dimanche 20 juin 2010

Décès de José Saramago


Je viens d'apprendre le décès de José Saramago.

Ma tristesse vient de ce qu'il n'écrira plus.

J'ai découvert cet écrivain portugais sur le tard avec ses histoires métaphoriques, immenses, pleines de génie et d'ironie: la Lucidité, l'Aveuglement, les Intermittences de la mort, et plus récemment, le Voyage de l'éléphant.

Cet auteur est rapidement devenu l'un de mes préférés à cause de son intelligence, de sa faculté de nous faire rire et de nous retourner profondément en quelques pages. Ses histoires requestionnaient habilement l'organisation du monde en considérant la perspicacité du lecteur. Lire Saramago est bon pour l'esprit. Il l'aère.

À qui n'a pas connu cet auteur unique, je suggère de commencer par la Lucidité. Mais il y a d'autres avenues, quantité d'autres ouvrages. Quelques-uns dont énumérés dans cet article du Devoir, un quotidien québécois, où Odile Tremblay résume bien la carrière de José Saramago.

samedi 5 juin 2010

Invisible, de Paul Auster, éditions Actes Sud/Leméac


Le thème du roman dans le roman n’est pas nouveau, sauf s’il est amené par Paul Auster. Je ne vois pas de meilleure façon pour vous présenter Invisible.

Parlons d’abord d’un roman noir, pas tant dans sa forme que dans son esprit. Parce qu’il s’agit ici d’un noir luisant, réfléchissant, celui qui nous ramène à nos propres démons intérieurs. En terminant Invisible, le lecteur est en droit de se demander comment serait sa vie s’il laissait aller la sombre partie de lui-même. On en a tous une non?

La plupart des personnages des romans de Paul Auster nous réfèrent “au pire”, sans pour autant donner dans l’horreur. Or ici et plus que jamais, Auster provoque. Il provoque fort. J’en imagine plusieurs qui seront tentés de refermer ce livre à certains passages. Et pourtant je ne parle pas de sang et de tripes, ni de porno hard core. Non. Il ne s’agit que de scènes, d’idées en fait, considérées comme taboues. Là comme ailleurs, il nous ramène à nos principes, à nos fantasmes, à nos limites. Et pourtant, on ne peut que se rendre jusqu’au bout du livre, parce que si on est d’abord choqué, on devient rapidement fasciné. L’écriture, le monde de Paul Auster, tout ça nous enveloppe, nous prend et nous donne l’envie d’aller vite voir ce qu’il en ressort de cette histoire de poupées gigognes où tout ce qui arrive n’est peut-être pas arrivé, où tout ce qui est raconté pourrait pourtant être vrai... sans l’être.

Paul Auster est essentiel à notre temps. Géant de la littérature américaine, on ne sent pourtant aucune prétention à impressionner dans ses livres. Que de l’intelligence, vive, sournoise même, et cette intention manifeste de provoquer. Il est heureux que Paul Auster vive en Amérique: Il en décrit si bien les travers.

Bizarrement, les derniers récits de Paul Auster ne m’ont pas marqués. Jamais ne m’aura-t-il ennuyé ou même déçu. Seulement aurai-je oublié certaines de ses histoires. Or, celle-ci me restera en mémoire. Dans le genre du roman sombre, Invisible est, et de loin, l’un des plus captivants que j’aie lu jusqu’ici.

Ah, et surtout ne pas oublier de souligner l’excellente traduction de Christine Le Boeuf. Ayant vécu plusieurs frustrations en la matière ces derniers temps, je tiens à souligner la qualité de celle-ci. Traductrice fidèle à Auster depuis des années, Le Boeuf sait pertinemment comment rendre la langue de Paul Auster. Chapeau.

Procurez-vous le tout de suite.

jeudi 13 mai 2010

L'appartement du clown, par Vic Verdier, Éditions XYZ


Ce que j’aime de lire, c’est que ça me permet de me divertir et d’apprendre. J’apprend sur des choses, des gens et parfois des époques. Ici, j’ai appris et constaté des choses sur mon époque.

