Fallait le faire. En tout cas ça ne ressemble à rien. C'est un roman d'anticipation à l'envers: plutôt que d'imaginer ce que pourrait être le futur proche, Mauvignier suppose ce qu'aurait pu être le passé récent d'une branche de sa famille. Il raconte lentement, comme on peut le faire d'un souvenir lointain, avec des approximations qu'on associe à des émotions plus qu'à des faits. C'est très habile, parfois exigeant, mais souvent bouleversant. À la fin, en tout cas, j'ai dû prendre deux ou trois grandes respirations pour me contenir. Ça m'apprendra à terminer un roman du genre dans un bus public...
Ce livre est très typique des éditions de Minuit parce que l'histoire est racontée différemment. L'auteur s'immice dans son récit, faisant référence aux bribes d'anecdotes recueillies au fil de ses conversations avec des membres de sa famille. Il nous précise que ce quil raconte est sa propre interprétation. et quand on sait comment les tragédies racontées se sont soldées dans son temps à lui, avec son père, on est encore plus touché.
Avec cette histoire familiale, Mauvignier raconte aussi la place de la femme dans la France de la première moitié du vingtième siècle. C'est très "rentre dedans", amère, voir même acide. Je suis Nord-Américain, je sais que ça s'est vécu difficilement de mon côté du monde, dans d'autres contextes. Mais avec cette histoire, je comprends encore plus le machisme et je vous confirme que c'est vraiment pas drôle.
Enfin, l'auteur présente aussi magnifiquement l'incidence des deux grandes guerres du dernier siècle sur les classes populaires. La région concernée n'a pas reçue de pluie de bombes, mais les conséquences des départs de gars vers le front, de leurs retours ou pas, ont été bien souvent désastreuses pour celles qui sont restées.
Je ne sais pas si ce roman me marquera. Il m'a parfois demandé des efforts, mais j'en garde une impression forte, quelque chose qui ressemble à ma lecture des Bienveillantes de Jonathan Littel, il y a quelques années: de la fascination et du gros malaise. En tout cas, La maison vide, c'est vraiment une expérience.

