jeudi 14 août 2014

Recommencements, par Hélène Dorion, éditions Druide

Je regarde la couverture de ce livre et je me dis encore qu'il s'agit presque d'un miracle que je me le sois procuré. En fait, c'est une entrevue avec Hélène Dorion entendue à la radio qui m'a donné envie de la lire. Autrement, oui bon, d'accord, c'est pas gentil de ne se fier qu'à la page couverture. Y faut pas, c'est superficiel, et tout, mais quand même... un oiseau sur une branche ma ramène inévitablement aux boutiques de choses parfumées dans les centres d'achat, ou à la réclame publicitaire d'une gourou tantrique quelconque... mais passons. Si l'habit ne fait pas le moine, la couverture n'est pas tout le livre. Fort heureusement.

Recommencements est un récit. Hélène Dorion y raconte (et là je dis ça très froidement) sa remise sur pied après deux deuils. Un premier, qui semble prétexte à ce recueil d'impressions, est celui suivant le décès de sa mère. Le second, qui semble a voir pris beaucoup d'importance, est la fin d'une relation.

Hélène Dorion n'écrit pas froidement. Pas du tout. Il y a beaucoup de chaleur dans ses mots et dans son récit, et ce en tous les sens du terme. Elle raconte son désarroi sans misérabilisme dans quelque chose qui ressemble à un atmosphère confortable. Pourtant, le sujet ne l'est pas. Certains décriront ça par une certaine "zenitude", d'autres, par une profonde réflexion. Pour ma part, j'y vois une certaine sagesse et de la poésie, pas tant dans sa façon d'écrire que dans celle de percevoir sa vie.

Pour se retrouver, l'auteur nous raconte des périples dans ses propriétés, une sur le bord d'un lac, l'autre, sur une île du sud. Bon, on n'est pas dans la grande misère économique, c'est certain. Ça pourrait en déranger certains, cette lassitude, comme un genre de naïveté qui ne lui fait pas vraiment prendre conscience des biens qui l'entourent, du fait qu'il lui est facile, pour des raisons que je ne saurais expliquer, de prendre quelques mois et de s'exiler sur une petite île là où passent parfois des ouragans. Mais si on passe par-dessus ça, on lit le parcours de quelqu'un qui traverse sa peine et s'en débarrasse en portant attention sur ce qui l'entoure: la beauté, le calme, la vie qui suit son cours. Dit comme ça, ça semble tout simple et oui, ça l'est, et en plus c'est bien écrit.

Je ne vis pas, présentement, l'émotion qui a poussé Hélène Dorion à écrire ce livre. Si j'expérimentais une peine ou un deuil, je crois que ce récit m'aurait fait du bien. Notez bien que je ne vois pas là une référence de quelque nature thérapeutique que ce soit. J'y vois seulement un regard sage et limpide sur des choses qui nous arrivent tous, raconté de belle façon.

Recommencements est à lire lentement. Ce n'est pas le genre de chose à vous tenir sur le bout de votre chaise, mais qui peut accompagner votre calme ou vous aider à le retrouver.

lundi 28 juillet 2014

N'oublie pas s'il te plait, que je t'aime, par Gaétan Soucy, éditions Notabilia

Je crains toujours un peu les oeuvres posthumes. Elles comprennent généralement des textes inachevés complétés par d'autres auteurs. Ces complétions ont beau faire bonne figure, on se dit toujours que c'était pas X, Y ou Z et au bout du compte, si on n'est pas triste, on est déçu.

Ici, le texte principal est de Gaétan Soucy. Lorsqu'on me demande qui sont mes auteurs préférés, qu'importe le nombre, j'y glisse toujours Gaétan Soucy. Ses livres La petite fille qui aimait trop les allumettes et Music-Hall figurent parmi mes plus beaux plaisirs de lecture à vie. Soucy écrivait violemment, très crument, et avec une intelligence rare. Son décès rapide a eu le malheur de ne pas me surprendre. D'un auteur aussi fougueux, on s'attendait presque à une fin tragique, en ce que la mort l'a quand même emporté assez jeune (55 ans).