L’appartement du clown, c’est le roman chevaleresque version 2010. Vous vous souvenez que Don Quichotte était un fada des romans du genre? On le comprend. Il y trouvait là les modèles du temps, l’inspiration. Puis vinrent les comtes de Monte-Cristo, les Dartagnan, puis l’existentialisme où on se posait des questions en restant tout de même très digne. Maintenant, ce sont les Begbeder, en France et les Dompierre, au Québec, qui mettent en scène les nouveaux chevaliers. Autour de leurs personnages principaux, le monde est fou, mais eux se posent des questions et survivent. À leur manière, ils sont forts et justes.

Dans l’Appartement..., le narrateur et personnage principal a même son nom sur la page couverture à titre d’auteur. C’est une étape au-dessus de la fiction. “Je n’existe pas mais c’est comme si”! Intéressant. L'auteur/personnage s'adresse au lecteur en l'interpellant directement : "Toi, lecteur..." etc. Forme originale qui en dérangera certains et en fera sourire d'autres.

Ce personnage, Verdier, est dans la vingtaine. Nouvellement célibataire, il découvre la vie libre dans un nouvel appartement. Les événements le mènent dans le Plateau/Mile End, un quartier qui lui sied bien et où il fréquentera quelques lieux cultes que les plus montréalais seront reconnaître. Verdier vit bien, a du succès avec les filles, un boulot dans la documentation et joue du piano comme on a toujours eu envie d’en jouer. Épicurien à la puissance dix, il saura distinguer un cahors d’un chablis, saura reconnaître une bonne huile d’olive, sait choisir son café, et on ne se surprendra pas qu’il ait fait du camping sur la côte américaine à 15 ans. Ses amis ou colocataires boivent du Chivas, bref, Verdier est un gagnant. S’il parle d’yeux changeants avec les humeurs, il parlera... des siens! Or, quand on découvre la vie, peu importe l’âge, on vit des désillusions. Ce roman raconte les siennes. C’est là où se trouve le portrait d’une époque précise, celle de l’après 11 septembre, relaté dans cette histoire, et d’une classe pour qui cet événement a constitué une sorte de fin du monde, d’un monde qu’ils croyaient jusque là invulnérable.

Bien écrit, d’un style vivant, où les courriels font partie de la vie, l’Appartement du clown peint le portrait d’un monde peut-être peu connu de certains, peut-être familier pour d’autres. Ce sont les aventures d’un mec qu’on connaît peut-être, un gars pour qui la vie est généreuse et qui le sait. Pas de fioritures ici: un choix de l’auteur ou de l’éditeur fait en sorte que les jurons bien québécois (les tabarnak, calisse, est.) ne sont pas écrit tout du long. Verdier est de bonne famille!

On pourrait reprocher à L’Appartement... que le gai soit beau et aux prises avec la drogue, que le Latino soit mêlé aux gangs de rue et que la bête de sexe soit mulâtre. Ce ne sont pas des clichés, mais une vision de la vie d’un personnage intéressant et de ce temps, dont on ne se surprendrait pas que ses aventures se terminent, lui aussi, par la formule : “... ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants”. Quoi que...

À découvrir.

dimanche 25 avril 2010

L'homme sans passé, par Robert Crais, Éditions de Poche - Thriller


L’occasion m’a été donnée de lire un thriller, dans la plus pure facture (sorti en 2007). Je ne connaissais pas Robert Crais et j’ai découvert une machine à écrire qui a sorti plusieurs titres dont quelques-uns ont été portés à l’écran... j’ai envie d’ajouter “comme tant d’autres” mais bon, je retiendrai ici mon préjugé. Le genre a depuis toujours ses fans inconditionnels, j’en ai déjà lu d’excellents mais là, franchement, j’ai eu l’impression désagréable d’être englué de sucre et de beurre fondu à la fin de ce roman.

Bien sur, le personnage principal est un flic, bien sur, il est un peu rustre, mais c’est un bon gars, allez, il sait pousser des craques bien senties même si le pauvre a un passé bien torturé. L’histoire tourne d’ailleurs autour de ce fait singulier. Un mec se fait tuer en prétendant dans son agonie que le personnage principal est son fils, d’où l'implication de ce dernier dans une enquête qui n’est pas la sienne parce qu’il cherche le papa qu’il n’a jamais eu. Ses collègues enquêteurs et spécialistes de tout acabit de la découverte d’indices sont encore plus grossiers, et son fidèle acolyte a un petit quelque chose de Rambo au grand coeur. Rien de nouveau, quoi.

