même. On est touchés lorsqu'on découvre que cette région qu'il décrit, c'est la sienne. Si on le connaissait déjà, à la fin du livre, on lui pardonne ses quelques écarts, en attendant son prochain roman, qu'on espère aussi bon que les autres, mais pas aussi copieux que ce dernier.