Son texte est une lettre. C'est celle écrite par un professeur de collège à son étudiante. Enfin c'est là une manière de voir le texte parce qu'il s'agit aussi de la lettre qu'un amoureux éconduit adresse à son ex-amante quelque six mois après leur rupture abrupte qui a suivi une relation courte mais forte et intense de quelques mois. Le prétexte de la lettre est une rencontre fortuite de quelques minutes des deux ex au sortir d'un autobus. L'auteur en est resté troublé, profondément tourmenté, et pour remettre de l'ordre dans ses pensées, il lui écrit, à elle, qu'il soupçonne être dans le même état que lui.

On dit que Soucy n'a pas pu terminer la réponse de la jeune fille. Aussi ne fait-elle que deux pages et nous laisse-t-elle un peu sur notre faim. Or, l'éditeur a eu l'idée d'offrir à quatre auteurs, deux hommes et deux femmes, de rédiger la réponse en question, selon leur interprétation propre de la missive de l'auteur. Comme continuation d'oeuvre inachevée il s'agit, à mon sens, d'une brillante idée. Chacun des quatre textes de réponse possède bien sur une style qui lui est propre, mais l'ensemble m'a surpris pour une chose: tous vont dans la même direction. Si le ton diffère, la fin, sans différer totalement d'un texte à l'autre, mène à chaque fois à la même constatation. Je ne sais trop si l'éditeur avait prévu ça, mais on se dit à la fin du livre qu'on aurait quand même aimé qu'un d'eux aille dans la direction opposée, que je n'identifierai pas ici, parce que ces textes, comme celui de Soucy, sont excellents.

Je ne saurais dire que je ne connais rien aux mots d'amour. Lorsqu'on lit beaucoup, on en croise souvent, bien souvent à notre insu, qui partent dans toutes les directions. Ceux de Soucy n'ont rien de mièvre. Je les dirais très "caractériels". Peut-être, ai-je lu, cette lettre est-il inspirée d'un fait véritablement vécu par lui. C'est sans doute vrai parce que ses mots n'ont rien d'inventé. Tous, autant que nous sommes, n'avons pas nécessairement écrit une telle lettre d'amour ou de rupture un jour, mais à tout le moins en avons-nous élaboré une dans notre tête, ou un discours, à un certain moment donné. On se souvient de sa portée, de la force du sentiment qui nous habitait à ce moment, tellement que d'y penser même longtemps après nous chavire encore un peu. Tel est le cas avec ce texte de Soucy. C'est sincère et le propos va droit au but. Maintenant, a-t-il plu, a-t-il blessé ou est-il tombé dans l'indifférence? À vous de voir, comme l'ont fait Sylvain Trudel, Catherine Mavrikakis, Pierre Jourde et Suzanne Côté-Martin.

J'avoue un faible pour la réponse de Catherine Mavrikakis, pour la construction du personnage qu'il y a dans ces quelques pages. Mais attention, les autres réponses aussi valent la peine. À vous de vous identifier à celle de votre choix.

N'oublie pas s'il-te-plait... est un genre de coup de poing ludique qui pourrait, je l'espère, donner le goût de lire Gaétan Soucy. Si vous souhaitez le découvrir, commencez par La petite fille qui aimait trop les allumettes. Vous en ressortirez tout aussi sonné, sinon plus.

Merci, Gaétan Soucy. Mission accomplie.

dimanche 20 juillet 2014

Les États-Unis du vent, par Daniel Canty, éditions la Peuplade

Ce livre raconte un road trip porté par le vent. Aux États-Unis, un groupe d'amis parcoure les routes secondaires américaines à bord d'un motorisé vaguement modifié, vaguement vintage. Le rêve américain est parfait, le road trip aussi. Personnellement, parmi mes rêves les plus fous, il me semble que de partir avec le vent représente la quintessence de la liberté. C'est ce que raconte Daniel Canty, un auteur québécois. En fait, il s'agit du récit de sa portion du périple, vécue avec le chauffeur, le seul permanent du voyage. Venu prendre le relais d'un autre à Cincinnati, l'auteur roulera jusqu'à Harrisburgh, Pennsylvanie, via Indianapolis, Chicago, Cleveland et d'autres localités encore plus distinctives.

Daniel Canty raconte donc son périple. Il s'agit d'un récit, pas d'un roman, ni non plus d'un carnet de voyage. Ce qu'il raconte, ce sont les gens, les paysages, mais aussi un autre fil que celui des événements. En fait, à force d'avancer sur les routes rendues froides par le mois de décembre en sol américain, on dirait que la fatigue s'installe. Aussi, l'auteur, un peu comme son véhicule, dérive. Ici il partira vers un film, là, sur une note historique, et là encore sur une impression personnelle basée sur cette époque de sa vie.