L’histoire se passe à L.A. Y’a des gens glauques, des endroits glauques et des scènes glauques mais ne vous en faites pas, le personnage principal vit aussi les affres de l’amour avec un grand “A”. Si ce bouquin était un film, on aurait sans doute une impression de déjà vu du début à la fin et on sortirait de la salle en baillant.

Reste enfin la traduction. Les dialogues de petits truands sont traduits dans un argot franco-français qui me fait me rappeler les westerns spaghettis traduits en Europe dans les années ‘70. Pour un Québécois, c’est lourd, voir invivable, et ça enlève le petit peu de crédibilité que l’intrigue aurait pu avoir. Encore une fois, je soulève le cas de traductions mal adaptées. En fait, j’en suis à me demander si certains bouquins ne devrait pas avoir la mention “traduit en français européen”, de la même façon qu’on verra parfois des mentions du genre “anglais américain, anglais irlandais, anglais britannique” lorsqu'il est question de la lingua franca de notre temps.

Mais un thriller reste un thriller, et on se demande toujours si c’est le Colonel Mustard qui a tué avec une corde dans la salle de billard... ou pas. Rien de perdu donc, mais c’est à peine amusant, à moins d’être un inconditionnel du genre.

dimanche 18 avril 2010

D'autres couleurs, par Orhan Pamuk, Éditions Essais Gallimards


J'ai récemment dû quitter un ami. C'est l'impression que j'ai ressentie à la fin de la lecture de ce recueil de courts textes d'Orhan Pamuk. Rare que je lis de tels recueils. En fait, j'avoue m'être fait prendre. Trop heureux de mettre la patte sur un nouveau Pamuk, que j'avais tant aimé avec Neige, j'ai arraché le bouquin de l'étal de ma librairie préférée sans même en consulter le quatrième de couverture, ni même prêter quelque attention que ce soit à la maison d'édition.

L'écrivain Turc y recueille tout plein de courts textes écrits à diverses occasions, ou parus dans des magazines, ou rédigés pour être lus devant un auditoire, etc. Au début, on y découvre des textes sur le plaisir d'écrire, le bonheur de raconter des histoires. Excellent choix de l'éditeur comme entrée en matière. Pamuk s'exprime si simplement et d'un phrasé si sympathique qu'il nous prend dès les premières pages. Bien que j'aie à avouer avoir sauté quelques pages portant sur des bouquins ou des auteurs qui m'intéressent moins (Dostoievski; eh oui, le bon vieux Dostoi, moi, pour tout vous dire, ça m'a jamais vraiment parlé), ou autres, j'ai re-plongé et me suis surpris à découvrir la Turquie, un pays que je ne connaissais pas. Il fait bon découvrir un peuple par la pensée plutôt que par l'imagerie ou le simple guide de voyage, et d'autant plus si le guide est sans prétention, intéressé à vous intéresser.

Les essais dits "intellectuels" peuvent tomber dans le soporifique ou la prise de tête si écrits par de prétendus intellectuels. Dans le cas où la réflexion est suscitée par un auteur qui ne se dit capable que d'écrire des romans, on a plutôt l'impression d'écouter ou même de participer à une conversation autour d'un café. Franc avec vous, je lirais de tels recueils régulièrement. C'est un peu comme un coup de téléphone d'un ami, un petit 10-15 minutes sur un sujet qu'on n'avait pas prévu et que notre interlocuteur sait rendre intéressant. "Priceless", comme le disent si bien les mercantiles...

Vivement un nouveau Orhan Pamuk sur les rayons!

dimanche 7 mars 2010

Le Temps vieillit vite, par Antonio Tabucchi, Éditions Gallimard, récits


Le Temps vieillit vite et son auteur m’ont fait réaliser combien important il me faut considérer mon état d’esprit tant pendant la lecture qu’après. On parle souvent de “lecture de vacance”, pour un ouvrage ou de “littérature de gare” pour un autre. En fait, qu’importe ce qu’on en dit, l’important, me semble-t-il est ce qu’on en vit.

Je m’étais tapé récemment un vieil ouvrage de Antonio Tabucchi avec Piazza d’Italia et ses envols de fenêtres, et bien avant, le si joli Tristano meurt. Aussi partais-je avec de grandes attentes pour ce recueil de nouvelles.

Des nouvelles, c’est souvent un sac de bonbons qu’on déguste un par un, surtout si on les connaît. Cette fois-là, j’ai sans doute tout bouffé trop rapidement. Pas que c’était sans saveur, mais le monde onirique de Tabucchi mérite d’arrêter le temps pour en savourer toutes les arômes, ce que je n’ai pas fait. La série de tableaux a défilé et bizarrement, il ne m’est rien resté en sortant. Tabucchi écrit avec des images très fortes et j’imagine qu’il faille peut-être avoir tout lu, ou à tout le moins avoir traversé plus que deux de ses ouvrages, comme je l’ai fait, pour savoir capter l’essence d’un recueil de nouvelles.
Or c’est quand même là tout l’univers des européens: du Kundera, du Saramago, du Barrico en même temps sur une plage italienne, à Berlin, à Tel-Aviv.

Faudra que j’y retourne. Bon d’accord, j’y reviendra pendant mes vacances.

dimanche 21 février 2010

Et que le vaste monde poursuive sa course folle, par Colum McCann, Éditions Belfond


McCann, c'était d'abord Les saisons de la nuit, une des plus belles oeuvres que j'aie jamais lues, avec une scène particulière qui m'est restée imprégnée bien profondément dans le cortex. Puis vint Dancer, l'excellent récit du danseur Noureyev, puis le décevant Zoli, où McCann a lâché les USA et tout particulièrement New York pour l'Europe de l'Est. Avec "Et que le vaste monde...", on retourne à New York. Et c'est bien.

Colum McCann, c'est un peu le Ken Loach de la littérature. Ses histoires racontent des gens qui souffrent, des pour qui la vie est dure. D'aucuns crieront au misérabilisme. Je n'irai pas jusque là parce que par-dessus la misère de ses personnages, McCann décrit les plus beaux décors en noir et blanc. D'écriture forte, il s'est mérité je ne sais plus combien de prix avec "Et que le vaste monde..." en 2009. Ça se comprend. Ce livre est aussi puissant que Les saisons de la nuit. McCann est revenu. Exit Zoli.

Dès le début, c'est un peu d'Irlande, puis le Bronx des années 70. Ouvrages à plusieurs voix, on y découvre plusieurs histoires qui tournent autour du même événement, celui du fildeferiste qui traverse le World Trade Center sur son fil d'une tour à l'autre en 1974. On est envoûté, ça y est, McCann est bel et bien revenu jusqu'à ce que... patatras! Tout s'écroule. De toutes les voix qui s'expriment, l'une d'elles vient de la rue du Bronx, avec sa personnalité et son langage, ses mots particuliers. Or, la traduction française efface tout. Bon d'accord, je ne suis pas Français. J'imagine que ça joue. Les mots d'argots ici utilisés me sont inconnus et franchement, j'avais la désagréable impression d'un western doublé dans un studio parisien. Insupportable. Comme quoi la traduction est un art et ici, le travail n'a été fait que pour un public très ciblé, européen. Aucun Québécois ne s'y retrouvera. Jamais vécu ça avant.

C'était au milieu du livre environ. Une fois ce chapitre terminé, les autres voix reviennent, lisibles, mais j'étais tellement plein d'appréhensions que j'ai difficilement repris le fil de l'histoire. Or c'est joli, tendre et dur, mais voilà, je déteste dire ça, mais j'aurais dû le lire en anglais. Je le saurai pour la prochaine fois... à moins que l'éditeur réserve à l'écriture de McCann un traducteur pour un public francophone d'Amérique. Qu'on me permette d'en douter.

Première fois, peut-être, que je subis en lecture les affres de la mondialisation. Triste et frustrant.