Si le récit est épique géographiquement, sur une note personnelle, il devient parfois un peu difficile. J'ai eu à relire certains passages par deux fois. Pas que ce soit mal écrit, non, pas du tout. C'est juste que je perdais parfois un peu le fil, justement. Entre deux divagations, il m'est parfois difficilement arrivé de faire un lien. Mais c'est là tout l'exercice de ce livre, aussi poétique que descriptif. Ça déstabilise un peu.

Les États-unis du vent est un livre qui se lit autrement, sans doute, que de la façon dont je l'ai lu. Je l'ai fait lentement, page par page. Peut-être m'aurait-il fallu l'avaler tout rond, comme ses personnages l'ont fait avec les kilomètres. Reste que mon plaisir a été encyclopédique. Dans tout ce que Canty offre, c'est l'aspect atlas et le niveau descriptif que j'ai préférés. Jamais n'aie-je eu l'occasion avant, qu'on me parle de Gary, Indiana ou d'Ekhart en Ohio. Découvrir ce monde autrement que par la forme romanesque me donnait une agréable impression de carte postale parlée.

Parfois ardu, jouissif à d'autres occasions, ce livre ne m'a déçu que pour l'utilisation d'un bon vieux cliché que je n'avais pas rencontré depuis un petit bout: écrire des bouts de texte en anglais. Bien sur, le récit se passe aux USA. Oui, je lis l'anglais, oui, j'ai tout compris. Mais tel n'aurais pas été le cas si le voyage en question avait été fait en Russie, par exemple. Ici comme souvent, l'utilisation de l'anglais m'a semblé esthétique... et un peu convenue, d'où le cliché. Dommage. Autrement, pour le plaisir de partir sur les routes en lisant, ces États-Unis du vent sont une destination toute indiquée.

mercredi 2 juillet 2014

L'Exception, par Audur Ava Olafsdorttir, éditions Zulma

C'est mon troisième d'elle. J'étais heureux de la trouver en librairie à nouveau. Rosa Candida restera un classique et L'Embellie un beau retour. Cette fois, pas que c'est pas bien, mais...

Une femme, mère de deux jumeaux de deux ans et demi, se fait plaquer par son mari qui sort du placard. Celui-ci va vivre avec un collègue de travail de longue date. L'héroïne (puisque c'est beaucoup plus d'elle que de lui dont il est question) n'a rien vu venir. On les disait "couple idéal", ils étaient frais et beaux... Elle ne comprend pas.

Dans les livres d'Audur Ava, il y a toujours une femme avec un ou des jeunes enfants. Dans chacun de ses livres, la femme part, à un certain moment, avec les enfants à la recherche d'elle même. On dirait que le thème préféré de l'auteur est la retombée sur Terre de femmes utopistes. Pas que ce soit un mauvais thème, non, mais de le voir revenir dans ce nouveau roman m'a un peu déçu.

Dans L'Exception, le personnage principal est accompagné d'un autre personnage dans sa démarche, dans son retour sur Terre. En fait, ça me fait penser que le même pattern survenait aussi aux personnages principaux des deux ouvrages précédents d'Audur Ava. Ici, c'est une voisine mi-écrivaine mi-psychologue qui reçoit les confidences et qui prodigue les conseils. Particularité de l'auteur, la voisine en question est naine, donc, on fait vite un lien vers quelque chose comme un genre de petit troll équivalent d'une voix intérieure. C'est sympa, un peu ironique et très islandais. Toute psychologue et analyste qu'elle est, cette dame se permet des réflexions sur à peu près tout et rien, philosophant sur les relations de couple et le mariage. En fait, on dirait que l'auteur lui fait dire ce qu'elle ne voulait pas mettre dans la bouche de son personnage principal, gardant à cette dernière un lustre et un éclat au moins équivalent aux personnages principaux de ses livres précédents. Or, pour toutes ces raisons, la voisine en question a fini que par me taper sur les nerfs. Déstabilisant, lorsqu'on connaît l'univers de cette auteur islandaise où tous sont quand même gentils, perturbés, mais gentils. Pas que les gens ne sont pas gentils dans L'Exception mais... peut-être le sont-ils trop, au bout du compte?


Dans son questionnement sur la fin de sa relation, l'héroïne en vient à découvrir, au fil de ses souvenirs, que son mari s'absentait souvent pour x, y ou z raisons et à force, elle se rend bien compte qu'elle s'est fait jouer très, mais alors là très naïvement. On croyait que l'auteur avait donné le mauvais rôle au marin, mais à force, on se rend compte que l'héroïne a sa part de responsabilités. Là, on aurait pu la prendre pour une pauvre fille, mais la force d'Audur Ava est justement de faire aimer des personnages qui n'ont rien d'extraordinaire. On aime cette fille, oui, mais au final, J'étais quand même content qu'elle se reprenne en main et nous lâche avec ses réflexions... En parallèle à tout ça, il y a aussi l'histoire de son père naturel qui veut la rencontrer au bout d'Une trentaine d'années dans l'ombre. Et sa mère, qui, elle aussi, lui a peut-être caché des choses...

Pas mauvais mais pas nouveau, l'Exception porte malheureusement bien mal son nom. Audur Ava Olafsdottir demeure, à mon sens une excellente auteure, mais encore un livre avec le même type de personnages et je risque de décrocher.

samedi 14 juin 2014

En finir avec Eddy Bellegueule, par Edouard Louis, éditions du Seuil

Y'a de ces livres dans lesquels on entre à reculons, mal à l'aise, avec une impression d'aller à une soirée où on n'avait absolument pas envie d'aller. C'était ça avec Édouard Louis. Ce que j'en entendais dire ne me laissais pas indifférent, mais je craignais comme la peste le misérabilisme, sentiment que j'abhorre par dessus tout.

J'ai aussi eu peur d'un autre Nelly Arcand. J'avoue que Putain est un des rares livres que que j'ai dû abandonner avant la fin. Ce cri m'exaspérait, cette écriture me rendait hors de moi. Vu de l'extérieur, l'histoire d'Eddy Bellegueule ressemblait à ça. Or, j'ai lu la quatrième de couverture... c'est rare qu'un livre m'attrape par là.

D'entrée de jeu, l'auteur dit ne pas se souvenir d'avoir été heureux dans son enfance. Bon. Puis, l'auteur met la table en expliquant très clairement que d'autant qu'il se souvienne, il a toujours été freluquet, délicat, et il faut bien l'admettre: effeminé. Et ce même enfant. Une des premières scènes raconte un crachat reçu en pleine face à l'école. Bien sur, on fait tout de suite le lien avec l'intimidation qui fait rage dans tout bon établissement scolaire, mais attention, c'est loin d'être tout. D'origine franco-française, vivant dans un village du nord de la France, le gars raconte ses parents, sa famille et son monde, son village. Si à l'école la violence est physique, à la maison elle est verbale. Rapidement, ce garçon se rend compte que ce qu'il est, sa nature même, ne répond aux standards de personne, et le drame réside dans le fait que tout ça se passe il y a une dizaine d'années, au début de ce siècle. C'est à vous jeter par terre.

Rien, dans cet environnement où la vie est difficile, où le niveau de vie est bas, où les plaisirs sont rares, n'encourage à la différence. Personne, dans un tel monde, n'est fier de ce qu'il est ni de ce vers quoi il tend. Il y est à peu près impossible de s'y valoriser. Alors s'il vient à passer quelqu'un de plus faible que soi, le côté animal prend le dessus, et tant pis pour le respect, fut-il question d'un voisin, d'un frère ou même de son propre enfant.

Édouard raconte son enfance froidement, aussi durement qu'il l'a vécue. Il n'épargne personne. On pourrait croire à un règlement de comptes, mais pourtant pas, et c'est là où le livre surprend et où il m'a capté. C'est qu'il s'agit plutôt du regard lucide, voir extra-lucide, d'un personnage mis de côté sur la société actuelle. En racontant tout le monde, Édouard Louis nous fait nous rendre compte que tous, dans ce village, sont des victimes. Ils le sont tous autant que lui. On y quitte l'école le plus tôt possible pour aussitôt entrer à l'usine. On y fait tout aussi tôt des enfants rapidement laissés pour compte et toujours, partout, on écoute la télé.

La lecture de ce livre n'a rien de joyeux. Toutes les anecdotes racontées vous retournent les sens et pourtant, il y a quelque chose qu'on comprend. Pour peu qu'on ait subi les affres de ses pairs à l'enfance ou qu'on ait eu connaissance de celles de nos parents, on comprend que ceux pour qui un tel livre pourrait constituer un miroir n'entreront probablement jamais en contact avec un tel objet: un livre. Pourquoi? À vous de tirer vos conclusions. Quant à moi, je refuse de dire que ce pan de la société n'est constitué que de gros cons. Absolument pas. Mais je constate toutefois que si la Société est sensé avancer, le mouvement ne se fait pas en même temps pour tous. Pourquoi tant de haine? Pourquoi ne valorise-t-on pas l'éducation? Ce livre laisse en suspens bien des questions.

Comme vous voyez, En finir avec... ne laisse pas indifférent. Bien écrit, il se lit aussi bien qu'une rubrique de potins dans un journal. Parce que c'est de ça dont il s'agit, mais les aventures ici racontées dans le détail ne sont pas celles des pipeuls, mais bien de leurs contraires. Or un tel livre est essentiel parce qu'une telle voix est de celles qui dénoncent les guerres. son premier livre est de l'anti-fantasy, ses personnages, le contraire des licornes. Édouard Louis n'a pas fini de faire parler de lui, et c'est tant mieux. Je me fait un devoir de le recommander et d'en parler.

À lire absolument parce que marquant, mais coeurs sensibles et porteurs de lunettes roses, s'abstenir.

dimanche 8 juin 2014

Trois vies de saints, par Eduardo Mendoza, éditions du Seuil

Il y a peu d'auteurs dont j'achète les bouquins sans même consulter la quatrième de couverture. Mendoza est un de ceux-là. Pas qu'il ne m'ait toujours réjoui, par contre. N'en demeure pas moins qu'il m'a toujours diverti. Mendoza est un de ces auteurs qui sache toucher plusieurs genres. Du polar loufoque aux sagas historiques grandioses, le voici qui donne maintenant dans la nouvelle.

Comme le titre l'indique, Trois vies... raconte l'histoire de trois personnages. Quant à savoir s'il s'agit ou pas de saints, c'est là tout Mendoza. Sa définition de la sainteté est assurément bien personnelle et empreinte d'ironie. Mais si l'on considère les saints comme des modèles (à suivre ou pas), je considère qu'il a frappé dans le mille. Les trois ont ce petit quelque chose qui fait avancer les société dans lesquelles ils se retrouvent.

En premier lieu, on retrouve un évêque sud-américain condamné, bien malgré lui, à rester à Barcelone où il ne devait rester que le temps d'un court séjour officiel. Un des intérêts de cette nouvelle est que l'auteur la raconte au "je". En même temps de celle de l'évêque étranger, il raconte l'histoire de sa jeunesse, ou à tout le moins de son environnement familial. Si l'histoire prend des tournures rocambolesques, son propos est parfois dur, surtout lorsqu'il s'agit de ses parents, avec lequel le narrateur a le mérite de de ne pas en parler de manière hypocrite. Aussi vrai qu'on puisse être parfois très durs envers ses parents, Mendoza l'est ici à la puissance dix, d'autant plus que le personnage raconté à travers eux, soit celui de l'évêque en question, est lui-même un bonhomme fort parce que libre, et donc plutôt incompris par des parents plutôt obtus. L'évêque saura nager habilement à travers les jugements et les inclinaisons que les sociétés civile et religieuse auraient voulu qu'il prenne. Peut-être aura-t-il fait partie de quelque chose de grand... Mendoza vous fait vous le demander.

La seconde nouvelle m'a laissé dubitatif. Le personnage principal, apprenant qu'une maladie l'emportera d'ici une période de temps bien définie, se retrouve dans une situation où la possibilité lui est donnée d'exprimer son avis sur la vie, la société et tutti quanti devant un parquet trié sur le volet. On assiste à sa lente dérive en se demandant s'il feint la folie ou si c'est cette dernière qui s'empare de lui peu à peu. Aussi complexe que les pensées de son personnage principal, cette nouvelle m'a un peu perdu. J'ai cru en saisir un propos très critique, mais je n'ai pas été touché pour autant.

La dernière est ma préférée. Un petit truand de rien découvre la littérature en prison par l'entremise d'une enseignante plutôt désoeuvrée. Ce qui ne ressemblait à rien au départ prendra des proportions incroyables que les deux protagonistes vivront séparément mais intensément chacun de leur côté. Dans cette nouvelle il est clair que Mendoza prend la parole pour donner son interprétation à lui de ce qu'est la littérature, mais aussi de ce qui l'entoure, des perceptions qu'on peut en avoir et de l'utilisation, médiatique ou pas, qu'on peut en faire. Juste pour un Mendoza qui se met dans la peau d'un ancien moins que rien, la nouvelle vaut le détour... et nous fait réaliser qu'il y a peut-être des connections avec l'histoire où il raconte sa famille...

Rien d'hilarant, rien de renversant, mais un bon divertissement. Ceux qui comme moi auront été déçus par quelques uns de ses derniers livres retrouveront un Mendoza qu'on aimerait pouvoir lire plus souvent. Ces histoires sont plus personnelles, et c'est tant mieux. Soulignons enfin l'excellente traduction de François Maspero qui fait très certainement partie du succès que Mendoza puisse avoir avec le public francophone.

lundi 2 juin 2014

La véranda aveugle, par Herbjorg Wassmo, éditions Babel

Il m'arrive rarement de lire des ouvrages parus il y a longtemps. Celui-là est du début des années 80. Écrit par une auteure qu'on décrit comme un des plus grands écrivains norvégiens, c'est le premier d'une trilogie. Je lirai les autres, c'est certain.

Ça se passe quelques années après la Deuxième guerre. On présume qu'on est environ 13 ou 14 ans après cette époque puisque le personnage principale, Tora, est une adolescente née alors que les Allemands occupaient le territoire. Son père était Allemand, et sa mère en a subi les affres. Après la disparition de celui qui fut son amant, elle s'est mis en ménage avec un Norvégien, Henrick.

Il s'agit en fait de l'histoire d'n petit village côtier du nord de la Norvège. Tous triment dur. L'emploi est saisonnier. La mère de Tora ne l'a pas facile, victime non seulement de l'économie, mais aussi de l'opinion qu'ont d'elle les omniprésents habitants du village, et aussi de son nouvel époux, un être sordide, défait, bileux. Or ces personnages habitent une grande maison bourgeoise reconvertie en maison à appartements. Ça a beau être un village, il y a là une promiscuité vraiment particulière, qui apporte autant le réconfort que l'étouffement. Une famille de sept enfants, un célibataire enfermé dans le grenier, Tora, sa mère et son beau-père, et le village.

À plusieurs occasions, j'ai eu l'agréable impression de découvrir un équivalent de l'oeuvre de Michel Tremblay des premiers temps. Non, il ne s'agit pas des Chroniques du Plateau Mont-Royal puisque l'environnement n'est pas pas urbain. Mais il s'agit plutôt de la genèse de quelque chose. On sent que ces personnages iront loin, qu'ils ont un potentiel à se mêler les uns aux autres, mais surtout, immense surprise, on retrouve souvent des dialogues qu'on devine adaptés d'une langue pas nécessairement littéraire. L'auteur, par le biais d'une excellente traduction, donne la parole à ses personnages dans une langue un peu châtiée, raccourcie par plusieurs apostrophes. On sent donc un langage "populaire", pour certains personnages, ce qui donne le ton. Il y a les mieux et les moins bien nantis. Il y a aussi une considération de l'éducation comme investissement dans l'avenir, une certaine considération des étrangers, aussi, et ce qu'ils apportent comme espoir et comme peur. Bref, c'est l'histoire du début d'une nouvelle ère. On voit dans quelle fange tout ça est planté et on souhaite le meilleur à chacun. Or, tel n'est pas le cas pour tous.
Pas urbain, mais très dense, La véranda..., bien que norvégien, diffère de la littérature islandaise. C'est ici moins poétique, moins descriptif, plus sec. Aussi les scènes les plus cruelles font-elles plus mal encore. Mais il y a là dedans un espoir flagrant, porté en majeure partie par les femmes, et c'est une des raisons pour lesquelles j'ai bien hâte de voir ce qui arrivera à la plupart de celles-ci, beaucoup plus qu'aux hommes, souvent relégués à des rôles moins...attachants. Vous voyez Tremblay, là encore?

Une recommandation de mon libraire, je vous le recommande à mon tour, histoire de sortir de notre époque, non seulement avec le récit, mais aussi à travers celle où le livre a été écrit. Tout est différent, mais on s'y retrouve, ne serait-ce que par les références que j'ai décrites.

Poignant, actif, froid, mais hyper attachant.